Vallée de Saint-Pons, pique-nique de rêve avec "Petits Soupers entre amis"

Je  vous parle d’un livre que les moins de vingt ans et tous les autres feraient bien de connaître. Le bonheur en ce temps-là, se dégustait sur une nappe ou une table, à la campagne ou au bord de la mer. Voyez-vous, c’est mon bouquin de bonheur, mon manuel du bien-vivre. Il raconte 40 histoires de pique-nique, en famille, entre amoureux, autour du monde, avec la volonté de vous faire partager cela, avec le sentiment que, vous aussi, vous avez vécu des moments forts comme cela, des joyeux repas débraillés, des retrouvailles déboutonnées, aux accents de guinguette et de printemps volé à l’hiver. Voilà, je voudrais que vous découvriez “Petits Soupers au Soleil”, à partir du 4 mai, aux éditions “La Belle Ecriture” et que vous m’en parliez. Bon appétit, bonne lecture.

http://www.dailymotion.com/philippelazare#video=xjy6hq

video_player_embed_code_text

Toujours de nouveaux rivages, des ports dans la lumière

Tous mes souvenirs s’embrument par cette journée de pluie et brume. Je pense à tous mes voyages. Je pense à l’île de Grimsey, au tournoiement des oiseaux de mer. Je pense à ce moment où je me suis mis à pleurer parce que je ne parvenais à ouvrir la porte de ma chambre dans un gigantesque “Hyatt Regency”, près de Disneyworl. Je pense à ma marche en Islande. Je pense à ma traversée de la Californie, à ce parking près de Carmel où je me suis endormi. J’ai laissé un peu de moi dans tous mes voyages. J’ai appris aussi. Je pense à cette image piscine vide dans le Péloponèse, à cette piscine à débordements devant ma chambre à Bali. Je pense à la cascade d’un kilomètre de haut au Vénézuela. Je pense aux gamins qui m’avaient aidé à me désenbourber dans l’Atlas, au Maroc. Je me souviens des folies architecturales de Barcelone et de la lumière de Jérusalem. Je pense à cette nuit où, malade, je marchais le long du Zambèze en craignant qu’un hippopotame m’écrase. Je pense à Leptis Magna, la ville de Septime Sévère, à 70 km de Tripoli. Je pense à un “dinner” de New York. Tout se mêle et se répond. Je pense aux grives dans les jardins d’Akureyri, je pense aux drapeaux presque nazis dans le port de Reykavik. Je me demande ce qu’est le dépaysement, l’oubli de soi et de sa vie. C’est parfois la distance par rapport à son lieu habituel de vie mais, encore plus, c’est le détachement, la perte dans un endroit. Marcher sans rien à la main -si j’étais une fille, je laisserais mon sac à main à l’hôtel- et s’asseoir dans un café obscur pour se souvenir qu’on a la chance de vivre, laisser tout ce que l’on repousse vous envahir. Je pense à mon père et à ma mère qui n’ont presque pas voyagé. Je ne fais pas de session de rattrapage. Je cherche mes marques.

Doué pour le bonheur

décembre 14, 2010

Aimer la vie comme une bulle

J’aime les chansons ringardes,
La vue de Notre-Dame-de-la-Garde,
Les petits-déjeuners qui s’étirent
Et les crises de fou-rires.
J’aime les appels de ma mère
Et son café doux-amer

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je veux rouler sur mon scooter
Jusqu’au bord de la mer, tout au bout de la terre.
Je veux me réveiller sur d’autres plages
Pour des conquêtes, de doux naufrages.
Je veux plonger dans des lagoons
Et danser avec les poissons-clowns

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je peux hurler pour un but de l’OM
Comme on crie “Putain je t’aime”.
Je sais regarder les étoiles,
Prendre des bains de minuit à poil.
Je sais raconter des histoires de caca
Aux enfants qui ne demandent que ça

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je goûte le vin de Bandol et du Ventoux,
Le figatelli, le KFC et le fromage cantalou.
Je suis partant pour les grands tablées,
Pas les apéros avec les mains encombrées
J’attends gourmand la fin du repas
Pour une blague, une chanson de Dalida.

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

J’aime les histoires que l’on se raconte
Tout contre l’autre vraiment tout contre.
J’aime bander pour mon amoureuse,
La faire crier, la rendre heureuse.
J’aime qu’elle fasse battre mon coeur
Et me faire sonner midi à cinq heures.

