Elle s’est assise à une table près de moi dans une brasserie marseillaise. Elle demande à voix haute et d’un trait : “Un café noisette avec une sucrette dedans, combien je vous dois s’il vous plaît ?”. C’est une habituée de l’établissement. Bernard, le patron, la sert vite, habitué de cette commande immuable, presque amusé par le rite. Elle sourit et tire de son petit sac à main une enveloppe avec des coupures de 50, 20 et 10 euros. Comme des milliers d’autres retraités, elle prépare ses petites enveloppes.

On lui glisse de se méfier, de bien ranger son argent mais elle répond : “Ne vous en faites pas”. Chez ces gens-là, monsieur, le budget se compte au centime près et la prévoyance est une règle de vie. Bernard raconte après le départ de sa cliente la vie de sa voisine, rendue un peu plus compliquée par l’interdiction faite au facteur de lui amener l’argent de son mandat. Jeanne habite dans un quartier escarpée sur les hauteurs de Marseille, au Nord et sa santé l’empêche de marcher suffisamment longtemps pour aller jusqu’à la poste, à un km au bas de son immeuble (Photo Philippe Larue). 

Alors, ce sont les habitants de son bloc qui l’aident désormais.

Un jour, Bernard a été le messager. Il lui a amené l’argent. Jeanne l’a remercié et a immédiatement prélevé l’argent de ses charges fixes. Puis elle a fait ses enveloppes journalières. “Il y avait 8,70 euros dans chacune d’elle, se souvient le patron de bar. Elle comptait les petites pièces.” Jeanne est veuve. Son mari a travaillé toute sa vie. Elle a une pension de 600 euros par mois. Et malgré cette petite vie de petites enveloppes, elle arrive à rogner, centime après centime, pour le Noël de ses petits-enfants. Bernard a refermé la porte, ému et son émotion est toujours présente lorsqu’il raconte.

Pourquoi fait-on la vie toujours plus difficile à ces grands-mères dignes jusqu’au bout, qui ne se plaignent pas et rangent leurs enveloppes dans un tiroir du buffet, près des vieilles lettres de leurs enfants, en espérant qu’elles n’auront pas d’imprévus ?

Rouge comme le souvenir

novembre 2, 2009

étéindien

Des collines or, vert et rouge qui vous nourrissent, vous remplissent

Echappées belles : c’est le mot qui me vient pour parler de ma virée entre Haut-Vaucluse et Drôme, autour de cette bizarrerie géographique qu’est l’Enclave des Papes. J’avais envie d’y revenir après mon reportage sur la maternité de Valréas. C’est une terre qui accueille le promeneur solitaire comme le ventre doux d’une femme. Ici, j’ai redécouvert le sens du mot automne. J’ai roulé dans ma Clio de location comme un voyageur de commerce devenu fou qui continuer à sillonner les routes de France même sans clients à aller démarcher, comme les héros paumés de “Duets” avec Gwynett Paltrow, qui vont chanter de karaoké en karaoké dans des trous perdus des Etats-Unis.

Mais sur ces terres dessinés par l’homme, dans ce pays de paysans, point de collines désolés ni de déserts à perte de vue avec un motel impropable.  Les vignes encadrent le paysage, le mettent en scène, comme dans la vallée du Douro, au Portugal. Avec une douceur en plus, des collines plus alanguies comme des seins menus. J’aime ces rosiers témoins au début des rangs, pour repérer les attaques de pucerons ou d’autres maladies. J’aime ces vins de Suze-la-Rousse, Visan, Saint-Secret ou le provocateur Vinsobres qui vous descendent dans le gosier comme un Jésus en culotte de velours.

Surtout, il y avait cette symphonie en or, ocre, vert tendre et châtaigne sur les collines, ces vraies couleurs d’été indien qu’on trouve beaucoup moins plus bas en Provence, quand les pins prennent le dessus sur les buissons flamboyants accrochés aux rochers, les chênes, les hêtres, les cyprès ou les peupliers qui bruissent dans le vent.

Ah le bonheur de se sentir dans le paysage, sur ces routes qui longent une rivière, une falaise abrupte ou une terre qui vient d’être labourée ! Ces routes qui coupent le paysage au couteau ou se perdent en lacets sans fin en son sein. C’est un moment de grâce où la voiture semble glisser hors du temps. Un cheval se met soudain à galoper dans un champ que vous longez. Les caves s’affichent comme des stars avec des panneaux géants à l’entrée des villages ou des lettres hollywoodiennes sur les tuiles de leur toit. A Sainte-Cécile-les-Vignes, un gigantesque “Cecilia” se découvre ainsi en descendant vers le village. Et on pense un instant à l’ex du Président qui doit rouler ainsi avec son nouveau jules dans le Montana. On se dit que la vie, c’est cela, rouler sans but dans des paysages qui redessinent les couleurs de leur palette, se sentir étranger dans son propre pays, héros du livre “Un sport et un passe-temps” de James Salter. Taulignan ou Valréas comme Autun.

Se faire des souvenirs rouges, des pensées d’arrière-saison, pour brûler sa vie toujours plus fort.

 

Laisse ta main, là

octobre 11, 2009

Accepter la tendresse avec le vertige du sexe
Accepter la tendresse avec le vertige du sexe

Je pensais qu’avec une phrase comme “Tu veux bien laisser ta main, là.”, on peut se raconter toute une histoire. Alors, avec mon faux-fils Romain Capdepon, nous relevons le défi de ce ping-pong littéraire et affectif. C’est lui qui débute et il met la barre très haut. “«Tu veux bien laisser ta main». Margot venait de prononcer cette ultime demande avec une difficulté si douce et ces mots avaient retenti si fort en lui qu’il revint sur ses pas. Margot avait besoin de lui, il avait besoin d’elle. Et pour la première fois en trente années de bonheur, ils venaient d’évoquer leur séparation. Inévitable, douloureuse, définitive. Cette fois, c’est la mort qui avait endossé ces habits de maîtresse, d’amant, et de routine que le couple avait évité sans heurt. Cette mort que Margot avait tutoyé dans ce banal accident sur la route des vacances. Cette phrase était leur phrase. La première fois, la toute première fois, c’est Marc qui l’avait dite. Dans ce petit restaurant parisien de la rue du Faubourg St Martin. Le soir de leur rencontre. Ce soir-là, alors qu’il commandait une seconde bouteille de champagne, elle avait pris les devants. A l’époque les femmes ne prenaient pas les devants. Mais ce soir-là, celle qui deviendra la mère de ses deux fils posa délicatement sa main sur la sienne. Surpris, il la retira. Vexée, elle feint de devoir aller se repoudrer le nez. Et il lâcha ces mots magiques…

Mais cette fois, point de bistroquet parisien, point de bouteille de champagne. Margot vivait ses dernières heures sur ce lit d’hôpital. Et Marc allait laisser sa main, là.”

Surtout ne pas flancher devant ce beau texte. Faire du Larue comme du Capdebon. Différent et pareil.

