Mamzelle Rupture

avril 3, 2011

J’ai trouvé un amour mais il est incertain.

J’ai peur qu’elle soit partie chaque matin.

Quand je crois être à l’abri dans ma bulle,

Je pose le pied à côté du fil pauvre funambule

Elle m’aime oui mais voilà c’n'est pas une sinécure

Elle m’attend au tournant Mademoiselle Rupture

Elle guette la balle faute ma juge de ligne.

Au moindre double mixte la voilà qui m’aligne.

Elle traque les messages, elle piste les traîtresses.

Elle est la nettoyeuse de mon carnet d’adresses.

Elle m’aime oui mais voilà je risque la bavure,

Elle a le flingue de Clint Mademoiselle Rupture

REFRAIN

Le matin elle me quitte

Le midi elle m’évite

A seize heures on se réconcilie

Et à minuit on est dans mon lit !

Elle a l’amour vache mais les fesses d’une gazelle,

Sa peau est aussi douce que sa vengeance est cruelle.

Elle rêve de génocide de gente féminine,

De leur crever les yeux et d’leur poser des mines.

Elle m’aime oui mais va falloir qu’j'assure

Pour garder dans mes bras Mademoiselle Rupture

REFRAIN

Le matin elle me quitte

Le midi elle m’évite

A seize heures on se réconcilie

Et à minuit on est dans mon lit !

Elle veut être la seule, elle veut qu’il n’y ait qu’elle,

Elle voue aux gémonies les rivales virtuelles.

Elle veut qu’je sois son hardeur, que je sois son bouc

Et pas le papillon sur les fleurs de Facebook

Elle m’aime ma terroriste, ma loveuse pure et dure

Y’a pas d’arrangement avec Mademoiselle Rupture !

REFRAIN

Le matin elle me quitte

Le midi elle m’évite

A seize heures on se réconcilie

Et à minuit on est dans mon lit

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Doué pour le bonheur

décembre 14, 2010

Aimer la vie comme une bulle

J’aime les chansons ringardes,
La vue de Notre-Dame-de-la-Garde,
Les petits-déjeuners qui s’étirent
Et les crises de fou-rires.
J’aime les appels de ma mère
Et son café doux-amer

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je veux rouler sur mon scooter
Jusqu’au bord de la mer, tout au bout de la terre.
Je veux me réveiller sur d’autres plages
Pour des conquêtes, de doux naufrages.
Je veux plonger dans des lagoons
Et danser avec les poissons-clowns

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je peux hurler pour un but de l’OM
Comme on crie “Putain je t’aime”.
Je sais regarder les étoiles,
Prendre des bains de minuit à poil.
Je sais raconter des histoires de caca
Aux enfants qui ne demandent que ça

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Je goûte le vin de Bandol et du Ventoux,
Le figatelli, le KFC et le fromage cantalou.
Je suis partant pour les grands tablées,
Pas les apéros avec les mains encombrées
J’attends gourmand la fin du repas
Pour une blague, une chanson de Dalida.

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

J’aime les histoires que l’on se raconte
Tout contre l’autre vraiment tout contre.
J’aime bander pour mon amoureuse,
La faire crier, la rendre heureuse.
J’aime qu’elle fasse battre mon coeur
Et me faire sonner midi à cinq heures.

REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure

Les voisins d’en face

août 14, 2010



Je parie aussi sur la veranda Pour ses lampes rouges, ses soires réséda.

J’invente la vie des voisins d’en face.

Je m’mets au balcon, je crois qu’ils s’enlacent.

Je m’raconte leurs amours et puis les assiettes

Qu’on casse un beau jour à l’heure de la sieste.

Je suis le veilleur du côté jardin.

Il était une fois dans les salles de bains.

J’attends le matin, la première lumière ;

La vie confiture et les jours amers.

REFRAIN

Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?

Je veux tout savoir, moi je veux en être.

Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?

C’est ma seule question, mon seul Cluedo.

Je choisis une case dans toutes ses façades.

Je place mes mises lorsque je regarde.

Je joue toujours gros sur la p’tite terrasse

Où flottent les draps des jours qui s’enlacent.

Je parie aussi sur la veranda

Pour ses lampes rouges, ses soires réséda.

Un dernier jeton sur ce rez-de-chaussée.

Pour une mamie aux pt’tits pas lassés.

REFRAIN

Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?

Je veux tout savoir, moi je veux en être.

Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?

C’est ma seule question, mon seul Cluedo.

J e vis plusieurs fois par procuration,

Autant de fenêtres, autant d’solutions.

Quand les volets s’ouvrent au premier étage,

Je me vois soudain en mari très sage.

Et quand monte le store sur la vénitienne,

Je suis l’Italienne qui rêve de Sienne.

Soudain j’me dédouble, j’occupe tout l’espace.

Je vis toutes les vies des voisins d’en face

Et toutes mes regards fixent mon balcon.

Je suis pris au piège, à mon jeu de con.

REFRAIN

Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?

Je veux tout savoir, moi je veux en être.

Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?

C’est ma seule question, mon seul Cluedo.

Au clair de mes femmes

août 2, 2010

Les éternelles sauvageonnes parées comme des gentilhommes

J’aime les éternelles guerrières
Qui préfèrent demain à hier.
J’aime ces belles sauvageonnes,
Parées comme des gentilshommes.
J’aime ces filles qui parfois doutent
Mais poursuivent toujours leur route.
J’aime ces tendres héroïnes
Sur le fil de leur scie égoïne.

REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise, je bois votre âme.

J’adore les repeigneuses de quotidien
Qui veulent le mieux plus que le bien.
J’adore les enjôleuses d’enfants
Qui ferraillent pour bercer leurs tourments.
J’adore les ados qui lisent encore Martine
Et jouent les dures en Doc Martens.
J’adore les étrangères de l’intérieur,
Perdues dans le no man’s land de leur cœur.

REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.

Je vibre pour ces belles andalouses,
Filles de feu, chanteuses de blues.
Je vibre pour ces tendres gitanes
Qui nous délivrent de tous les charmes.
Je vibre pour celles qui font que l’art prend l’air
Et trouvent des rythmes pour faire tourner la terre.
Je vibre pour toutes ces bergères
Qui laissent leur troupeau sauter les barrières.

REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.

Je vis par ces anges rédemptrices
Qui me font faire des tours de piste.
Je vis par ces folles acrobates
Qui n’ont jamais ni Dieu ni date.
Je vis par ces grandes amoureuses
qui savent jouer à être heureuse.
Je vis pour me brûler à leur flamme
Et me sentir un homme au clair de mes femmes.