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

A traveller lost in the heart of Brooklyn

Just be a stranger in New-York
A lost man at the corner of the block
A traveller without singing a rock
A lover who likes the song of cock
But also the symphony of five o’clock
Walking in the street, dreaming in New-York

REFRAIN (TUNE)

I’m the men in big apple
I’m the boy in life travel
I’m the French in Manhattan
I’m Madam « sous votre charme »

Not be the same in Harlem
In Central Park found my theme
Making a stop, taking a tea
Be a dandy in Alphabetic City
Like me you’have never seen
I’m the poetic tramp of Brooklyn

TUNE

Wake up in Lower Eastside
For a tender an singular ride
Boxing against shadows in the bronx
Be light and funny, not heavy for an once
I like New-York as a girl
Brillant and rare as a Tahiti Pearl

Un salon de 1881 baptisé "Aqui" avec le panneau d'antan "Figaro" devant
Un salon de 1881 baptisé "Aqui" avec le panneau d'antan "Figaro" devant

Elle s’appelle Dominique, un prénom au sexe incertain, elle a des cheveux courts et elle est barbière à Aigues-Mortes, “dans le plus vieux salon de coiffure de la ville”, comme elle le dit fièrement. Elle a pris la succession de son père dans dans ce lieu de marbre, de boiseries anciennes, de petits casiers magiques fondé en 1881. Elle fait chauffer l’eau pour la barbe dans une bouilloire électrique “parce que comme le salon est ancien, il n’y a que l’eau froide”. Dominique a le geste précis quand elle coupe les cheveux aux ciseaux et la parole comme un flot continu. Elle est porteuse de toute une histoire et de cette obligation qu’ont les coiffeuses et les coiffeurs d’environner leur client de mots. Elle raconte Aigues-Mortes à l’heure de la messe quand les hommes endimanchés laissaient leurs épouses aux bons soins du curé et venaient “refaire le monde et prendre des nouvelles de tout un chacun” au salon. Elle regardait son père travaillait et écoutait tout. “les hommes laissaient leur parfumerie, le pento et leur coupe-chou pour la barbe dans les petits casiers qui ressemblent à des tiroirs de mercerie. “On leur refaisait le fil de leur rasoir et mon père versait l’après-rasage de chacun dans sa main, raconte-t-elle. C’est profond une main d’homme quand on la creuse bien. Elles s’épuisaient vite les bouteilles et il en recommandait pour eux. Certains venaient tous les deux jours pour se faire rafraîchir, pour un coup de ciseau ou se faire raser.”
Elle parle des ouvriers agricoles qui ne pouvaient eux venir que le dimanche car ils travaillaient dans des mas à des kilomètres, désherbant à la main les vignes qui produisent le vin des sables. “Pour leur seul jour de congés, ils venaient en ville et ils payaient tout plus cher”. Elle voyait arriver au salon cette troupe modeste dans ses habits soignés. “Le salon était noir de monde”. Elle a en coupant les cheveux des gestes qui font revenir des sensations à la mémoire. Elle mouille son doigt dans un bol d’eau pour humecter la peau quand elle donne un petit coup de rasoir sur la nuque, elle projette un peu de “sent-bon” et puis du talc avec un vaporisateur à l’ancienne à poire. On lui parle de celui, parfumé, trouvé en Espagne et du plaisir de terminer sa toilette avec cette “poudre de perlimpinpin”, comme elle dit.
Et puis la coupe de cheveux terminée, elle penche le fauteuil, elle change la blouse qui vous enveloppe contre un grand tablier à l’impression provençale, une serviette bleue et elle vous enduit conscieusement le visage de savon Palmolive en tube sans oublier le moindre recoin. Cela vous fait comme un petit massage et bien entendu, vous vous assoupissez après lui avoir raconté votre premier rasage avec le Gillette à lames de votre père et, comme cela devait arriver, la coupure sous le menton. Elle passe longuement le coupe-chou sur vos joues, votre cou et votre menton en vous demandant “de l’arrondir avec la langue”. Vous avez l’impression d’être Clint Eastwood dans “Grand Torino” chez son barbier italien. Le rasoir vous tire un peu la peau mais vous avez confiance. Vous êtes dans le plus vieux salon d’Aigues-Mortes et Dominique a la main sûre. Vous aimez ce lieu hors du monde. Vous vous étonnez de votre reflet dans le vieux miroir. Soudain, elle vous entoure le visage d’une grande serviette chaude comme dans les westerns et c’est divinement bon. Elle vous masse avec une crème après-rasage “pour se faire pardonner de vous avoir fait des misères”. Vous vous levez tout neuf du salon “Aqui”.
Elle raconte qu’elle a choisi de succéder à son père, qu’elle adorait le voir travailler, qu’ils étaient six enfants dans la famille, que son frère aussi a coupé les cheveux et rasé les notables et les paysans. Elle est seule désormais dans ce salon dans une rue près de la vieille poste, d’un incroyable hôtel à la façade qui dégouline de glycines et de magasins de brocante. Elle est mariée et a une fille. A quelques numéros, des voisins qui connaissent bien la barbière disent que son père était très sévère et que ça n’avait pas été facile pour elle. Pourtant, ses gestes autour de vous, sur vous, entre poil et peau sont une vraie douceur.