Mais il se demandait pourquoi il avait si peur de la tendresse. Pourquoi sa main avait tant de mal à consoler, à apaiser à l’approche de la mort quand il avait tant d’aisance à caresser, à surprendre encore Margot d’une paume balladeuse, de doigts fureteurs. Il se rendait compte combien il était un handicapé de la douceur. Il ne savait pas étreindre, embrasser comme une mère, comme ces hommes qui savaient prendre dans leurs bras un enfant qui a peur ou une femme qui souffre. Il savait que c’était un héritage familial, que son père ne savait pas faire une bise sur les joues, qu’il donnait une sorte d’accolade de ministre remettant une décoration. Mais là, Margot avait besoin de lui, car la peur, même si elle n’en laissait rien sentir, la tenaillait. Il ne fallait pas être un héros dans ces moments-là car n’importe quel humain a envie de fuir devant la mort. Mais on reste par pur instinct animal. Parce qu’on s’imagine soi-même face à cette immense solitude et qu’on a besoin de quelqu’un qui se roule en boule autour de vous. Ne pas laisser Margot et convoquer dans son esprit tous les moments forts de leur vie. Et avant tout le plaisir brut, le sexe qui le rendait joyeux et légers. Un instant il pensa à ce film de Guédiguian, “Marius et Jeannette”, quand une des héroïnes raconte que les prisonniers et les prisonnières d’un camp de concentration se donnent rendez-vous aux grillages et font l’amour sur les barbelés en jetant une couverture dessus pour ne pas se blesser. Oui l’amour et le désir comme une négation furieuse du temps qui s’arrête. Il se souvenait de cette grille qui donnait sur les calanques, de Margot collé à lui.

Joli, faux père….je continue.

Soudain, Margot fut prise de spasmes. De spasmes d’une rare violence. Son corps entier sursautait, ses sublimes yeux verts anis étaient révulsés. Marc paniquait, criait, pleurait. Les infirmières, prises de court, en appelaient aux médecins bien occupés dans cet hôpital niçois où le manque de personnel était visiblement criant. L’une d’entre elles, plus expérimentée, reprit tout de même ses esprits et injecta dans les veines de Margot assez de calmants pour que son corps s’immobilise, enfin. Ces quelques secondes d’anarchie physique avaient duré un siècle. Marc, en observant l’amour de sa vie attirée par cette fameuse lumière blanche, s’était vu passé le film de leur histoire. Il avait revu les sourires, les rires, les cris, les crises. Il avait vu les noëls en famille, les vacances au ski, en corse, les nuits torrides, leur rencontre, ce verre qu’elle lui avait offert au beau milieu d’une incroyable après-midi de mai, dans les jardins du Luxembourg. A l’époque, les femmes n’offraient pas de verre aux hommes. Mais Margot n’était pas les autres. Elle était de celles qui ne laissent pas une miette de la vie, qui savourent chaque seconde. C’est sans doute pour cette raison qu’elle était si peu impressionnée par la mort. Elle avait tout de même besoin de lui, elle voulait qu’il laisse sa main, là”.

Continuer donc le texte de Romain. Etre Larue mais surtout Lazare.

“Il se souvenait de cette phrase murmurée alors qu’il entrait dans la chambre : “J’ai froid, je veux la peau de loup”. Il avait pu emmener cette incroyable pelisse où couraient les fantômes d’un troupeau de loups chinois alors que l’asepsie était plutôt de règle dans un hôpital. Mais là, les infirmières lui avaient laissé étendre sur elle cette couette digne d’un porno des années 1970 avec Brigitte Lahaye. Quand il la sentait souffrir, il parvenait enfin, après toutes ses années, à lui prendre la main. Mais son regard était attiré par les infirmières qui entraient dans la chambre, maquillées comme des voitures volées. Alors il repensait à son désir pour elle, à cet incroyable cadeau qu’est le ventre d’une femme. Il se souvenait qu’un jour une amie lui avait raconté qu’un amant italien l’avait quitté sans faire de bruit à l’aube et qu’elle avait couru après lui dans la rue. “Je l’ai attrapé dans la rue et je lui dit que je pouvais bien lui offrir un café et des tartines, l’accueillir dans ma cuisine après lui avoir accueilli en moi”, lui avait-elle raconté. Cela coulait de source, si l’on peut dire. Il aimait le solide bon sens féminin, les femmes qui ne faisaient pas de détour. C’est pour cela qu’il aimait Margot la guerrière. Margot la parleuse au lit qui parfois, l’éblouissait d’une phrase. “Tenir ton sexe, lui avait-elle glissé à l’oreille en le faisant, c’est un peu tenir à toi.” C’était juste. Comme lorsqu’il posait la main sur son sexe et qu’il disait : “C’est rien une vie, cela tient dans une paume”. Il se souvenait de lui avoir demandé un jour une lettre de sexe et de l’avoir obtenu facilement, comme un gamin qui reçoit la panoplie dont il rêvait à Noël. La lettre disait : “J’ai donc mis Jeannot dans ma chatte et j’ai marché dans l’appartement à petits pas pour qu’il ne glisse pas hors de moi. Je portais une jupe droite très femme fatale et des talons hauts qui me font une démarche chaloupée. Je me sentais soumise, geisha, esclave de tes désirs et en même temps, femelle libre et arrogante de luxure. Je me suis regardée dans toutes les glaces de la maison, sous tous les angles, tour à tour soumise et aguichante. Pendant tout ce temps j’imaginais ta voix qui ordonnait, exigeait. A certains moments, c’était ma voix qui prenait le dessus et qui disait “tu me vois, regarde moi bien, regarde comme je suis belle et brûlante, je suis a toi, je suis ton amazone; insatiable et prète à tout, ivre de désir”. Il se mit à dire à haute voix : “Alors, tu veux bien laisser ta main, là”. Et il tenta de penser de revoir Margot d’avant, d’avant l’accident. Il se souvenait comment elle l’avait apprivoisé, converti à la tendresse. “La douceur des hommes, ce n’est pas une faiblesse”, lui répétait-elle en souriant. Avec elle, il avait appris à sortir de lui toute cette adrénaline qui l’empêchait de contempler, de goûter le moment. Elle aimait nager longuement sur les plages d’arrière-saison. Elle aimait parler au coeur de nuit, quand l’amour les avait épuisé. Elle avait inventé au début de leur histoire un jeu avec lui : “Une cicatrice, une histoire”. Amusé, il lui avait conté cette trace au bout du majeur, souvenir d’une boîte de conserve de confiture où il avait mis le doigt alors que sa mère s’affolait, en poussant du mauvais côté. Ce large trait sous le menton, quand, pour son premier rasage, il n’avait pas compris qu’on ne poussait pas sur le côté un Gillette sous peine de s’égorger. Ou de paraître devant sa mère effrayé le visage ensanglanté. Elle lui avait montré sa marque sur le tibia, souvenir d’un détestable danceur, sa cicatrice sur le menton, elle aussi, témoin de la poussée de colère d’un petit cousin qui l’avait renversée alors qu’elle faisait du vélo. Elle lui avait parlé, avec un sourire triste, de cette blessure dans son ventre, de ces enfants perdus, loin d’elle. Et il avait désiré fort combler ce manque, lui faire des minots beaux, joueurs et malins. Quand il parlait de ça et qu’il était en elle, elle prenait sa main, la posait sur son ventre et lui disait : “Tu veux bien la laisser, là ?”. Avec Margot, il avait fait bien des apprentissages. La douceur, la sincérité, la tendresse, même si c’est cela qui lui était le plus difficile. Il disait toujours à ses rares amis hommes -il n’aimait pas la compagnie masculine- que les femmes étaient les meilleures des profs. Il se souvenait que jeune homme il sortait toujours avec des “dames”, comme il disait alors, de dix ou vingt ans plus âgées que lui. Elles l’avaient “débourré” à l’instar des cavaliers pour un cheval. Ch. lui avait appris à s’habiller alors qu’il aurait pu vivre la malédiction du cake marseillais. “Fais sobre, lui répétait-elle, du noir, de la simplicité italienne. Des chemises blanches bien repassées et surtout cire tes chaussures.” J., elle, l’avait amené au théâtre. Elle lui avait évité ainsi quelques soirées dans des boîtes à la con et des discussions vaines entre potes. Il était méfiant au début quand il entrait dans une salle où les spectateurs étaient assis sur scène au lieu d’être sur les gradins. Mais il avait aimé ces pièces qui ressemblaient parfois à la vie comme “Le banquet” ou les lectures d’Italo Calvino avec son singulier personnage, Monsieur Palomar. Il avait toujours gardé le goût de cela : les lectures dépouillés d’un texte, sans l’artifice d’une mise en scène. Et il se souvenait du petit livre de cet auteur que lui avait offert J. : “Le château des destins croisés”. Quand ils pénétraient dans le château, les personnages du livre perdaient l’usage de la parole et n’échangeaient qu’avec des cartes de tarot. En fait, la vie ce n’était que cela. Tirer la bonne carte et surtout en faire bonne usage. Margot, c’était la plus belle de ses cartes. Son atout majeur et il se demandait comme il allait continuer à jouer en la perdant. Il avait avec elle la meilleur des mains, comme disait Jean, son pote amoureux de poker. Alors, “Laisse ta main, là”, suppliait-il.