REFRAIN

Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.
(BIS)

Je parlerais à tes mains

juillet 30, 2010

Je parlerais à tes fesses comme si j'allais à confesse

Je parlerais à ton ventre
Avant qu’il ne me tente
Je parlerais à ta bouche
Avant qu’elle ne me touche
Je parlerais à ta langue
Pour adoucir tous tes angles
Je parlerais à tes fesses
Comme si j’allais à confesse

REFRAIN
Sous ta peau il y a l’enfer et le paradis
Sous ta peau il y a ce que tu tais et ce que tu dis

Je dirais à ton corps
Ce qu’il ne sait pas encore
Je dirais à tes seins
Les questions de mes mains
Je dirais à tes aisselles
Des impudeurs de demoiselle
Je dirais à tes hanches
Mes nuits et mes dimanches

REFRAIN

Je livrerais à ta nuque
Mes sentiments mis à nu
Je livrerais à tes lèvres
Le bel envers de mes rêves
Je livrerais à tes doigts
Les secrets de mon endroit
Je livrerais à tes cheveux
Ce que je crains, ce que je veux

REFRAIN

Je soufflerais à ton dos
La scène derrière le rideau
Je soufflerais à tes joues
Le désir jour après jour
Je soufflerais à tes paupières
D’être mon ciel, d’être ma terre
Et je soufflerais à tes bras
De bercer mon cœur quand il battra

REFRAIN

Vouloir sa main, là

avril 27, 2010

Voilà, il faut continuer l’histoire sans fin de Marc qui a perdu Margot d’une douloureuse maladie -il n’en existe pas de drôle- qui a trouvé Tania, la chanteuse, retrouvé Gourdjia, la belle infirmière aux fesses de rêve, récupéré ses jumeaux Louis et Arthur chez sa soeur Monica, déjeuné chez sa mère Claudine avec sa voisine délurée sur le tard Mme Bacconi.

“Il m’a dit qu’il adorerait vivre avec une fille aussi gonflée”