Elle a l'air dure mais elle rase avec douceur sans oublier le talc
Elle a l’air dure mais elle rase avec douceur sans oublier le talc

Etre comme un phalène attiré par le luxe

Etre comme un phalène attiré par le luxe

Quand je suis à Nice, je pense toujours au “Fils Préféré” qui est aussi un de mes films préférés. Nicole Garcia y montre un Gérard Lanvin totalement viril et désespéré. Comme il a des problèmes d’argent, il couche avec la femme de son frère et manque de tuer son père pour toucher l’assurance. Dans ce film, comme lors de ma promenade, il y a de belles façades d’hôtel – avec quelques affaires sombres derrière – des quartiers populaires, du patois piémontais, des lignes de fuite et une lumière qui semble douce et se révèle cruelle.

Se réveiller donc et aller vers la mer. Jouer au touriste sans but ni attache. Un chapeau Zara, un pas ralenti, aucun rendez-vous. Le ciel est gris souris. Prendre un petit-déjeuner anglais seul sur la terrasse du “Lido Plage” avec des serveurs russes qui ont dû commettre moult meurtres dans un passé récent mais qui me servent avec gentillesse une omelette parfaite, du pain chaud, un thé qui passait doucement et une orange pressée. La seule Française qui fait la mise en place du resto, avec son pantalon de treillis qui laissait voir une jolie bande de ventre très bronzée a l’air d”‘un “lap-danseuse”. Sur la mer, il y a deux barques de pêcheurs sûrement payés par l’office du tourisme pour donner une image parfaite, avec des cirés jaunes et bleus.
La promenade des Anglais est déserte et il fait bon errer alors que des cyclistes partent à l’assaut de l’arrière-pays. Tout cela était triste-gai. Je suis en vacance. En vacance de mon boulot, en vacance de moi-même un peu, en vacance de tout sentiment fort.
J’aime bien être en suspension. Cela mériterait une air de piano ou de violoncelle sur la plage.

Je prends le temps de regarder les vieux rêveurs avec leur “poêle à frire” qui cherchent fortune sur les galets. Dans les rues désertées, sur ce boulevard Victor-Hugo où s’alignent les façades aux décorations sorbet, où triomphent le stuc et les moulures, je rentre à mon hôtel désert, accueilli bien évidemment par une réceptionniste russe. La tête pleine des exploits de James Bond, j’ai imaginé ma vie dans le danger et la trahison. Et puis, dans ma chambre, j’ai regardé par la fenêtre l’enseigne “Malmaison” accrochée à mon balcon et je me suis imaginé comme un personnage d’une toile d’Edward Hooper. L’acceptation de la solitude, le décalage, être ailleurs pour ne pas être soi-même. Même si j’aime partager mes histoires, même si une femme me réveille et m’embellit, c’est en moi. Cette curieuse façon d’être seul, sans drame.

Comme lorsque j’ai trouvé à la “Canne à Sucre” un havre, un bar mi-anglais, mi-italien, un bar d’habitués avec une petite fille lutin prénommée Anaïs, un ange blond grisé, pour y voir s’allonger les heures. Very Nice, my dear, je suis un vieil Anglais fatigué qui vient chercher un old love. Ou lui-même. Ou tous ceux et surtout celles qu’il porte en lui. Je me souviens d’un message laissé sur mon téléphone alors que j’étais dans la vieux Nice avec Véronique. C’était Myriam, je suis allé l’écouter sur la plage et je n’ai pas répondu. Drôle de Brice de Nice. J’ai préféré faire une lettre, plus tard, pour lui raconter mes courses solitaires dans l’ancien zoo de Marseille. Retrouver les rues que j’avais parcouru en écoutant sa voix, pendant que je laissais Véronique faire les boutiques pour y placer ses vêtements “Xuly Bët”. Redescendre sur la plage où je m’étais réfugié, entre tous ces mots, toutes mes hésistations. S’asseoir, vieillir, laisser le temps faire son oeuvre avec ses derniers rêves.