Passage de relais Romain. C’est drôle, c’est un jeu dangereux.

Margot s’endormait très tôt chaque soir, assommée sous les doses de morphine bombardées par ces guerrières d’infirmières tentant une sorte de putsch à sa douleur latente. Lui, somnolait dès le soleil couché. Entre deux rêves furtifs et cette réalité cauchemardesque, il ressassait cette peur de la perdre. Il était tenaillé. L’angoisse le faisait délirer. Comment Louis et Arthur, leurs jumeaux, allaient-ils supporter le départ de cette maman si aimante ? Allaient-ils, comme des ados de base, se réfugier dans l’alcool, la drogue, le sexe, la dépression ? Marc était au bord du gouffre et prenait conscience qu’il avait appris à être deux. Qu’elle lui avait appris à être deux. Mais était il encore capable de n’être qu’un ? Parviendrait-il un jour à poser les mains sur un autre corps ? Vivrait-il dans le passé, ou deviendrait-il au contraire un épicurien soudainement amputé de tous sentiments amoureux ? Il ne restait plus que quelques heures de vie à Margot. La veille, elle avait remis une lettre à Marc. Plusieurs pages noircies. Une très longue lettre d’adieu. Comme un testament amoureux. Un coup de poignard en plein coeur. Elle lui confiait cette haine de ne pas pouvoir vieillir à ses côtés, la chance qu’elle avait eu de croiser son chemin, elle lui ordonnait de faire de leurs deux fils des hommes droits comme l’est leur père. Elle aurait adoré être la mamie gâteau de quelques petits enfants. Et surtout elle demandait à Marc de refaire sa vie, elle confiait ne pas supporter l’idée que son souvenir soit un frein dans l’horizon de celui qu’elle dit aimer plus qu’elle ne s’aime elle même. Elle terminait avec leur signature amoureuse : “Laisse ta main, là”.

Aller au plus loin de la douleur, du souvenir, des sensations, attraper la perche de Romain pour me dénuder, moi, Philippe Larue.

Il pensait souvent à cela : l’amour c’est de la géologie. Ceux que l’on aime laissent des strates en nous, déposent leur tendresse et leurs empreintes. Et puis d’autres caresses, d’autres mots les recouvrent. Notre mémoire amoureuse est faire d’un immense charriage. Parce que parfois, les plaisirs et les émotions se répondent. Rien ne s’oublie, la peau est un palimpseste. Alors Margot lui demandait de déposer un autre amour sur le sien, de la faire vivre ainsi. Comme dans ce film avec Yves Montand et Romy Schneider, “Clair de Femme”. Mais pour l’instant, il traînait dans les couloirs de l’hôpital, déroulant leur vie commune et tentant d’imaginer la sienne à venir. Veuf : quel drôle de mot. Il y a des veuves de guerre. Il allait falloir qu’il s’invente veuf d’amour. Il marcha jusqu’à la salle de repos des infirmières. Il y avait là Gourjia, une jeune beurette dont il appréciait l’énergie douce au chevet de Margot. “Ça va? lui demanda-t-elle. Asseyez-vous, j’ai des gâteaux de ramadan de ma mère.” Il sourit, la remercia et s’assit. Il choisit une corne de gazelle et l’engloutit dans un bol de café. “Vous avez fait le bon choix, ce sont les plus lights du plateau”, se moqua-t-elle gentiment. “C’est bizarre, lui confia-t-il soudain sans raison. Je n’ai pas peur. Je devrais pourtant. C’est insupportable la mort. Injuste. Personne ne nous y prépare. Mais je suis là. J’attends, simplement. C’est sans doute la torpeur de l’hôpital. ” Il s’aperçut que des larmes coulaient sur ses joues et qu’il ne les avaient pas sentis tout de suite. Gourjia donna du temps au silence et se mit à parler de sa voie de miel. “Nous sommes tous des baliseurs de désert. Nous mettons des repères au milieu du sable. Ce sont les hommes et les femmes les plus beaux repères. Et puis une tempête de sable les recouvrent et notre paysage change. Mais nous continuons à baliser notre vie, à peupler notre désert. ” Princesse de salle de garde. Mille et une nuit à affronter la détresse et ses propres peurs sans se brûler de l’intérieur. Elle posa sa main sur la sienne saupoudrée de sucre glace. “Laisse ta main là”, entendit-il en lui comme un murmure. C’était la voix de Margot. Gourjia lui dit : “Ce sont mes parents qui m’ont appris l’amour physique, le besoin absolu de l’autre. Je me souviens que petite, je me cachais dans le couloir près de la salle de bain. Je revois mon père enlever le peignoir blanc de ma mère, je le devine se mettre à ses genoux pendant qu’elle dénouait ses longs cheveux et les peignaient. Il la traitait comme un déesse. Quand il me surprenait, il me grondait en disant : “C’est quoi qui va laver les pieds blancs de ta mère ? C’est toi qui va brosser sa chevelure ? C’est toi qui va la rendre plus belle encore ? Non, ma fille, cela c’est ma tâche”. Alors je partais en courant dans ma chambre. Mais je ne pouvais pas me coucher. J’avais une sorte de feu en moi. Alors, j’attendais qu’ils aillent dans leur chambre. La porte restait un moment entrouverte. Je voyais encore mon père, sans hâte, caresser les longs cheveux de maman. Elle laissait tomber de ses épaules son peignoir et s’allongeait comme une odalisque sur le ventre. Il prenait une huile parfumée et il lui massait le dos. Et puis, à un moment, il poussait la porte, mettant fin au spectacle. Il n’y avait plus que les soupirs et les “Mais qu’est ce que tu fais ?” avec un petit rire gêné de ma mère. Je devais inventer le reste, me recréer leur amour. Ce que mes parents m’ont appris, c’est que l’amour a besoin de rituels, de célébrer son partenaire. Je ne l’ai jamais oublié dans mes histoires de coeur et de peau. J’ai balayé les hommes qui n’avaient pas ce goût de l’autre. Et je sais que Margot et vous, vous vous êtes aimés à cette aune.” Marc aimait sa voix de Shéhérazade, cette manière qu’elle avait d’enrouler une histoire dans l’autre. Et il s’imaginait comme un personnage de son histoire, un acteur perdu qui cherche ses marques et parle trop, pour occuper l’espace. Comme elle si le sentait déjà sous le charme, enchanté, Gourjia reprit. “Vous savez Marc -vous permettez que je vous appelle Marc- l’amour cela doit être aussi un jeu. C’est tout de même le plus beau des loisirs. Alors on peut y mettre des sentiments, de la passion, s’y perdre mais il faut toujours jouer. Faire l’amour, c’est comme jouer au foot à la manière de Zidane. Fluide, léger, enfantin. Double roulette sur le ventre et sombrero par-dessus les fesses.” Il sourit franchement en rougissant un peu. Lui qui n’était finalement pas si extrême en matière de sexe ni très explorateur, il avait souvent rencontré des initiatrices tout à fait délurées. Comme Marie-Jeanne, sa dépuceleuse, qui le faisait jouir dans sa chambre en jouant la “Lettre à Elise” d’un main sur son piano pour éviter que ses parents entendent dans la pièce d’à-côté. N. à qui il avait fait parcourir à coups de reins tout le couloir à tomettes d’une grande maison bourgeoise et qui lui racontait ce qu’elle voyait dans la rue. M. qui lui envoyait des textes en pleine réunion qui disaient : “Tu es le roi du cunnilingus” quand, ma foi, le titre de baron lui aurait suffi. C. avec qui il avait décidé de faire l’amour simplement parce qu’elle avait un manteau rouge avec une capuche et que cela lui faisait penser à un conte de fée. S. qui le recevait dans son cabinet de psychiatre, et qui jouissait très vite de sa main quand les patients attendaient derrière la porte. M. avec qui il avait été surpris en pleine levrette par une femme de chambre dans un joli hôtel du Campo di Fiori et qui avait crié en italien : “No disturbi, vous ne nous dérangez pas, venez profiter”. C’est drôle, tous ces jeux très sérieux et très gamins défilaient en lui mais il n’avait pas vraiment envie d’en parler avec Gourjia. “Venez avec moi prendre l’air sur la terrasse”, lui proposa-t-il. Quelques minutes après, ils étaient sur le toit de ce grand hôpital au nord de Nice, face aux premiers sommets des Alpes, comme des passagers sur le pont d’un paquebot endormi. Il s’avança vers la “proue” du bâtiment, ouvrit les bras et cria : “Je suis le maître du monde”. “Titanic ta mère”, répliqua Gourjia en riant. Et puis il la prit dans ces bras, en un geste évident dont il ne se croyait pas capable. “Je ne peux pas vous embrasser, princesse”, confessa-t-il. “Alors faites-moi l’amour très vite, répondit-il dans un souffle, sans vous préoccuper de moi, prenez ce plaisir qui vous fuit, sauvez-vous de la mort.” Il la retourna contre la rambarde, souleva sa blouse et sa jupe et lui demanda : “Je peux venir dans vos fesses?” “Oui, mais laisse-ta main, là”, lui murmura Gourdjia.