Deux bises sonores sur les joues de sa mère, le plaisir d’entendre tinter son hatibola au cou et ils descendirent l’escalier à la queue-leu-leu. Le veuf presque joyeux, la veuve délurée et les jumeaux sensibles et créatifs. La “Muriel” embarqua la joyeuse tribu direction les Cinq-Avenues. Il laissa Mme Bacconi devant le cinéma où la jolie directrice qui jouait à la marchande de pop-corn le salua d’un sourire doux comme un alizé. Il laissa Mme Bacconi à son écran noir et à sa chambre close. Un jour, il faudrait qu’il se décide à lui demander son prénom.
- Qu’allons-nous faire de notre vie, les twins ?
- Ca, c’est trop grand pour nous. De notre après-midi, nous avons une petite idée.
- Dites toujours mes moi clonés.
- Julia et Lila sont dans la forêt de Saint-Pons avec leurs parents. Si nous allions prendre le frais sous les grands arbres ?
- Allez, Laurel et Hardy, je suis votre esclave, je suis prêt à tout pour que vous viviez une première grande histoire d’amour.
- Papa, ce n’est pas bien de se moquer. Est-ce que nous avons balancé sur Tania, tout à l’heure ? Est-ce qu’on a parlé de ta brêve absence à la fête du mariage de Naya avec Gourdjia ?
- Mais je suis sérieux, Kad et Olivier, nous cinglons vers les riantes pentes de Gémenos.
Il s’étonnait chaque jour de son amour pour ses jumeaux, de ce qu’il retrouvait en eux de Margot. De leur sérieux toujours caché sous l’humour, de leur vivacité d’esprit . Il était heureux de partager sa vie avec eux. Il avait fabriqué avec eux ce qu’il avait toujours voulu pour lui : avoir un jumeau, quelqu’un qui pense comme lui, qui le comprenne immédiatement, qui ait les mêmes envies. Margot, c’était cela, avec des seins en plus. “Tu te répètes”, se gronda-t-il.
Julia et Lila, elles aussi, étaient jumelles. Deux mini-Angelina Jolie de neuf ans qui fréquentaient la même école qui ses twins. Joliment habitées années 1970, pas pimbêches, pétillantes et passionnées de football italien. Louis et Arthur les badaient depuis la maternelle et, cette année, les tendres petites molécules s’étaient doucement alliés entre eux. Elles étaient les filles de Lorenzo et Sylvie, un couple adorable qui tenait une minuscule boutique rue Croizandieu où l’on trouvait les plus beaux produits italiens du monde. Tous les quinze jours, ils partaient dans leur camionnette faire le tour des meilleurs producteurs artisanaux et ils ramenaient des meules de parmesans de 50 kg, d’incroyables panetones emballés dans des nappes en dentelle, du chianti classico, des merveilles de biscuits aux amandes de San Geminiano et de la “Mort d’Adèle” (ainsi le disaient Louis et Arthur) aux tranches du diamètre d’une roue de Vespa.
Sylvie était une fille adorable, douce et indulgente pour les excès oratoires de son mari. Car Lorenzo était l’Italien le plus volubile du monde et Marc adorait passer un moment dans sa boutique quand il n’était pas pressé, pour faire provision de bonheur et d’histoires scandées par un grand rire. Il les aimait bien tous les deux et il était aussi heureux de les retrouver que Louis et Arthur Julia et Lila.
Ils se garèrent sur le parking en contrebas des chemins de randonnée et prirent la direction de la grande prairie devant l’abbaye de Saint-Pons. Sur son portable, Lorenzo leur avait indiqué où il se trouvait et en riant, au bout de vingt minutes de conversation et de précisions, Marc lui avait répondu qu’il écrasait tous les GPS.
Ils les découvrirent au milieu du grand pré. Sur la nappe en dentelle marron, il y avait de quoi nourrir l’équipe première et les deux réserves de la Juventus de Turin. Les jumelles, en robe blanche et gilet, des marguerites dans les cheveux, coururent vers ses jumeaux et les emmenèrent avec elles vers le petit canal, en le saluant à peine. Louis et Arthur se retournèrent vers lui, l’air faussement désolé de le quitter si vite.
Il s’assit à côté de Sylvie qui l’embrassa. Lorenzo lui broya la main en lui donnant une accolade qui donnerait sûrement du travail à son osthéo
- Marco, caro mio, c’est un plaisir de te voir.
- C’est réciproque. Je vais essayer de ne pas écraser la muzzarella de buffala et les tomates séchées dans l’huile d’olive.
- Ils sont beaux nos enfants ensemble non ?
- Oui, c’est magique. Ils se sont trouvés. J’espère que Julia et Lila ne vont pas faire tourner en bourrique mes fils en se faisant passer l’une pour l’autre. Ils sont fragiles mes minots.
- Elles ne sont pas tordues, nos gamines, Marco, le rassura Lorenzo. Elles sont droites comme leur mère. De belles âmes.
- Oui, chaque fois que je vous vois, ça me donne envie de croire en l’amour. Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?
La question était venue comme cela, alors qu’il les connaissaient six ans et qu’il ne leur avait jamais demandé. Il avait l’âme italienne à cause de Tania. C’est drôle comme ce couple lui paraissait évident, naturel. C’est Sylvie qui prit la parole et la garda pour une fois.
“Notre rencontre, c’est un conte de fée. Un conte de fée avec quelques roublardises. Je passais souvent des vacances avec ma mère, divorcée. J’avais dix-hut ans. Pour me faire plaisir, elle m’avait amené voir le carnaval, en février, à Venise. Et pour me faire plaisir, elle avait réservé deux jours dans un grand hôtel, un cinq étoiles, le Métropole, Riva degli Schiavoni. C’était la première fois que je dormais dans une chambre aussi grande, qu’on m’accueillait le soir avec le lit juste défait et les bonbons sur le drap. Le soir, Madeleine, ma mère, a demandé au concierge si elle connaissait une trattoria pas trop chère. Il lui a indiqué une, “Le Due Lune” en disant de demander son ami le serveur Michelangelo. Nous y sommes allés, c’était à deux pas. Le Michelangelo en question était un gros type gentil avec de la sauce sur le plastron mais ma mère, comme à son habitude, m’a fait remarqué finement un autre serveur : “Sylvie, tu as vu celui-là, le petit, le joli cul qu’il a ? Une merveille. Et il a une tête de gentil.” Je lui ai dit de parler moins fort parce que tout le monde comprend le français à Venise. Et puis j’avais la tête dans mes études d’italien pas à la bagatelle. Je voulais devenir traductrice. Je l’ai à peine regardé et j’ai même dit à ma mère qu’elle pouvait le croquer si elle voulait, la différence d’âge n’étant plus “un problème à notre époque”. Nous sommes rentrées au Métropole et le lendemain, il a fallu déménager. Pour rester à Venise dix jours, nous devions changer de standing. Nous sommes allées nous installer dans un petit deux étoiles dans le quartier de l’Arsenal, le “Corto Maltese”. Cela me semblait sordide après mon expérience de fausse riche au Metropole. Mais le soir, en sortant dîner, ma mère a presque crié lorsqu’elle a vu son serveur. “Les belles fesses, là, dans la rue.” En fait, Lorenzo -c’était lui- habitait dans le même hôtel que nous. Il nous a reconnu en se retournant. Il a ri devant l’expression gênée de ma mère quand il lui a demandé de traduire sa dernière phrase. E puis il nous a invité à boire un verre au “Harry’s Bar”. La soirée a été merveilleuse. Il nous a raconté qu’il s’était fait embaucher au “Due Lune” parce qu’il en avait marre de servir en gants blancs et air affecté au restaurant du théâtre du Fenice. Il nous a sorti le grand jeu et j’ai aimé son rire qui jaillissait au milieu d’un récit. Ma mère est rentée plus tôt que moi, voyant que la chantilly montait. Il m’a conduit jusqu’au Fenice. Il m’a embrassé dans le hall et comme il faisait un peu froid, il m’a posé son manteau gris sur les épaules. Le parfait Italien.”
Marc était fasciné. “Et tout est parti de là ?”
“Non, cela a même failli ne jamais débuter. Je me suis contenté du baiser et du réchauffement sympathique. Je suis rentré à l’hôtel, dans ma chambre, avec maman qui a été un peu surprise de me voir rentrer. J’avais juste laissé mon téléphone à Lorenzo et il m’avait donné le sien. Je lui avait dit que j’aimerais travailler l’été suivant dans un restaurant, qu’il devait tous les connaître, que j’avais besoin de gagner de l’argent pour mes études. Je n’étais pas vraiment dans l’idée de vivre un truc avec lui. Mais il m’a dit qu’il m’appellerait, qu’il nous ferait embaucher tous les deux. Quand je suis rentré à Aix, j’ai laissé passé un bon mois, attendant son appel. Rien. Alors, j’ai rappelé l’hôtel “Corto Maltese” où il était resté. On m’a passé sa chambre, on a décroché le téléphone. J’ai juste dit : “Lorenzo, pourquoi tu ne m’as pas téléphoné, tu avais promis ?”. J’ai juste entendu : “Mais je n’ai rien promis, qu’est-ce que ça veux dire ?” et j’ai raccroché.”
Marc était tendu comme un joueur de l’OM qui sent venir le titre après des années d’attente. “Et alors?”