A Nice, être comme un clochard céleste, goûter cette cité balnéaire où l’on rêve de vivre des nuits outrageusement chères avec des créatures outrageusement fatales. Suivre des yeux les appareils balnéaires, les jets transats qui frôlent la corniche et semblent s’écraser sur les palmiers. Ici, la solitude est douce, faussement douce. Le soir, on va vers la lumière, vers l’enseigne géante du Négresco et des autres hôtels de bord de mer comme un phalène, afin de jouir du luxe par procuration.

Et se dire que, comme ce vieux rocker qui écoute rouler les galets et joue des airs éternels sur un banc, on aime malgré tout cela. Je me sens vivant dans ces moments-là, dans cette entre-deux qui m’appartient, comme Nathalie Baye dans “Un dimanche sur deux”. Une échappée à croiser un moment une vie, deux vies, trois vies. Odeurs de cacahuètes grillés, le clown fait un dernier animal en ballons sculptés. Sur la promenade des Anglais, les enfants slalomment en rollers. La ville parle à voix basse dans le doré du soir. Nice ville étrangère, pour un homme à prendre ou à laisser.

Un dimanche très puces

novembre 9, 2008

Sous la halle, les rois des affaires

Sous la halle, les rois des affaires

Aimer un moment la foule. Les gens qui cherchent une affaire, un jean à une euro, une montre à cinq. Croiser un imam qui fait la quête pour construire une mosquée à Montfavet. Sans doute pour concurrencer le Christ d’occasion qui avait élu domicile dans ce village.

Boire un sirop d’orgeat qui a le goût de la colle Cléopâtre de l’école primaire.

Manger un couscous dans un resto, en plein passage, entre légumes et stand de bricolage. Déguster en faisant attention de ne pas m’étrangler avec la graine. Regarder les familles s’installer avec leurs achats, discuter avec une petite fille qui a acheté une tortue minuscule et lui a mis des feuilles de bougainvillé dans sa petite boîte à chaussures. Apprécier les odeurs de menthe et même de viande grillée. Voir une dame naine toute à fait élégante avec un superbe foulard blanc bordé de parements argentés. Résister à l’achat d’un téléphone portable “en affaire”.

Se dire que l’on va croiser quelqu’un que l’on connaît et que cela sera agréable de partager un thé un peu fort.

Voir les sachets plastique bleu, vert, orange comme des ballons d’anniversaire. Se dire avec plaisir que l’on va trouver un objet inutile à ramener. Un cadeau “au cas où”, singulier et improbable et surtout bon marché.

Dimanche de puces, Madrague -Ville, Marseille, 9 novembre 2009

Relever le lieu, ne pas l'oublier, penser à Alfred Trouvé, à Nils Udo et aux autres

Relever le lieu, ne pas l

Il est des lieux habités. Lorsqu’on les découvre, on sent qu’il se passe quelque chose, que l’on vient de tomber sur un drôle d’espace, Le centre d’art du Crestet est de ceux-là. Au milieu de la pinède et des chênes, près de Vaison-la-Romaine, il y a là un incroyable bâtiment, comme une forteresse assoupie, proche de l’architecture du Corbusier et due à Bruno Stahly. Cela a été l’oeuvre unique (et superbe) de cet architecte dont le père est François Stahly, sculpteur qui a eu une certaine renommée dans les années 70-80 et dont les oeuvres sont disséminés sur la colline, avec d’autres artistes, autour du centre d’art. Le centre et les 7 hectares sont la propriété du ministère de la Culture qui a dû oublier cet espace improbable. 