 

Il écarta son joli shorty ivoire et l’encula tendrement en lui mordant la nuque. Elle soupira en le recevant en elle. “Tu es dur, je suis humide, nous nous complétons”, murmura-t-elle. Il se sentait vivant, il aimait son cul cambré d’Arabe. Il s’y amarrait comme à une île. C’est drôle comme l’amour est toujours un palimpseste. Il se souvenait comment Margot s’est donné à lui un 15 août à Paris. Allongé sur son lit en plein après-midi, il l’avait sodomisé en riant parce qu’elle était d’humeur taquine. “Je t’ai clouée. Tu es mon papillon”, lui avait-il soufflé. Et puis ils s’étaient endormis sans se désunir.
Il pensait aussi à ce poster incroyable montrant une fille nue aux incroyables fesses à la salle de boxe où il frappait pour tuer le temps qui passe. On aurait presque pu poser un verre de champagne dessus telle était leur cambrure. Il avait inventé un poème en boxant devant :
“Quelle chute de rein
A damner tous les saints
A faire mâchoire se décrocher
Comme après un beau crochet.
Dos tourné
Comme si elle craignait de te succomber
Que tes coups de reins soient aussi violents
Que tes coups de poings sont percutants.
Faire qu’au coeur de la nuit ses cris résonnent
Comme sur le sac les poings de Tyson
Laisser la chambre d’hôtel en plein chaos
Après l’ultime assaut et le divin KO.
Qu’elle se déleste de son string
Quand tu apparais sur le ring
Qu’elle se sente un peu ta “pute”
Quand tu descends les rivaux d’un uppercut.”
C’était un peu facile et prétentieux mais il aimait bien le déclamer sur le rythme de rap de la musique de son entraînement. Gourjia lui attrapa le cou en se tendant en arrière. “Je vais jouir, viens aussi.” Il trembla, eut presque mal en jouissant dans son cul. Ils se laissèrent aller sur le sol chaud, face aux montagne. Ils se récroquevillèrent l’un contre l’autre. “Regarde les étoiles, choisis en une, Marc. Dis-lui un secret.”
“Je prends la deuxième à droite dans la Grande Ourse. Depuis la première fois où j’ai fait l’amour, je crois que je gagne des années de vie à chaque érection, chaque éjaculation. Je me dit peut-être que je serais immortel à force.” Gourjia éclata de rire. “Alors nous règnerons longtemps sur le monde, comme deux Highlander.” Il lui raconta sa première fois très rapide dans les toilettes d’une boîte, au “Campus”, assise sur son amant maladroit. “On peur rêver plus glamour, c’est vrai”, sourit-elle. Et puis d’autres “pinailleries”, comme elle disait joliment sur une plage de Sausset, une autre du phare de l’Espinette, en Camargue et une autre dans l’eau profonde des calanques de Cassis où elle avait failli se noyer avec son partenaire. Il s’assoupit dans son cou, brisé par le plaisir, bercé par ses mots.
Elle se dégagea et le regarda un moment. Elle savait pourquoi elle avait choisi cet homme, dans ces conditions. Elle le sentait solide, tout d’une pièce et plein d’enfance en même temps, pas brûlé par la souffrance. Elle pensait à Margot, à qui elle avait parlé pendant ses quelques moments de lucidité. “Mon homme c’est un cyprès, disait-elle. Un repère dans le paysage, une odeur reconnaissable. Et il me protège du vent.” Elle avait aimé la comparaison. Elle aimait aujourd’hui profiter de ce cyprès qui s’était fiché en elle, “bien profond”, comme elle lui avait sussurré. Elle ne se sentait pas coupable. Le sexe n’est pas moral, expliquait-elle souvent à des copines. Il est nécessaire. Elle posa sa main là, sur le vier récroquevillé de Marc. “Je te berce, homme cassé”, chantonna-t-elle.
 Elle le laissa dormir un moment et le réveille d’un baiser. “Il faut redescendre Marc, je n’ai pas été bipé mais je suis seul à l’étage. Et puis Margot a encore besoin de toi.” Il se rembrailla, comme disait sa mère. Et ils reprirent l’escalier de secours main dans la main pour rejoindre l’étage de la réanimation.
Ils se séparèrent dans le couloir, pour ne pas être vu par les autres infirmières et médecins. Deux enfants pris en faute. Un homme et une femme qui vivent dans la parenthèse de la souffrance. Il entra dans la chambre de Margot. Les premières lueurs de l’aube l’éclairait. Elle avait les yeux ouverts. Elle le regardait. “Marc, dit-elle avec difficulté, je t’attendais. Je crois que je veux plus souffrir. Ne m’en veux pas, je vais te laisser. Mais s’il te plaît. Mets la main, là, sous ma tête.” Il prit dans sa main droite sa tête légère comme celle d’un mandarin dont il aimait tant les cheveux fins.