“Alors, un soir, à 23 h, le téléphone a sonné. C’était Lorenzo. Il m’a dit qu’il y avait eu erreur sur la personne. Le copain avec qui il partageait la chambre s’appelait aussi Lorenzo et il lui avait raconté cet appel d’une Française “très en colère”. Il m’avait trouvé une place dans le même resto que lui, “La gondola di oro”. J’étais heureuse de retourner à Venise.”
Marc souffla. “Et tout a débuté cet été-là?”
“Oui, en fait, ça n’a pas été aussi simple. Nous dormions dans la même chambre mais chacun dans son lit jumeau. Nous ne sortions pas ensemble, c’était boulot-boulot. Et Lorenzo faisait le papillon vénitien. Il sortait avec trois filles de la ville et trois touristes. Je faisais semblant de m’en accomoder jusqu’au jour où j’ai vu les trois filles, copines comme cochons, qui prenaient un café ensemble à la fin du service. Je mettais en place, j’écoutais distraitement. Lorenzo était sorti pour faire le joli coeur sur le pont des Soupirs. “Tu sais que c’est un bon coup, ton copain serveur”, m’a dit l’un d’elle, Anna je crois. Et je ne sais pas pourquoi, leur crudité, leurs manières de femelles sans vergogne, ça m’a énervé. Je leur ai lancé : “Bien sûr que je le sais, d’ailleurs, cette nuit, il m’a fait un truc incroyable qui m’a fait jouir comme jamais je n’aurais imaginé”. Et je les ai planté. J’avais mis le ver dans le fruit.”
Lorenzo avait pris sa main sur la nappe en dentelle. Il continua l’histoire de leur rencontre.
“Quand je suis rentré au resto, elles m’attendaient devant. Elles m’ont demandé ce que j’avais fait à la Française, pourquoi je lui réservais mes secrets sexuels. J’étais “stupito”, je ne comprenais rien. Comme je n’aime pas les filles qui font des histoires, je leur ai dit d’aller se faire une patrouille et de dire bonjour à Don Camillo de ma part. Et je me suis dit que Sylvie tenait peut-être à moi pour oser ce genre de truc.”
Sylvie progressa vers l’épilogue.
“Les trois autres, les touristes, ce n’était que du passage. Il m’a dit que j’étais gonflé de créer de telles imbrogli mais j’ai vu que cela le faisait rire. Il m’a ramené sous l’entrée du Fenice, il m’a embrassé et il m’a dit qu’il adorerait vivre avec une fille aussi gonflée.”
Ils se regardaient comme lors de ce jour d’amour, gloire et beauté, à Venise, souriant au milieu des coeurs d’artichauts, de la salade de vongole et des tranches de pastrami.
Lorenzo conclut : “Elle est rentrée et je l’ai suivi. Pendant qu’elle finissait sa licence, j’ai demandé à mon père de me prêter un peu d’argent pour compléter mon pécule et j’ai ouvert notre épicerie dans le petit local de la rue Croizandieu dont personne ne voulait. Cela fait 20 ans que l’on vit et qu’on travaille ensemble tous les jours. Il y a eu Mateo, Paolo et puis les jumelles, Julia et Lila”.
Sylvie ébouriffa la tignasse blanche de l’ancien séducteur dont elle avait bien orchestré la rédemption. “Je ne lui ai jamais dit ce que j’avais imaginé comme prouesse sexuelle de sa part. Pour maintenir le suspense. Et l’amour.”
Marc éclata de rire. Il pensait à Tania sur la route de Manarola. Il aurait désiré sa main là, sur sa hanche.
Il aimait la couleur du bonheur de Sylvie et Lorenzo, son bleu tendre d’intérieur d’église corse. Il aimait la ferveur joyeuse qui les liaient. Il regardait ses jumeaux qui couraient avec Julia et Lila le long du canal. Il regardait l’amour en stéréo. Il avait l’impression d’être dans une vieille pub d’Hollywood chewing-gum. Ainsi coula le temps comme la rivière de Saint-Pons en ce beau dimanche.
La lumière mettait de l’ocre sur la mortadelle de Lorenzo quand ils décidèrent à remballer le campement et les monceaux de nourriture de rêve. Alors que Julia et Lila jouaient à «Belle des Champs» qui se fait rattraper par «Le Mambo morfale», leurs beaux cheveux flottant derrière elles, Louis et Arthur tirant la langue, son Iphone fit entendre sa sonnerie d’hôtel. C’était Gourdjia.
«Cela te dirait un strip-contrée? », disait simplement le texte de son message, avec une adresse dans le quartier Saint-Jean, un grand immeuble Pouillon qu’il connaissait, une tour dominant le port de commence. Il sentait dans son ventre une brûlure qui devenait familière.
«OK mon beau galet», écrivit-il en un éclair. Il se souvint après qu’il était incroyablement mauvais aux cartes et particulièrement à la contrée où, malgré de longues heures d’apprentissage, il avait toujours fait le désespoir de son grand-père Léonard, grand joueur devant l’Eternel.
Sylvie observait son sourire du coin de l’œil, ses manières de chat qui tend l’échine.
- Tu veux bien que Louis et Arthur viennent dormir à la maison ? Ce serait dommage de les séparer déjà.
- C’est gentil, guerrière de l’amour, grande stratège de la séduction. Il faut juste que l’on passe à la maison prendre des habits et leur cartable pour l’école demain matin.
- Pas de souci. Nous les prenons avec nous dans la camionnette, nous rentrons à la maison et tu passes avec leurs affaires avant de…
- Avant de quoi, principesa ?
- Avant d’aller calmer avec douceur tes familières ardeurs.
Il éclata de rire. Il s’amusait d’être aussi transparent devant elle. Les jumeaux et les jumelles entamèrent une danse de la pluie sauvage à l’annonce du programme de la soirée. Il les embrassa tous ensemble et glissa à l’oreille de ses fils : « Vous êtes mon dyptique, mon chef d’œuvre sans défaut».
- Papa, tu lui diras de notre part qu’elle prenne bien soin de toi.
- A qui les twins ?
- A ta soirée aux cheveux frisées.
Il éclata encore de rire. Il faudrait qu’il apprenne à être secret.
Il roula un peu plus vite que de raison vers sa maison-atelier. Il s’assit quelques instants devant Francesca, son amour immobile. «Excuse mon infidélité mais c’est un cas d’extrême nécessité.» Il passa vite dans la chambre des jumeaux, leur prit leurs pyjamas à carreaux pour Louis et à pois pour Arthur, deux slips, deux pantalons et deux tee-shirts «Le titre, on y croit» pour le lendemain. Il rajouta un vin chilien «Casillero del Diablo» de 2005 pour que Lorenzo comprenne enfin qu’il n’est pas de grand vin que de Toscane. Il s’arrêta quelques minutes chez ses amis dans leur maison des Chartreux au superbe jardin intérieur qui embaumait le jasmin et le laurier. Il entendit le «tac-tac» qui l’avait étonné la première fois où il avait passé une soirée dans ce havre de paix. «C’est les tortues qui s’aiment», lui avaient expliqué les twinettes, Julia et Lila. Lorenzo lui avait détaillé les difficultés du mâle tortue au sexe recourbé à posséder sa femelle. Cela donnait quelques courses au ralenti et quelques claquements de carapace à l’arrimage. «Italo Calvino a écrit un texte très drôle là-dessus dans «Monsieur Palomar»», lui avait appris Sylvie.
Quelques recommandations à ses fils : «Soyez patients et racontez toujours des histoires douces et étonnantes aux filles» et il reprit sa voiture pour aller chez Gourdjia. Par un de ses miracles qui fait aimer Marseille, il trouva une place au pied de son immeuble. «C’est au 14e étage», lui cria-t-elle dans l’ascenseur. Il prit l’ascenseur et, sur le palier, vit la porte ouverte. Il aima la musique qu’il entendit ou plutôt qu’il reconnut : «The Child», d’Alex Gopher, un rythme génial avec un sample d’un morceau de Billie Hollyday à l’intérieur. Gourdjia portait une superbe robe noire en soie avec un décolleté en goutte, un lourd collier d’argent au cou et des chaussures de tango. Elle avait attaché ses cheveux frisés en hauteur avec une épingle à cheveux. Ses yeux étaient soulignés d’un trait de khôl. Elle ondulait dans l’ouverture de la porte. «Tu es prêt à te prendre une méchante râclée ?», le taquina-t-elle après l’avoir embrassé à pleine bouche.
- Je viens confiant pour le combat, sûr de mes forces et de mes faiblesses.
- Soldat, je serais magnanime.
Il aima son deux pièces aux murs teints d’un beau jaune, ses grands canapés qui étaient en fait des assises en ciment lissé recouvert de grands coussins rougres, à la manière de la pièce des femmes dans les bastides provençales. Ou les harems. Il sentit son parfum : «De fille en aiguille», le nouveau Serge Lutens et il se sentit immédiatement à l’aise dans cette effluve. Elle avait placé une table de bois au centre de la pièce, une grande bougie sur le plateau, un jeu de carte, deux verres de vins, une assiette avec des figues et des dattes géantes d’Israël.
- On joue une heure. On annonce la couleur et le montant. A chaque pli gagnant, le perdant enlève quelque chose.
- Je suis ton homme.
Et il la fixa, essayant de prendre l’air froid comme l’acier de Daniel Craig dans «Casino Royale».
Elle distribua les cartes en lui offrant généreusement ses seins. Et pli après pli, son doux calvaire commença. Heureusement, il était homme de bijoux. Il enleva sa montre, la gourmette offerte par sa mère, son hatibola, ses chaussures, ses chaussettes et sa ceinture.
- Pour le pantalon, tu aurais la gentillesse de te mettre de dos, j’aime bien tes fesses.
Gourdjia triomphait, Gourdjia jubilait.