A l’intérieur de la forteresse, loin de l’austérité des Stahly, on découvre le monde “facteurchevalien” d’un autre sculpteur, le Belge Alfred Trouvé, installé là comme gardien depuis la fermeture du centre et qui bâtit jour après jour une oeuvre colorée, drôle, entre naïveté et réflexion sur le monde et l’avenir. Des tables animaux, des géants, des fêtards qui s’empilent pour toucher le plafond, des poubelleurs de l’espace, des flippers géants, des Mickey déjanté, des cochons cachés sous des tables, des crocodiles hilares, des totems hallucinatoires, des bas-reliefs de BD avec des personnages perdus dans des villes de science-fiction, des Beatles réinventés et même un Michaël Jackson du temps de “Thriller”. 

J’imagine assez bien une classe d’enfants lâchés dans ce paradis, des minots devenus fous de bonheur qui découvriraient toutes ces créatures hors normes et qui se promeneraient dans ce bâtiment plein de recoins et de demi-niveaux. Le tout sous le regard indulgent du maître des lieux, le bon Alfred dit “Freddy” (rien à voir avec les “Griffes de la Nuit) qui parle avec gentillesse et humour de son oeuvre, du lieu, de son histoire personnelle. 
Et qui, lorsqu’il sort de l’incroyable boîte de béton dont les terrasses donnent sur les superbes paysages de la Drôme et du Vaucluse, vous guide encore dans la forêt jusqu’aux sculptures qui y sont cachés. Un arbre qui pont des oeufs, le moulage d’un trou, un trône de béton et surtout le superbe “Nid de lavandes” créé par Nils Udo en 1988 au Crestet. Un nid géant semblable à ceux des oiseaux mais fait de troncs d’arbres et qui se dégrade doucement en pleine nature. Un exemple parfait du “Land Art”, cet manière de mettre en scène la nature, de s’y intégrer. Chez Nils Udo, l’œuvre d’art elle-même a une vie. Elle naît, se développe, vieillit et meurt. C’est une part de la nature ; elle est soumise à ses lois. Il ne pense pas faire ce qu’il fait pour les autres mais pour la nature. D’ailleurs, il s’est mis en scène lui-même dans certaines de ses oeuvres, nu et recroquevillé dans un nid. Il met aussi des corps recouverts de feuilles, de moisissures, comme si les humains étaient reconquis par la forêt, la prairie, la lande.

 Même si sa dégradation progressive est normale, il ne faut pas que le “Nid de Lavandes” du Crestet tombe totalement dans l’oubli. Il faut remontrer son état initial et ce qu’il est devenu.
Le Crestet, une bulle d’art conceptuel, de sculptures patinées par la nature, de création joyeuse. Un lieu qui doit être préservé et sortir de l’oubli.

 

Dans la forêt autour du centre d'art du Crestet, les arbres ont de singuliers modes de reproduction

Dans la forêt autour du centre d

 

 

 

Ce serait un joli couple qui se dit au-revoir

Ce serait un joli couple qui se dit au-revoir

 

C’était un dimanche de jumelles à la terrasse des cafés. C’était un dimanche de sœurs septuagénaires qui se tiennent par la main pour aller chercher leurs gâteaux. C’était un dimanche de halle ouverte, avec des fruits brillants comme frottés à la laine. C’était un dimanche de baba cools qui installent leurs étals de boucles d’oreille et de portefeuilles en tissus indiens. C’était un dimanche de petits déjeuners dans une salle silencieuse donnant sur les jardins. C’était un dimanche de rues désertes. C’était un dimanche où les filles passent dans d’incroyables pantalons treillis, comme de belles guerrières. C’était un dimanche gris souris qui vous plonge dans une sorte d’engourdissement fort agréable.
C’était un dimanche à regarder les trains en partance en espérant un texto. C’était un dimanche à passer devant un temple et à y entrer. C’était un dimanche à parler avec une fidèle sur le parvis de l’absence de bénitier dans le temple et finalement d’en terminer sur la nécessité de la foi pour pouvoir vivre quand on a perdu un enfant. C’était un dimanche à acheter d’incroyables croissants aux amandes. C’était un dimanche à écouter mille conversations à la volée. C’était un dimanche de tous les espoirs et de toutes les solitudes.
C’était un dimanche d’exil tout proche. C’était un dimanche où toutes les boutiques fermées vous font de l’œil. C’était un dimanche qui ressemblait à un premier janvier ou à un 15 août. C’était un dimanche à penser à des enfants, des bébés, des filles qui en font. C’était un dimanche de vieilles photos et de souvenirs qui traînent le long du train qui avance. C’était un dimanche de cyprès et de champs qui s’étirent.
C’était un dimanche de sable qui s’écoule entre les doigts, de cerfs-volants et de matchs avec des tee-shirts pour « faire les buts ». C’était un dimanche de villes entrevues, d’avenues parcourues, de pensées décousues. C’était un dimanche de tunnels et de rades redécouvertes. C’était un dimanche de sourire de boulangère. C’était un dimanche à lire des informations qui ne sont pas les vôtres. C’était un dimanche entre deux séances de cinéma. C’était un dimanche de stades oubliés et de viaducs graciles.
C’était un dimanche commencé par une insomnie et prolongé par une grasse matinée. C’était un dimanche de tramway et de train. C’était un dimanche de pâte à crêpes. C’était un dimanche entre Montpellier et Marseille, un dimanche élastique comme la taille d’un vieux pyjama.