Il pleurait sans bruit. Il la regardait en se demandant s’il pourrait saisir son dernier instant de vie. Il se demandait comme on peut accepter de mourir, quitter les siens. Il se disait qu’il n’y aurait que peur en lui s’il devait y passer. Il tenait toujours sa tête. Il pensait stupidement : “Bientôt elle sera froide”. Il pose ses lèvres sur les siennes, pour y capter son souffle. Elle murmura : “Je t’aime petit phacochère”. Sans doute à cause de la fatigue, de ses tendres efforts avec Gourjia, de toutes ses nuits de veille, il s’endormit sur sa poitrine.
Il se mit à rêver. Il était dans un immense chambre du “Royal Pita Maha”, à Bali. Il se levait de l’immense lit et ouvrait la baie qui donnait sur une piscine à débordement. Margot se baignait nue et chantait : “Dansez sur moi”. Le jour tombait. Il la regardait en se disant : “Je ne la regarde pas assez. Il faut que je me souvienne de chaque partie de son corps”. Il pensait au “Mépris” de Godard et aux questions de Bardot : “Et mes genoux, tu aimes mes genoux? Et mes fesses, tu aimes mes fesses?…”. De Margot, il aimait particulièrement les salières au-dessus de ses seins tendres. Il se damnait pour la douceur de ses aisselles, il était en admiration devant son ventre avec un minuscule arrondi, pour ses jambes musclées, ses fesses parfaitement séparées et haut perchées, pour les petits cheveux de sa nuque. Il était capable de dessiner avec précision son sexe, ses grandes et petites lèvres. Parce qu’il en avait souvent une vision macroscope. Dans la lumière déclinante, il la fixait sur le papier sensible de son cerveau, il l’imprimait en poster. Il se disait qu’elle était parfaitement à sa place dans ce décor de luxe, que son corps l’épousait parfaitement. Lui il arpentait l’immense chambre et son salon, se laisser glisser dans la piscine comme un enfant qui n’y croit pas. Il avait toujours peur que cela ne soit pas vrai, que quelqu’un vienne le réveiller. Il la rejoint en quelques brasses et l’entoura du V de ses bras. “Mon bel amour exotique, ma femme tropicale, lui glissa-t-il exotique. Je veux t’aimer comme une mangue.” Elle sourit en lui murmurant : “Tu crois que ce n’est pas dangereux d’être heureux comme cela ? Tu crois qu’on va nous laisser nous aimer aussi fort dans ce paradis”. Il mordit sa nuque et lui fit l’amour comme un chat repu. Un corbeau vient se percher sur le fauteuil d’osier au bord de la piscine. Etrangement, il se dit que l’oiseau allait lui parler.”
“Monsieur, monsieur, il faut vous relever” : une voix insistante, une main douce mais ferme le tira de la piscine balinaise, le ramena à la surface de la réalité. Il regarda le visage de Margot. Ses yeux étaient fermées. Elle dormait peut-être. Mais l’infirmière insistait. Il mit sa main devant la bouche de sa femme. Aucun souffle. Il toucha sa joue. Elle était déjà froide. Le visage désolé de la fille en blouse blanche lui dit tout ce qui ne s’énonçait pas. “Monsieur, vous ne pouvez pas rester contre elle”. Si, il pouvait. Il pouvait se fondre dans ses aisselles, s’enfoncer dans ses salières, se réfugier dans son ventre et s’enfoncer dans son sexe. Il pouvait être elle. La mort ça n’existe pas. Ce n’est qu’un manque de savoir-vivre comme disait Pierre Dac. Et elle et lui, ils savaient vivre. Fort.
Dans les hôtels de Bali, au marché de la Plaine, sur les routes de Haute-Provence, les plages de Camargue hors saison, le musée Guggenheim au bout d’un long voyage en voiture, les bistrots de pays dans la vallée du Toulourenc. Ils aimaient les odeurs qui racontent des histoires, les textes que l’on se laisse sur la table pour partager son bonheur.
“Elle est morte, elle n’est plus. Elle est mort, elle n’est plus”, se répétait-il pour s’habituer. Il ne sentait pas de douleur. Juste un soudaine envie d’accélérer. De vivre tout de suite les obsèques, les condoléances, la gentillesse des familles, les vêtements de Margot à donner ou jeter, le besoin soudain de vide et de solitude. Et les insomnies dans la maison vide, la sensation qu’elle est encore là quand le rideau de perles bouge avec le vent. Ou encore ces filles qui viennent lui offrir leur corps comme un baume.
Un infirmier entra et le releva pour le pousser gentiment dehors. Le jour s’était levé. Il sortit sur la terrasse où il avait aimé Gourjia. Il s’avança vers le vide, eut la tentation de basculer. Mais non, comme disait Margot, il fallait “aimer cette putain de vie plus qu’elle ne nous aime parfois”. Il pensait à ses deux fils, Arsène et Louis. Il se dit qu’il allait devoir leur apprendre à boxer, surtout ce direct latéral qui pouvait couper en deux un adversaire. Il regarde le soleil grimper au-dessus des montagnes. Il se retourna. Gourjia était là. “Baliseur du désert, il va te falloir marquer un nouveau territoire”, dit-elle en souriant. “Je ne laisserais pas le sable s’écouler”, répondit-il. Il lui prit la main. Il allait devoir quitter ce lieu clos où il avait vécu ces derniers jours. Il s’était fait un monde de cet hôpital. Un bateau de croisière.
“Pars dès que tu peux, dit Gourjia. Dès que Margot sera en terre. Vas en Corse. Marche sur la plage de l’Ostriccone. Vas au-dessus de Speloncato, là où la route domine toute la mer. Sois seul et fort. Nourris-toi de figues et de lait de chèvre. Prends du papier et écris, à l’ancienne, toute ta peine, toute ta haine, toutes tes envies pour demain. Quand tu seras vierge de ta douleur, quand elle sera toute sur le papier, appelle-moi. Je viendrais.”
Elle lui donna un livre : “Un bonheur parfait”, de James Salter. “Il t’accompagnera, c’est mon bouquin fétiche”. Et elle lui glissa un “komboloï” grec dans la main. “Pour que tu puisses jouer avec, te raconter une histoire à chaque grain”. Il était armé pour sa vie de veuf. “Avant de partir, laisse ta main, là”, murmura Gourjia en la posant sur ses reins.

Voilà, merci Romain. Donc continuer. Sur le fil, toujours.