Moulé dans son caleçon imitation lézard, il perdit le dernier pli comme contre son grand-père, par inattention et un peu aussi parce qu’il faut savoir se rendre avec panache. Il enleva lentement et avec difficulté son dernier rempart, face à Gourdjia, en lui souriant. Il bandait ferme.
-Il m’a encore reconnu.
-Si je pensais aussi vite aux cartes qu’il s’érige face à toi, tu ne m’aurais pas autant humilié.
-J’aime bien te regarder dans la lumière. Je t’ai trop aimé dans le noir. Je veux te voir jouir de moi. Assis-toi sur le grand coussin brodé de petits miroirs. Fais-moi face.
Elle fit passer par-dessus la tête sa robe de soie noire. Elle n’avait de soutien-gorge et ses seins lourds («et chauds comme des cornes de taureau», comme dans le «Carmen» de Saura) lui firent comme un direct au bas-ventre. Tout comme ses bas en dentelle de Chantal Thomas qui lui faisait comme un lierre sur les cuisses. Jusqu’à sa chatte lisse sur laquelle elle avait dessiné un petit tatouage. Juste au-dessus de son clitoris, il reconnut le point d’interrogation inversé de Blue Oyster Cult. Il était mieux là que sur les sacoches en toile de ses camarades de lycée d’antan. Elle s’assit sur la radariste de l’autre côté de la pièce, écarta les jambes comme une danseuse de cabaret. Les lèvres de sa chatte brillaient dans la lueur de la bougie.
- Tu vas me parler, tu vas m’aimer à distance. Je veux trouver cette distance avec toi, je veux savoir si c’est du cul, si c’est de la brûlure, si tu te plantes encore dans mes fesses pour effacer quelque chose ou si le rite amoureux s’installe entre nous.
- Que veux-tu de moi ?
- Imagine que c’est le matin, que tu te réveilles à cette heure de bascule entre le jour et la nuit et que ta queue te fait mal à force d’être dure.
-C’est l’Erection Matinale
-Non l’Eminence Magnifique
-Ou l’Envie à Mort.
-Ou bien l’Emotion Magique
-l’Etrange Majesté
-Ou simplement l’Envie de Moi.
Sa queue était aussi dure que vers 5 h quand son sang y pulsait, quand il se sentait vivant, heureux d’aimer, pressé de trouver une mounine tendre où faire un effet plop.
-Maintenant, tu fermes les yeux, tu laisses le plaisir monter en toi, en lui.
Il obéit, il entendait des bruits de pas et de tissus qui tombaient. Il sentit un corps qui s’approchait de lui, un souffle sur son visage, des cuisses qui s’écartaient au-dessus des siennes. Une chatte qui s’ouvrait sur son sexe. Des mains qui se posaient sur ses épaules. Il dut se retenir pour ne gicler immédiatement. Mais un trouble l’envahit. Il sut immédiatement que ce n’était pas Gourdjia. Il avait le souvenir de ses muqueuses, du moment où il y faisait son passage. Son corps répondait, il faisait l’amour à cette femme qui s’était amarrée à lui mais il se sentait ailleurs. Il se demandait s’il pouvait être dans ce jeu plus qu’à la contrée.
-Je sens la faille en toi, Marc. C’est Naya. Son mari est trop carré, pas assez fluide. Je sais que tu es un amant rond, généreux, toscan. Apprends-lui, partages avec elle.
Il fit monter Naya sur son vié. Il joua avec ses fesses, enfonça son majeur dans son cul pour mieux la soulever. Il têta comme un bébé jamais repu ses seins ronds. Mais une curieuse tristesse s’installait en lui. Il ouvrit les yeux.
Il vit Gourdjia à quatre pattes sur la banquette qui offrait son cul à un jeune homme taillé comme un athlète dont elle devait calmer l’ardeur.
-C’est Rachid, le mari de Naya. Je te mate, je le débourre et je le rends à elle.
Elle avait dit cela en le fixant dans les yeux, alors qu’il la regardait par-dessus l’épaule de Naya. Elle avait gardé ses bas. Elle écarta ses fesses pour lui permettre de l’enculer bien profond. Il voyait tout cela. Il bandait toujours aussi fort. Il y croyait mais il se sentait en même spectateur. Il faisait une figure imposée. Gourdjia son amour d’urgence transformée en directrice de stage.
«Je ne suis pas assez pervers ou imaginatif pour lâcher prise», se dit-il, soudain las comme un vieux chien gris.