Ce serait la plage aux épaves devant l’hôtel où les bateaux viennent mourir. Fort-Dauphin, dernière destination pour eux. Ils y finissent doucement allongés sur le sable, se laissant rouiller en attendant les pilleurs d’épaves et les enfants joueurs. Sud-Extrême de Madagascar, ambiance de comptoir colonial, bout du monde, terre qui a renoncé. Sur une autre plage de la ville, Joseph le rasta se désespère de ne plus pouvoir fumer son herbe face à la mer sans se faire contrôler.

Sur cette terre d’exil et d’oubli, on peut noyer sa tristesse dans le plus petit bar du monde, une petite boîte en bois avec deux tabourets et le plus petit barman du monde qui n’arrive pas au comptoir et sert d’incroyables bières de 75 cl “Three Horses” à 4000 francs malgaches. Lorsqu’on grimpe sur la colline au-dessus des hôtels balnéaires, on voit en contrebas les tribunes d’un stade de foot où se joue un match décisif, forcément décisif. C’est drôle parce que le terrain est invisible du point de vue où l’on se trouve. Alors, on peut simplement suivre les actions dangereuses en observant les déplacements des spectateurs enthousiastes qui courent d’un bout à l’autre des tribunes dès qu’il y a danger devant un but. Fort-Dauphin invente les matchs invisibles.

Sur une autre grève, les pêcheurs semblent marcher sur l’eau, au plus près des rouleaux, s’avançant en équilibre avec leur canne sur la plateforme rocheuse qui affleure. C’est là que la grande fille demande : “Comment naissent les coquillages”. Une vraie question. Plus loin, sur un cap, un groupe de maisons ont l’air à l’abandon mais c’est un leurre. Ici, tout n’est qu’assoupi, ouateux. Comme ce dispensaire silencieux aux murs couverts de dessins très éducatifs. A deux pas, une Française, Anne, installée dans une case de rêve accroché à une falaise tapissée d’arbres organise des séjours pour les touristes. Elle a un sort tout à fait enviable.

Ici l’attente est un art de vivre, presque un plaisir et la prison installée dans un fort au-dessus-du Pacifique donne envie de devenir délinquant colonial. On dirait qu’il suffit de pousser la porte pour entrer et papoter avec les détenus. Les horaires des visites sont inscrits en malgache et, en face, la femme du gardien-chef (un panneau sur la porte atteste de la fonction de l’occupant) prépare son repas en souriant, avec un enfant qui regarde par la fenêtre et se marre. Il a le même sourire XXL que le plus petit barman du monde qui a un gros problème avec la monnaie. Alors, lorsqu’il ne peut rendre d’argent sur un billet de 10.000 francs malgaches (ah, les énormes billets locaux qui vous donnent l’impression d’être un notable ou un voyou en cavale !), il vous propose une limonade “Bonbon Anglais” assez écœurante pour faire le compte. Et lorsqu’on le quitte, il ferme le plus petit bar du monde derrière vous en lançant “A la prochaine”, sa recette de la saison faite.

Comme dans les revues de voyage d’antan, “L’Illustration” et d’autres, ces images un peu abîmées, patinées, griffées par le temps et ses petites blessures. Comme moi, comme nous. Arrêt sur images, carnets de voyages retrouvés. Se souvenir de la cathédrale de Fort-Dauphin et, face à elle, une mosquée immense comme pour relever un défi, construite par les “carans” (les Indiens qui vivent à Madagascar). Revoir un autre personnage incroyable de l’ancien comptoir colonial, une sorte de dandy black décadent aux cheveux défrisés avec la raie au milieu qui descend le sentier abrupt vers la plage touristique. Ce faux mannequin égaré avait l’air de sortir d’une pub parodique des jeans “Diesel”. D’ailleurs, lorsqu’on retourne dans le centre-ville (le centre-ville!), on tombe sur un salon de coiffure improbable avec exposé dans la vitrine un sac à dos rouge de Père Noël. A quelques centaines de mètres de ce salon où les beautés se révèlent à elles-mêmes, une “Postes Télécommunications” qui regarde le large et d’où partent des messages d’oublis.