L'un des Trois Frères, veilleur du souvenir

  L’un des Trois Frères, veilleur du souvenir

Un jour, on retrouve sa place. Un lundi après-midi sur la terre, on va jusqu’au bout du monde, au bord de l’eau, de l’étang de Berre. Un petit port, une base nautique comme surgie d’un roman de Philippe Djian, à la limite de la Mède et de Châteauneuf-les-Martigues. Trois rochers qui veillent sur ce petit univers paisible, ce bout d’étang sans une ride où les enfants passent à la queue-leu-leu dans leur petit Optimist.
C’est un lieu en marge, presque sauvage, en contrebas de la raffinerie Total de la Mède. On y arrive en cherchant son chemin à travers le village. Et puis il y a un parking où stationne un petit bus qui n’a jamais un client avec une conductrice adorable qui patiente quand même en attendant des passagers fantômes. Et puis voilà, justement, me promener avec elle, avec mon amoureuse fantôme. Véronique aimait ce lieu que l’on saisissait du regard à la volée en roulant sur l’autoroute, au milieu d’un univers d’usines et de villas empilées au bord de l’eau. C’était une parenthèse, un cul-de-sac incongru. Avec sa digue, ses rochers, ses voiliers et ses bateaux à l’abandon près d’une barge rouillée.
Je n’avais jamais pris le temps de m’arrêter dans ce lieu qui nourrit mon imaginaire et ma mémoire. Pourquoi met-on tant de temps à faire les choses, à mettre ses pas dans les souvenirs ? Donc parler avec elle sur ce chemin de traverse, l’amener avec moi dans le “Nautic Club Médéen” où un jeune homme m’accueille gentiment. Se régaler ensemble de ce lieu paisible où ce moniteur m’explique ce qu’est le club, son site privilégié, sa passion pour le “wake-board”, le ski nautique sur une sorte de planche de surf.
Et cette drôle de promenade à rebours ne s’est pas arrêtée là. Le jeune homme m’a proposé de faire une promenade en bateau pour faire des photos, pour me présenter son plan d’eau. Alors, tous les trois, nous sommes montés précautionneusement dans le petit canot rouge pour partir à l’aventure.
J’ai vu les Trois Frères, trois rochers alignés alors que de l’autoroute, je croyais que cet ilôt était unique. J’ai vu la longue digue où les mouettes ont élu domicile sur des pneus. J’ai vu les petits bateaux qui allaient sur l’eau, leur voile parant au passage le paysage et faisant un reflet à la Nicolas de Staël.
J’ai vu les coques à l’abandon qui pourrissent dans l’eau marron après la pluie, témoins d’un autre temps, d’une autre activité.
J’ai vu près de la barge du chantier naval deux vedettes bleues dont j’ai toujours cru qu’elles permettaient de faire des promenades sur l’étang de Berre et qui sont en fait stationnées là en bout de course après avoir balladé les touristes à Marseille et Nice, attendant un hypothétique acheteur.
J’ai vu un sportif qui faisait de l’aviron sur ce miroir d’eau, léger comme une libellule.
J’ai vu un monde arrêté et un bonheur précaire.
J’ai vu tout cela avec elle, partageant mon plaisir si longtemps différé.
Véronique est restée un peu plus longtemps que moi. Elle devenait reine de ce petit monde pendant que je repartais vers mes rendez-vous et ma vie. Je me suis dit que je pourrais jamais aimer une femme que ce lieu ne toucherait pas.
Je me suis dit qu’il fallait parfois s’arrêter sur les parkings déserts, les petits ports oubliés et saisir la vie comme elle vient.

Dans une malle, des photos, des souvenirs, le monde et un secret

Dans une malle, des photos, des souvenirs, le monde et un secret

Une idée, un jour : organiser un vide-grenier amoureux. L’envie de céder ses souvenirs amoureux, matériels et immatériels. Les lettres, les photos et toutes les pensées, tous les regrets et les serments. Imaginer une vraie brocante où nous cèderions ces souvenirs encombrants. Avec de beaux échanges, un troc de vie. Une conversation, un groupe sur Facebook et le sentiment que cette envie de céder ses fantômes amoureux est partagée. Et puis une amie comédienne, Claude Lecat, que l’idée intéresse. Et qui se l’approprie, la réinvente avec Sylviane Simonet. Cela devient “40 photos pour une brocante amoureuse”, un hommage fantaisiste à l’art photographique par la découverte d’un vide-grenier intime et d’une série de photographies familiales emblématiques.
A Arles, sous un superbe cèdre dans un coin de l’incroyable site des Ateliers SNCF, j’ai vu arriver Claude, devenue “Zette” pour l’occasion avec un comédien, Raymond Vinciguerra, qui incarne “Nice” et qui porte la valise d’un vieil oncle photographe. Il veut leur léguer ses souvenirs en image, sa vision du monde et de la famille à travers l’objectif.
Et là, sous l’arbre, après l’accueil du public comme autant de membres de la famille, j’ai entendu mon texte avec plaisir, avec surprise, comme une histoire vraie et en même temps devenue fiction. Avec des personnages et des souvenirs qui se mêlent et se renouvellent. Une belle réinvention. L’impression soudain que ce que j’écris peut exister et toucher.
Et j’aime ce spectacle comme une jolie parabole sur le souvenir et les photos qui figent le temps.
Comme j’ai aimé écrire pour une expo sur la neige du 7 janvier dernier, souvenir photographié et partagé par tous qui est venu recouvrir avec sa douceur blanche un autre 7 janvier, souvenir personnel et blessure intime.
Merci Claude de ces “40 photos pour une brocante amoureuse” joué par la compagnie Hélios. Le début d’une jolie aventure. Je veux bien remettre mon coeur dans du papier d’argent.

Le rêve partagé

août 8, 2009

Partager un même songe, veiller sur son sommeil

Partager un même songe, veiller sur son sommeil

Je me souviens lorsque j’ai croisé ce père et son fils sur le ferry qui m’emmenait à Ile-Rousse, le 5 juillet dernier. Devant cette image apaisée, cette sieste commune tête contre tête, je me suis demandé un moment comment je pourrais être papa. Je me suis dit qu’un enfant, parfois, peut transmettre cette quiétude, vous emmener dans ces rêves avec son doudou.
J’ai pensé que moi, l’hyperactif, ce sommeil profond transmis du petit vers le grand m’aurait fait le plus grand bien. Franchement, je ne sais pas grand chose de la manière d’élever un enfant, d’en prendre soin, de le protéger. Mais je me dit que j’aimerais être le gardien du sommeil de ses nuits. Et sans doute des milliers d’autres choses. Comme lui expliquer, en inventant un peu quelques mystères comme les vagues qui reviennent sans cesse, le soleil qui se couche, le yoyo qui remonte et les ordinateurs qui refusent de lancer votre jeu. Ou l’histoire du chien qui pue et de l’ours qui pète.
J’ai sans doute une image idéale de la paternité. Il y aurait sûrement des heures d’angoisse sur les trottoirs à craindre que mon fils m’échappe des mains, des énervements quand il ne comprendrait pas ce que Baudelaire a voulu dire avec “Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur…” ou quand il ne me répondrait pas en écoutant sur son Ipod (mais cela existerait-il encore) de l’électro-funk-rasta-bebop.
J’ai quelques certitudes sur ce que j’ai envie de transmettre, sur quelques valeurs de respect. Sur l’attention qu’il faut porter à l’autre, toujours. Sur la nécessité du rêve, sur l’aptitude qu’il faut développer à trouver du bonheur dans les parenthèses, des choses extraordinaires au milieu de la merde qu’est parfois cette vie. Et surtout sur la nécessité d’écrire, de laisser, de témoigner. De ne jamais brûler ses mots.
J’aurais aimé me glisser dans les rêves de mes deux naufragés de pont sur le ferry de la Corsica Ferries pour la Corse. Pour voir comment ils dialoguaient en songe.