Naya jouit sur lui presque sans un bruit, enfonçant ses ongles dans ses hanches. Elle s’amollit brutalement. Il vit Gourdjia qui prenait elle aussi son plaisir sur Rachid en relevant encore sa masse de cheveux. Puis elle s’assoupit un bref instant sur sa poitrine. Il repoussa Naya, l’allongea. Il bandait toujours, la jouissance l’avait fui. Il ramassa ses vêtements et ses bijoux autour de la table de contrée, il s’habilla doucement et s’éclipsa en reniflant une dernière fois l’odeur de sexe dans le deux pièces. Il n’avait pas tous les atouts en main.
Il descendit les étages à pied, comme une redescente de came. Il grimpa dans la «Muriel» sans entendre Gourdjia qui criait son prénom par la fenêtre. Il roula vers le Nord, longea la gare maritime de la Joliette en jetant un œil pour les ferries qui attendaient les passagers pour l’Algérie et la Corse. Puis il prit l’autoroute du Littoral. Il avait envie de lignes de fuite. Il prit la sortie pour l’Estaque alors que la nuit quittait ses habits noirs. Il trouva une boulangerie ouverte et acheta une cargaison de croissants. La jeune boulangère mal réveillée lui fait un gentil sourire. Il se dit qu’il y avait du Titien en elle.
Puis il alla voir le soleil se lever sous le viaduc de Corbières, assis sur les galets de cette petite plage des Quartiers Nord d‘où l‘on voyait toute la rade de Marseille. Les mots de Gourdjia quand il l’avait rencontrée à l’hôpital résonnaient dans sa tête: “L’amour n’est pas moral. L’amour a besoin de rites.” S’il avait la faconde et la malhonnêteté de Raimu, il dirait à sa joueuse de contrée : “Tu me fends le coeur”. Ce qu’il aimait en elle, c’était son animalité joyeuse et profonde. Alors, pourquoi cette partie à quatre l’avait-elle blessé ? Il avait besoin de sexe mais il espérait toujours que cela lui apporterait tout. Quand il restait au bord, comme chez Gourdjia, il était démuni comme un gosse.
Les premiers rayons lui rappelèrent que chaque jour est une chance. Il se déshabilla et s’avança dans l’eau. En ce mois de juin, elle était plutôt bonne. Il nagea les yeux ouverts dans ce crique claire, distinguant des bancs de mulets, la nage rapide d’une poulpe près des rochers. Il aimait ces heures de solitude en mer.
Il sortit en se maudissant de ne pas avoir pris de serviette, se sécha vaguement avec son tee-shirt et attendit que le soleil monte un peu. Il regarda sa grosse montre étanche en se souvenant de la première que son grand-père lui avait commandée à Noël sur le catalogue Maty, quand il avait 13 ans.
7 h. Il avait le temps d’aller à l’école. Il croisa et salua deux guitaristes gitans dont les improvisations l’accompagnèrent quand il monta le grand escalier qui conduisait au parking. Il grimpa dans la Muriel et roula vers le centre-ville, vers cette traverse Chope que ses minots adoraient prendre à pied pour aller à l’école. «C’est comme un chemin de conte de fées, expliquaient-ils. Il y a des grands murs hauts et des petites portes avec des herbes qui poussent partout.»
Il arriva devant l’entrée de leur établissement vers 7 h 45 et il vit arriver Sylvie avec sa joyeuse troupe. Les deux jumelles étaient au milieu et ses deux gars les tenaient par la main de chaque côté. Il sourit, il aimait bien que Louis et Arthur jouent les body-gu ards. Ils le virent de loi et lâchèrent en s’excusant les délicates mains de Julia et Lila.
-Papa, papa, qu’est-ce-que tu fais là ?
-J’avais envie de vous voir. Et j’ai une tonne de croissants pour vous.
-La belle frisée t’a fait des salades ?
-Disons que l’assaisonnement ne m’a pas plu.
-C’est pas simple la cuisine des grands.
-Vous l’avez dit, mes tout petits. Allez, foncez en classe, allez écraser de votre science tous vos camarades.
-Tu sais bien que ce n’est pas notre genre papa. Nous avons la science généreuse.
Il rit et les serra un peu trop fort contre lui. Un peu gênés de ces démonstrations, ils se dégagèrent et rejoindrent les jumelles dans la cour.
Sylvie le regarda et lui tapa sur le côté. «Ouh, ça, c’est un chien chafouin. Viens, on va boire un café à la boutique. J’ai un panetone artisanal somptueux.» Il marchait à ses côtés en se demandant si la mère de Sylvie aurait pu dire qu’il avait un beau cul. Il entendit soudain le tintement qui annonçait un message sur son Iphone. Il l’extirpa du bordel de ses poches, entre ses clés, une vieille contravention, un carambar et son ange fétiche.
Sur l’écran, une phrase lui prit la gorge : «Marc, j’ai des gros ennuis à Manarola et j’ai besoin de toi.»
Sylvie vit la crispation sur son visage.
- Toi, il y a quelque chose qui cloche. Tu peux m’en parler.
Il la remercia et lui raconta Tania, la rencontre, ce bonheur de deux jours et puis son départ brutal et enfin sa lettre qui parlait de son départ dans les Cinque Terre, à la recherche de son père inconnu. Du moins des traces de lui. Et enfin ce message inquiétant.
- Je vais devoir aller en Italie, je sens que Tania a de vrais ennuis. Je vais demander à ma sœur de garder les twins.
- Marc, tu ne vas pas partir seul. Lorenzo doit aller faire la tournée de nos fournisseurs avec sa camionnette. Les stocks commencent à baisser.
- C’est gentil mais je ne sais vraiment pas dans quoi je vais débarquer.
- Raison de plus pour partir avec mon homme. Il n’a pas l’air impressionnant comme cela mais il a des amis.
-Eh, on n’organise pas une expédition punitive !
-Je dis juste qu’il faut assurer tes arrières.
Marc se dit que Sylvie avait raison. Pour chasser son angoisse, il imaginait déjà le titre de ses exploits dans les rues en escalier et entre les maisons de couleur empilées comme des cubes : «Marco et Lorenzo mettent le holà à Manarola». Ils arrivèrent à la boutique où le mari de Sylvie se battait avec une roue de parmesan de 50 kg. Elle le mit rapidement au courant.
- Marc, je prends deux affaires et je vais chercher le camion. De toute façon, je voulais aller acheter du vin de ce terroir. J’aime bien ses viticulteurs qui font leur récolte en rappel et qui soignent leur breuvage comme une maîtresse.
- D’accord, je passe prendre un sac à la maison et j’appelle Monica.
Sylvie lui proposa de garder Louis et Arthur encore une nuit et de les conduire ensuite chez sa sœur. Il accepta et l’embrassa sur ses joues gonflées comme du panettone.
Moins d’une heure après, Lorenzo et Marc taillaient la route dans l’utilitaire Mercédès que le restaurateur de tableaux n’avait jamais vu qu’à l’arrêt, dégorgeant ses trésors transalpins devant la boutique.
- Tu vas voir, Marc, c’est une bomba, mon Sprinter. 2700 kg de charge utile mais surtout un moteur que j’ai un peu gonflé.
Et il avait vu. Un trajet avec Lorenzo, c’était un doigt d’honneur dressé très haut face aux radars. Son GPS était équipé d’un détecteur qui l’avertissait de «ces saloperies qui l’empêchaient de rouler» bien avant que les boîtes carrées gâchent le paysage. «Et j’ai même les mobiles remis à jour régulièrement», triomphait l’épicier qui écrasait l’accélérateur comme une araignée venimeuse. Et Marc avait vu passer Cannes, Nice, Menton comme des arrêts de bus, collé à son siège. Il regardait l’aiguille qui caressait langoureusement le 180 km/h. Il se demandait comment ils avaient pu franchir les péages, avec une vague décellération. Et Lorenzo parlait aussi vite qu’il conduisait, lui racontant ses tournées chez les producteurs italiens de toutes les régions, de l’Emilie-Romagne aux Pouilles en passant par la Toscane.
- Tu vois, dans les Pouilles, je trouve une huile d’olive géniale. On me fournit toutes les factures. Je suis reçu dans d’incroyables propriétés par des familles qui ont d’autres activités. Je fais des affaires clean avec eux. Nous nous respectons. J’ai appelé les Carameli, ceux avec qui je suis le plus souvent en affaire. Le père, Guido, m’a dit que je pouvais compter sur ses deux fils qui sont en vacances dans les Cinque Terre.
- Merci Lorenzo. Mais je ne sais pas sur quoi nous allons trouver.
- Marco, on assure juste le «baco groundo».
Un rire tonitruant emplit la cabine.
Ils passèrent la frontière comme pour rigoler. Lorenzo lui avait donné un cours complet sur les fromages, les gâteaux de pâtes, le panettone géant de Borsari et les vins de toutes les régions. Dans ce domaine, Marco tenait la route. Il aimait le chianto classico, le borghero et ces vins de calabre bâti sur un cépage rare, le Gaglioppo.
Et défilèrent les kilomètres comme les pensées de Marc. Après l’autoroute tout en viaduc et tunnel, il vit une sortie : «Cinque Terre» au-dessus d’une route tendrement en lacets. «La cavalerie débarquer», s’enthousiasma Lorenzo dont il se dit qu’il devrait modérer les ardeurs. Mais son Iphone lança encore son signal de «messagero» :
«Marc, fais vite, je t’en prie. Tania».