Lorsqu’on croise des enfants sur la plage de l’abandon, ils crient toujours joyeusement “Bonjour Wasa”. Sur la plage aux épaves où l’on revient sans cesse, fascinés par les monstres assoupis, ces gosses sont toujours là, à escalader les coques rouillées, à passer par les hublots cassés pour chercher encore et toujours les trésors envolés des cargos meurtris. Parmi eux, se trouve un enfant aux yeux avides qui préfère trouver fortune dans les livres. Il regarde par-dessus mon épaule la lettre que j’écris. Comme mon écriture n’est guère lisible, je lui tends mon livre, “La Demande de Michèle Desbordes”. Un bouquin qui raconte le regard amoureux d’un peintre italien en exil sur la servante d’un château de la Loire, en pleine Renaissance; Le gamin déchiffre le texte phonétiquement. Ses mots un peu maladroits mais beaux restent en suspens dans les gouttes d’écume. C’est émouvant de l’entendre déclamer le récit de personnages à mille lieux de lui, à des centaines d’années de sa vie. Et il voyage dans le texte en avançant doucement son doigt à l’ongle long sur les mots. Fort-Dauphin, rives de Loire, liaison immédiate.

Puis il me lit le nom du bateau échoué sur lequel les vagues font des geysers : “Akbary”. Je lui donne le livre parce qu’il lui est mille fois plus précieux qu’à moi. Le petit Malgache a un sourire mi-triste, mi-timide. On revient sans cesse vers la mer, le dernier terrain vague de la ville. Sur celle-là, au pied d’une falaise, il y a toujours une femme qui sourit, enveloppé dans un tissu coloré que le vent plaque contre elle. Patiente, elle attend son pêcheur en proposant des nacres. Le soir est tombé sur Fort-Dauphin et un pétrolier est arrivé dans la rade, à quelques encablures des épaves. Comme on ne le voit pas immédiatement dans l’obscurité, sa corne de brume lorsqu’elle retentit semble être celle des épaves qui renaissent. Quelle étrange danse macabre ce serait sur la plage jusqu’alors engourdie, la revanche nocturne des cargos !

Le lendemain, la ville est toujours aussi molle et indolente. Le visiteur cherche le centre et le centre le fuit. Alors il va manger un croque-monsieur à la “Palmeraie”, un salon de thé installé dans un local de la chambre de commerce endormie, encore sur un cap. Fort-Dauphin est une main dont tous les doigts griffent la mer. Après le croque-monsieur à la “Palmeraie” pendant que la grande fille se perd dans ses pensées, après la lecture instructive et décalée des quotidiens locaux, “La Tribune” et “L’Express”, le voyage monte avec l’amie sur la terrasse à l’abandon du snack qui domine la ville et le seul bateau vivant parmi les épaves. Au milieu des tables vermoulues et renversées, entre les poteaux dont les lampions se sont envolés, ils imaginent ensemble les bals d’antan avec les couples amidonnés qui tournent, tournent dans le ciel. Il y a toujours des fantômes de danseurs quelque part et une musique semblable ou presque à celle de nos campagnes -”Plaisir d’amour ne dure…”- qui reste suspendue par les dernières notes. Il faut aimer ce parfum d’abandon dans les lieux à la dérive.

Si Bourvil était là, il adorerait ce lieu de petit bal perdu, envolé. Il irait à la sortie des mariages comme dans ses chansons ou voir l’authentique défilé de mode qui se déroule le dimanche de Pâques lorsque les Malgaches vont à la messe. Les petites filles ont des robes en satin qui tournent. Elles forment une escadrille discipline de demoiselles d’honneur. Les femmes ont des robes moulantes qui affolent les hommes, les prêtres, Dieu et tous ses saints. Les adolescents ont des costumes croisés brillants sur des chemines amidonnées, des pantalons au pli coupant dans une lame mais avec les mêmes Reebok et Nike que dans les rue de Marseille ou de Paris. Les vieilles dames pimpantes comme un sou neuf vendent des éclairs au chocolat et des brioches sur le parvis de la cathédrale. La grande fille fait des croquis des plus belles robes sous les regards amusés des habitants.