 

Double mort à la une

juin 28, 2009

Un titre à la une qui en chasse un autre, une vie qui en cache une autre

Un titre à la une qui en chasse un autre, une vie qui en cache une autre

 L’information en deuil ? Que nenni ! La grande machine du destin, qui devient celle de l’info, reproduit encore une de ses drôles de constantes : les morts en double, la doublette funéraire.
Expliquons-nous. Très souvent, un décès de célébrité peut en cacher un autre. On va se souvenir que le 25 juin 2009, Michaël Jackson a fait son dernier pas de “Moonwalk” et on oubliera en partie que Farrah Fawcett, cette superbe “Drôle de Dame” a vu l’écran s’éteindre le même jour après avoir, pour témoigner, filmé son agonie car elle était rongée par un cancer du colon.
Ce couple de hasard ne fonctionne donc pas à égalité. C’est la loi du genre : une grande star en efface une autre, un peu moins connue ou tout au moins dont le décès est survenu plus tôt dans la journée.
Il faut se souvenir qu’Edith Piaf a ainsi, en mourant le 11 octobre 1963, effaça en partie le décès de son ami écrivain et cinéaste Jean Cocteau, quelques heures après. A l’époque, un officiel parla pourtant de “double deuil national”.
Plus près de nous, les journaux durent encore bouleverser leur “une” en quelques heures. C’était le 14 septembre 1982. Nous étions passés de la mort de Bashir Gemayel, président de la République Libanaise, assassiné sans avoir prêté serment au décès qui bouleversa le monde de Grace Kelly, dans un accident de la route. Alors qu’elle avait été, semble-t-il, victime d’un accident vasculo-cérébral, sa Rover P6 à moteur V8 quitta la route départementale dans un lacet à Cap d’Ail et dévala une pente à-pic pour s’immobiliser sur le parking d’une villa 50 mètres en contre-bas. Elle décéda des suites des blessures de cet accident au Centre Hospitalier Princesse Grace. La princesse Stéphanie qui l’accompagnait fut sérieusement blessée. Il y eut une polémique pour savoir qui exactement – de Grace ou de Stéphanie – conduisait la Rover, mais il semble certain que c’était la princesse qui était au volant. Le monde entier, bien avant la mort sous le pont de l’Alma de Lady Di, avait été bouleversé. Mais qui se souvient immédiatement que l’attentat contre Gemayel avait provoqué un massacre punitif, perpétré par ses partisans s’ensuivit dans les camps palestiniens (sous occupation israélienne) de Sabra et Chatila dans la nuit du 17 au 18 septembre ? Les soldats israéliens n’étaient pas intervenus.
Un autre “binôme de deuil” improbable : celui de Louis Aragon, monument de la littérature française et Maurice Biraud, acteur comique tout à fait sympathique et abonné aux seconds rôles. Tous deux quittèrent ce monde le 24 décembre 1982, Biraud étant d’ailleurs foudroyé par une crise cardiaque alors qu’il était arrêté au volant de sa voiture, à un feu rouge.
Et le pire clin d’oeil du destin, c’est bien la mort du boxeur Marcel Cerdan, dans le crash d’un avion. Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1949, le Constellation FDA-ZN d’Air France s’écrase contre le pico de Vara (paroisse Nordestinho) sur l’île de Sao Miguel aux Açores, avec 48 passagers. Cerdan allait rejoindre à New-York l’amour de sa vie, Edith Piaf, après un match exhibition à Troyes. Dans le même appareil, il y avait la célèbre violoniste Ginette Neveu. Qui le sait aujourd’hui. Et pourtant, l’écrivain Georges Perec, dans son célèbre “Je me souviens”, écrit dans sa 123e citation d’exercice de mémoire collective et individuelle : “Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan”.
Enfin, les amateurs de jazz et de danse peuvent se recueillir ensemble le 6 janvier car, ce jour-là, en 1993, le trompettiste Dizzy Gillespie fit entendre sa dernière note et l’immense danseur Rudolf Noureev nous quittait.
Alors, adieu Michaël, adieu Farrah et tous les autres “morts en double”.

Un train qui s'arrête, un espoir en gare

Un train qui s'arrête, un espoir en gare

Elle est immobile derrière son comptoir et attend le prochain train. Elle aime ces instants de paix entre les convois qui s’arrêtent à Arvant pour le changement. Elle écoute alors sur le juke-box éraillé de vieux tubes de Richard Cocciante et Claude-Michel Schönberg. Elle aime bien ces morceaux hors du temps, « Un coup de soleil » ou « Le premier pas ». C’est une femme qui ne bouge pas. C’est la fille du buffet, un peu engoncée dans son tablier. Elle ne rêve pas de TGV, de trains luxueux qui s’arrêtent enfin, essoufflés, à Venise. Non, elle est heureuse à essuyer ses verres au fond du café, fidèle à ce nœud ferroviaire presque hors de la carte. Arvant, la France d’avant. L’arrêt où l’on attend une heure ou plus avant de grimper jusqu’à Aurillac ou Clermont-Ferrand. La SNCF des sandwichs artisanaux et des voyageurs encombrés de valises vieillottes qui tiennent avec de la ficelle.
Quand elle les voit débarquer, elle leur sourit, les salue, leur sert un café noir ou un petit blanc, beurre consciencieusement leurs tartines ou le pain de leur sandwich et attend qu’ils se soient installés, qu’ils prennent leurs aises dans ce « non-lieu » pour inventer leurs existence.
Elle a un peu de peine pour cette grosse dame qui traîne ses sacs et ses paniers. Elle revient sûrement de chez son fils installé à Marseille et qui est toujours un peu gêné de voir débarquer cette dame un peu étrangère maintenant. Cette mère qui s’excuse de vivre et à qui il refuse toujours ses conserves, ses gâteaux « étouffe-chrétiens », ses confitures et son miel. Alors, elles les ramènent dans le Cantal, comme à chaque fois. Elle demande un café léger en précisant plusieurs fois : « Vraiment léger s’il vous plaît sinon je ne dors pas ». Elle a peur des nuits blanches et des souvenirs qui défilent.
La dame du buffet d’Arvant aime bien aussi ce quinquagénaire sec comme un cep de vigne, au visage tanné par le soleil, qui lit « L’Équipe » jusqu’à la dernière ligne. Avec son petit sac Adidas des années 1970 où, alors que la fermeture éclair était mal fermée, elle avait entrevu une tenue noire élimée. Elle s’est dit que ce devait être un arbitre de football. Un de ses solitaires à la vie gâchée par la passion. Il a connu les stades pleins, les supporters en cohorte braillarde et haineuse, les équipes de stars qui le vouvoyaient, malgré leur salaire à six zéros.
Mais il n’a pas su raccrocher, pas su retrouver la femme qui l’attendait en vain le week-end et s’est lassée de le voir repousser sans cesse sa retraite des pelouses. Elle l’a quitté pour le gardien aux yeux clairs d’un petit stade de quartier, modèle de sédentarité. Alors maintenant, il prend des trains régionaux, des lignes transversales, des convois de nuit en avalant des polars à la chaîne. Tout ça pour aller arbitrer des matchs de National sur des terrains aussi bosselés que son âme, dans des vallées au froid âpres. Une fuite sans fin scandées par les « tatam, tatam » de son wagon.
Parfois il tient si serré dans sa main son sifflet au brillant ternir qu’il pourrait presque le faire pénétrer dans sa peau, se le tatouer à vie. Et quand, dans une petite gare, l’agent SNCF siffle, il cherche où est la faute.
La serveuse règne sur tout son monde, sentinelle sereine et indulgente. Jamais il ne lui viendrait à l’idée de se moquer de ces gens-là, de son petit peuple de voyageurs en transit que les trajets ne font plus guère bouger.
Parfois il y a un jeune militaire, un cadre aux cheveux encore flous qui va prendre son premier poste de manager dans une papeterie en bout de ligne. Il va devoir faire sembler de la faire tourner avant de l’envoyer avec hommes et femmes à la casse. Elle accroche le regard de ces premiers de la classe, de ces hommes qui se tiennent droit. Mais elle ne cherche pas l’amour, la rencontre qui irait au-delà des échanges polis avec la clientèle. Son désir est en rase campagne, perdu sur une voie de garage.
Elle est la petite sœur du buffet qui peut consoler mais elle ne donne pas le signal d’un nouveau départ. Elle veut être un simple témoin, quelqu’un qui regarde se dérouler la vie des autres et respire un peu de leur existence au passage. La fille dans le tableau d’Edward Hopper. En posant ses carafes au frais, elle se dit qu’elle vit comme une sorte de pickpocket. Pfuiit un peu d’espoir, pfut une pensée pour une personne qui attend le voyageur à l’arrivée, au bout de sa solitude.