Ils roulaient vers Manarola et son empilement de maisons bigarrées qui rendrait fou un peintre cubiste. Marc composa le numéro de Tania. Elle décrocha au bout de deux sonneries.
- Bonjour, Tania, c’est Marc, tu es où ?
- Une grande bâtisse à l’écart sur la route de la “Via dell’ Amore” qui mène à Riomaggiore. Avec deux cyprès courbes au-dessus de l’entrée. Viens seul.
- Pourquoi ? Dans quelle histoire t’es-tu embarquée ?
- Je ne peux pas t’expliquer. Je ne suis pas seule.
Sa voix s’éteignait comme un souffle. Elle raccrocha.
Lorenzo le regarda en franchissant le panneau «Manarola», à 90 km/h.
- Marco, elle sent mauvais ton histoire. On va avoir besoin des deux frères Carameli. Pipo et Fanzetto sont comme leur père Guido. Ils ont le sens de la négociation.
- Pour l’instant, je joue les éclaireurs.
- Comme tu veux. Mais on va géo localiser nos téléphones. Pour que notre «baco groundo» puisse nous repérer tous les deux.
Marc lui donna les indications pour trouver la maison. Lorenzo arrêta son Sprinter après l’avoir dépassé, derrière une enfilade de cars de touristes japonais.
- J’y vais Lorenzo.
- Je suis avec toi frère.
Lorenzo s’assit près du ruisseau Groppo et réinventa la légende de Manarola pour deux étudiantes de Tokyo qui s’essayaient à l’italien.
Marc se présenta devant la bâtisse aux deux cyprès que, dans d’autres circonstances, il aurait aimé dessiné. Il aima immédiatement son corps central avec des fresques murales sur fond ocre et un bassin complété par deux ailes à tours. Il sonna et la porte s’ouvrit automatiquement. Il s’avança sur l’allée aux graviers rougeâtres. Un homme en jean Diesel un peu trop neuf, ceinture DG (parce qu’il s’emmêlait toujours entre la droite et la gauche, pensa-t-il pour se détendre) et chemise rose s’avança.
- Bongiorno, je …
- Salut, je sais qui tu es. Ne m’embrouille pas. Je suis Lilio, le fils de Sandro. Il t’attend dans le salon, à gauche du bassin, avec ta…
- Lilio, on ne se connaît pas mais réfléchis à ce que tu vas dire.
- Ecoute, pour l’instant, ce n’est pas toi qui donnes des conseils ou des ordres. Tu es chez les Borsori ici.
Marc se contint. Il fallait penser à Tania. Lilio l’accompagna jusqu’au salon aux baies ouvertes où, de dos, il vit d’abord les boucles de sa chanteuse, assise sur une chaise inconfortable. Le sens de l’accueil se perdait chez les Italiens. Sans même regarder l’homme qui était enfoncé dans un fauteuil club face à elle, il marcha jusqu’à elle et posa sa main sur son épaule. Jamais ce geste ne lui avait autant apporté. «Je suis là, Tania, je suis là.»
- Merci Marc, glissa-t-elle simplement en pressant sa main sur la sienne.
- Tu dois être Marc, dit l’homme qui devait être Sandro. Costume de velours, chevalière à la main gauche, pochette élégante, chaussures sur mesure à patine bois.
- Oui, je viens chercher mon amie.
- Cela ne va pas être si simple, Francese. Son père Paolo, qui est aussi mon frère, m’a manqué de respect.
Lilio ferma la baie du salon et les rideaux pourpres.
- Je ne comprends pas.
- Quand Paolo est revenu de son périple de hippie retardataire, je l’ai accueilli à la maison.
- Et alors ?
- Un soir, il m’a vu cacher une grosse somme d’argent sous la vasque du bassin – ça, je ne l’ai su qu’après – et au matin, la cassette de la vasque avait disparu.
- Comment savez-vous que c’est lui ?
- Disons que ce n’est pas tout à fait de l’argent licite. Les billets n’étaient pas marqués comme dans les banques mais j’avais mis une marque sur ces vieilles coupures. Un B à l’encre bleue, B comme Borsari. C’est mon sceau. Et des commerçants des Cinque Terre ont reconnu cette marque. Paolo a flambé dans les cinq villages. Je ne pensais pas qu’il oserait me défier ainsi. Mais quand un hôtelier nous l’a signalé à Corniglia avec une Américaine, il a dû comprendre que ça commençait à sentir le roussi pour lui. Et il s’est enfui avec la Porsche de location de la vieille de Boston.
- Et qu’est-ce-que Tania a à voir avec vos embrouilles entre frères ?
- C’est sa fille, elle doit savoir où il se cache.
- Mais elle ne sait rien. Elle vous a contacté pour le retrouver.
- Je suis sûr qu’elle ment. C’est pour ça que nous l’avons attiré ici. Et puis comme ça, on aura une monnaie d’échange pour qu’il nous rende ce qu’il reste des billets.
- Marc, ça fait des heures que je répète à ces mafieux d’opérette que je n’ai pas la moindre d’idée où est Paolo (elle ne s’habituait pas à dire «mon père» pour cette ombre qu’elle poursuivait)
- Toi la zoccola, tu te tais !
Marc n’aima ni l’insulte ni le geste de ce connard de Lilio qui tirait violemment les beaux cheveux de Tania. En deux pas, il fut sur lui. Il oublia toute la retenue de ses séances d’entraînement avec son coach Franck Teigneux. Il frappa Lilio en crochets méchants dans les côtes pour lui couper le souffle, lui mit un coup de genoux dans les couilles et lui écrasa le nez d’un direct du droit. Le branleur Dolce et Gabbana s’écroula. Marc acheva le travail d’une belle frappe du gauche dans la tête. Il ne bougeait plus.
Mais un cri de Tania le fit se retourner. «Attention le chien». Un dogue argentin fonçait sur lui. Il partit en arrière pour accompagner la charge du molosse, écarta sa gueule pleine de crocs et de bave d’un revers du poing gauche et lui ruina ses grosses couilles d’un uppercut de malade qui les aplatit contre son ventre. Ce bâtard de clebs se cassa en geignant.
Le bal n’était pas terminé. Sandro se leva et brandit un Lüger qu’il avait caché entre l’assise et le bras du fauteuil. A ce moment-là, la baie explosa. Il vit débarquer deux balèzes chauves, Ray-Ban sur le nez, chemises cintrées Etro, pantalons Hugo Boss noir, chaussures Santoni. Sandro resta figée.
Surtout parce que leur panoplie de frimeurs élégants était complété par des calibres qui aurait fait passer la puissance de feu du «Charles-de-Gaulle» pour celle d’un patrouilleur du Lac Léman.
C’était Pipo et Fanzetto qui faisait leur pige vacancière. Ils soulevèrent Sandro et Lilio, toujours un peu assoupi par le col et leur enfoncèrent le canon de leur arme dans la bouche.
«Maintenant, vous allez oublier Tania. Vous allez oublier son existence même. Vous allez vous excuser auprès d’elle et de Marc.»
Les Borsori avaient du mal à articuler, un peu gênés par le tube de métal glacé entre les dents. Ils marmonnèrent un vague «Scusi» mais il y eut encore un grand bruit. Par la baie fracassée, Marc vit la camionnette Sprinter de Lorenzo qui dérapait devant la bâtisse, faisant gicler des kilos de gravier.
«Allez, on abrège le cérémonial et on embarque.», cria l’épicier pilote.
Marc tira Tania par le bras et se rua vers le véhicule. Il grimpa avec elle à côté de son ami. Les deux Caramelli, qui riaient comme des fous, le nez un peu poudré, grimpèrent à l’arrière. Ils foncèrent vers la sortie. Entre les deux cyprès, le portail n’était plus qu’un vague souvenir.
«Putana, ça fait des années que je rêvais de faire ça : exploser une entrée. Comme dans les Blues Brothers. Oh Marco, j’adore faire la cavalerie. Je suis le roi du bacco groundo !»
Il tapa dans la main de Marc. Pipo et Fanzetto apparurent dans l’espace entre les sièges de la cabine du chauffeur. Ils leur donnèrent une bourrade dans l’épaule. «Lorenzo, Marco, grazioso, on s’est régalé. On commençait à s’ennuyer sur la plage de sable noir.» Il régnait une drôle d’atmosphère de fête dans le véhicule, après l’adrénaline de l’attaque. Le restaurateur de tableaux se disait qu’il n’avait pas été mal en Sergent Roger Murtaugh. Pas si vieux pour ces conneries-là. “«Tania, je te présente mon pote Lorenzo et ses deux amis, nos sauveurs, Pipo et Fanzetto.»Mais Tania sanglotait, recroquevillée contre la portière, sa main gauche agrippée à la droite de Marc. Lorenzo entendit ses pleurs.
«Marc, passe à l’arrière avec elle. Il y a un petit matelas.»
Il se glissa entre les sièges avec Tania, comme des enfants qui vont dans une cachette. Ils s’allongèrent sur la petite couchette que Lorenzo installait quand les trajets à la recherche des produits artisanaux dans les fermes perdues s’allongeaient trop. Le camion sentait le panettone, le parmesan et le café Kimbo. Les pleurs de Tania se calmaient un peu, comme si les senteurs italiennes avaient des vertus apaisantes, après ses heures d’angoisse avec les Borsori et l’intervention musclée de la bande à Marco. Elle s’imbriqua avec lui, collé-serré. Elle posa sa main droite sur sa hanche et leurs deux respirations se calèrent sur le même rythme.
- Tout doux, mon bel animal, tout doux.
- J’ai eu tellement peur avec ces deux cacous qui se croyaient dans le «Parrain«.
- Oui, de vrais crocodiles, tout en bouche ! J’ai eu des sueurs pour toi mais avec le recul, s’ils avaient les couilles pour te faire vraiment mal, ils avaient largement le temps de le faire. Ils n’avaient personne avec eux et les amis de Lorenzo les ont fait chier dans leur froc. Je suis sûr qu’on entendrait plus jamais parler d’eux. Comme ils ne vont pas aller chez les flics pour leur argent sale envolé, on peut rouler tranquilles.
- Tu te rends compte, quel ironie ! Ils me croyaient complice d’un père que je n’ai jamais vu.
- La vie est une pute Tania. Ou une cousine souriante retrouvée.
- Bonjour ma cousine, Marcito.
Ils s’emboîtèrent encore plus. Il colla son nez dans ses cheveux fins. Son portable sonna. Ce n’était pas vraiment le moment mais il le sortit de sa poche. Les jumeaux, sa mère, il avait d’autres raisons d’autres destins en charge que celui de Tania.
Justement, c’était Claudine. Il décrocha en souriant. Finalement, il aimait les croisements décalés.
- Oui maman, tu vas bien.
- Ca va et toi ? Il y a du bruit. Tu es sur la route ? Fais bien attention.
- Ne t’en fais pas, ce n’est pas moi qui conduit. (Si elle avait su pour le pilotage schumanienne de Lorenzo, il y aurait eu souci).
- Tu viens manger ?
- Là, cela ne va pas être possible. Je suis allé me promener avec une amie.
- Bon, tu fais comme tu veux. Tu me dis quand tu montes. Et pas au dernier moment que je puisse te préparer quelque chose que tu aimes. Je t’embrasse mon fils.
- Moi aussi maman.
Il raccroche, bizarrement ému. Il serra Tania plus fort contre lui.
- Tu es un bon garçon, murmura-t-elle.
Emboîté contre sa chanteuse qui retrouvait son souffle, il pensait à une petite chanson qu’il avait griffonné sur du papier marouflé dans son atelier après que sa mère lui a donné une vieille ménagère de couverts en argent, «pour son trousseau».
Il se mit à la fredonner.”Les petites cuillères
Qui jouent dans la ménagère
À des jeux â peine pervers
Collé-serré devant derrière.