Après la sortie de messe à grand spectacle, je suis allé ensuite traîner dans le collège privé du Sacré-Cœur avec sa majestueuse allée plantée d’arbres pour jeunes filles chères à Proust et à Dave. Entendre pour soi seul les clameurs associées à une reprise de volée magique sur le terrain de foot défoncé pour ados portant un vieux maillot marqué Zidane. Derrière le collège de Fort-Dauphin, il suffit de sauter un mur pour se retrouver dans le cimetière de la ville. Il est plein de missionnaires couchés loin de leur Danemark ou de leur Allemagne natale, d’administrateurs des colonies françaises aux noms bretons, d’enfants morts très tôt, de femmes aux noms datés, (Zelaïde, Ernestine…) de Chinois dont le portrait semble sortir de “L’amant”, de Marguerite Duras. Des centaines de vies en creux sur les stèles de marbre et surtout des rêves d’exil.

Après le cimetière, il y a aussi ce petit bar peint de couleurs vives sur une falaise avec les chèvres qui broutent à côté et lèvent la tête lorsque les surfers reviennent de leur joute avec les vagues. D’abord, on ne comprend pas pourquoi les habitants du village descendent tous sur la plage en contrebas avant de revenir quelques minutes après. Mystère que ce bref séjour dans la végétation qui pousse sur le sable Mais le patron du bar – qui met la musique à fond pour faire plaisir à ses hôtes – explique ces allers-retours en se désolant : “Ils vont faire caca sur la plage et jeter leurs ordures. Ils s’en foutent que ça soit un bel endroit”.

Le soir, assommé d’images et de souvenirs fabriqués, je retourne à mon hôtel dans une atmosphère magique : une atmosphère rose baigne Fort-Dauphin et patine les lieux et les visages. Je m’endors dès le début de la soirée et je manque le rendez-vous avec le rasta vendeur d’herbe devant l’établissement. Mais je me réveille vers 21 heures et je descends manger avec la grande fille amie, qui erre entre deuil et enfance. Ils partagent la table d’un couple de Français, Karine et Benoît. Le repas est drôle. Ils sont agréables à regarder et leur conversation est plaisante. Lui est fragile. Elle est forte et joueuse. La grande fille leur fait des démonstrations de pliage de serviettes à thèmes e cela se terminer en concours avec le serveur : rose, veste, oiseau… Je ne me souviens plus du nom de l’étrange hôtel de béton décati jadis presque palace sur la plage, où je partage un lit avec la grande fille sans faire l’amour avec elle, prenant des douches dans une salle de bain brinquebalante où le lavabo est troué, regardant les bateaux s’échouer ou gémir le soir sur le balcon.

Toutes ses minuscules images et leurs milliers de sensations qui piquent comme des aiguilles sous la peau pour raviver le souvenir. Le dernier jour au bout du monde, une virée dans une réserve avec des lémuriens, des caméléons, des stèles funéraires au pied d’arbres géants avec des cornes de zébu en guise de croix. Un torrent avec une cascade qui fait penser à la Corse et un parcours en pirogue dans un cours d’eau qui chemine entre les arums géants “oreilles d’éléphants” et les mangroves. Bizarrement, cela rend triste. Comme un parcours imposé, un exercice pour remplir le temps allongé. Mais cela manque de solitude, d’absence et de langueur.

Alors je rentre avec le taxi qui passe des cassettes de blues sur la route défoncée et je viens dire adieu aux épaves du bout du monde à Fort-Dauphin. Je me dis que je devrais rester là, fouetté par les grains de sable. Lire “l’Ascension du Mont Ventoux” de Pétrarque jusqu’au réveil des bateaux. Mais je prends l’avion de retour comme un zombie, pour que la parenthèse ne devienne pas une fuite. Je ne suis pas retourné à Madagascar, là où mon pote Tonin a pourtant tant d’amis. Je devais m’y trouver pour la grande éclipse, attendre le soleil noir sur la plage des bateaux perdus mais ce fut partie remise. Alors, l’année prochaine à Fort-Dauphin, pour des souvenirs sans fin ? Pour d’autres moments d’exilé volontaire, sur la plus lointaine terre.

Philippe Larue, souvenir de mai 2000.

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.