Mais le moment qu’elle préfère, c’est le matin, quand les directeurs et les sous-directeurs débarquent. Peu soucieux de la mode des soins masculins, ils sentent bon l’après-rasage et l’eau de lavande. Elle aime ces hommes de pouvoir et de salle de bain. Et elle s’installe dans leur parfum comme une amante dans le lit de l’épouse légitime.

Rue de Cèze, à Lyon, l'exemple de la file de boulangerie qui énerve

Rue de Cèze, à Lyon, l'exemple de la file de boulangerie qui énerve

Certains vivent cela comme une étape obligée de la journée. Moi, je l’affronte comme une épreuve. Pourquoi y-a-t-il une file d’attente devant la boulangerie-pâtisserie le dimanche ? Pourquoi ce phénomène ne se produit-il que le week-end, quand vous n’avez qu’une envie : remonter chez vous pour prendre votre petit-déjeuner au lit avec votre amoureuse(eux) ou en faisant traîner la matinée autour d’une table en famille. Donc, en un instant, en découvrant la queue devant votre fournisseur de croissants, brioches, baguettes dorées et autres pains sportifs préféré, vous avez l’impression de vous téléporter dans un pays de l’Est avant que le mur tombe. Même si, à l’extrémité de la file, il y a bien plus de produits et de douceurs à découvrir.
Et je me demande toujours pourquoi c’est si long, pourquoi toute la ville semble s’être rassemblée devant une seule boulangerie.
J’ai d’abord des vélléités d’agent de la circulation. J’inspecte la disposition de la boutique pour essayer de voir s’il ne serait pas possible de mieux faire s’écouler le flot humain chargé de sucreries et de pains chauds. En vain généralement : il n’y a pas une entrée, une sortie et un couloir d’évacuation mais un joyeux bordel de gens qui se croisent et mettent poussettes et caddies devant le comptoir, même si plusieurs vendeuses accortes s’activent.
Je rêve ensuite du monde du silence. Allez savoir pourquoi, le dimanche, tous les clients veulent savoir la recette de la brioche aux pralines, le temps de levée de la pâte de la baguette au levain et les secrets du cake aux fruits (dans lequel les professionnels, inconscients de mon rejet de l’alcool dans les pâtisseries, mettent toujours et encore du rhum). Sans parler de leur récit héroïque de leur jogging dans le parc ou de leur première baignade. Mais taisez-vous donc ! Vous venez acheter de quoi petit-déjeuner ou vous faites une conférence de presse ?
Amis, il convient de ne plus moufter quand vous avez atteint le Graal, le comptoir. Seule exception à cette règle, le “coeur de file”. Parce que quand vous avez une demi-heure à patienter avant de pénétrer dans le Palais de la Boulange, il vaut mieux avoir un voisin sympa pour disserter sur l’apport de Gourcuff à Bordeaux ou une voisine aux appas appétissants sous un léger corsage et à la conversation maligne.
Donc, comme la messe du samedi à 18 h 30 qui remplaçait avantageusement, quand j’étais petit, celle du dimanche matin, j’irais désormais faire mes achats en nocturne pour vivre une matinée non anxiogène. Je hais les files d’attente au pays des brioches.

Un gamin du Wisconsin

mars 19, 2009

Parfois un livre vous sauve. J’ai toujours cru dans les livres, dans certains livres. Comme en une “valeur-refuge”, au sens strict du terme. Je pourrais parler des bouquins de Philippe Djian, de John Fante ou de Jim Harrison. Mais celui de Mary R. Ellis, “Wisconsin”, que j’ai terminé ce matin, résume tout ce que je ressens. Toute la gratitude que je peux avoir envers la littérature et dont la pratique d’internet me détourne trop souvent. En fait, dans cette histoire dure mais pas désespérée, il y a tout ce dont j’ai besoin : de la réalité, de la nature, des sentiments forts et d’autres forces, moins concrètes. Je ne sais pas pourquoi je me sens proche de Bill, de Jimmy, d’Ernie, de Claire, Rosemary et d’Angel dans leurs fermes du Wisconsin, dans ce coin perdu et hostile d’Olina mais c’est ainsi. La littérature nord-américaine qui parle du coeur du pays, des destins brisés à la fonte des neiges, des enfants qui veulent s’échapper, des femmes meurtries qui pensent encore trouver une lettre dans la boîte avec le petit drapeau me touche profondément. Moi homme des villes, flâneur des quartiers de New-York, Londres, Paris, Lyon et Marseille, j’ai toujours été bouleversé par ces histoires de forêts, de collines, de lacs, de rivières, de chair et de larmes. On pleure beaucoup dans le livre de Mary R. Ellis mais pour de bonnes raisons. Juste un passage : “Postée devant la maison, étreignant Bill qui s’accrochait à ma taille, j’avais vu les oies passer dans le ciel, et la cacophonie de m’avait arraché des larmes. Tous les oiseaux quittaient le pays : d’abord les hirondelles, ensuite les merles, les roitelets et enfin les rouges-gorges (…) Il y a sans doute un mystère dans ce rapport à la nature qui me touche vraiment. Et puis, au fil de ces pages qui m’ont fait pleurer, il y a les questions essentielles pour moi : “Qu’est-ce-qu’on transmet à ceux qui nous aiment?” et “Pourquoi a-t-on peur de faire des enfants”. Le reste est dans le désir de vie, dans le désir qui vous maintient en vie, dans ce besoin que l’on a d’être touché avec douceur, dans cette absolue nécessité pour un homme d’aller dans le ventre d’une femme et d’y trouver une part de son secret, comme un paysan du Wisconsin laboure sa terre avec respect, comme Ernie le sang-mêlé qui pense qu’il y a un esprit en toute chose. Il y a un autre mystère : comment le haut fonctionnaire qui m’a offert ce livre et à qui j’ai offert un autre bouquin essentiel pour moi “Pieux Mensonges” de Maile Melloy, pouvait-il savoir qu’il me correspondrait à ce point ?

C'est un livre de terre et d'esprit, un livre qui aide à respirer
C’est un livre de terre et d’esprit, un livre qui aide à respirer