- On envoie le refrain !

Les petites cuillères dans la boîte
qui s’emboîtent.
Les petites cuillères sur la table
se racontent des fables.

- Et ça continue

Les petites cuillères sur la nappe
brûlent les étapes.
Les petites cuillères sur l’assiette
Oh la coquine sieste !

Les petites cuillères entre les plats
rêvent de kama-sutra.
Les petites cuillères sur le tissu rêche
fantasment sur un tête-bêche.

Les petites cuillères voudraient que cesse
La malédiction du ventre-fesse
Et pouvoir vivre un amour neuf
En faisant des soixante-neuf

Les petites cuillères sont des coquines
Mi lolita et mi câlines
Les petites cuillères flashent comme des bêtes
Sur des griffures de fourchettes

Les petites cuillères ont dans la peau
Un Laguiole au profil taillé au couteau
qui règne sur toute la ménagère
Comme un Guy Degrenne sévère

Les petites cuillères aiment les amours louches
Les rencontres au fond d’une louche
Mais disent à leurs enfants le doigt en l’air
”Prenez garde de sortir couverts”.

Les petites cuillères dans le tiroir
Ne perdent jamais espoir
De vivre un amour de conte de fées
Entre l’entrée et le café.”

- Mon Marcito, je veux être dans ton tiroir, glissa dans un souffle Tania en s’endormant.
Il est des déclarations qui se tatouent en vous, corps et bien.

Avec ce bel héritage sensuel, Marc s’engourdissait contre Tania. Il bandait contre ses fesses trop longtemps loin de lui mais il appréciait que, pour une fois, ce soit à blanc. Juste comme un lien. Sa queue battait un peu, envoyant des messages en morse à son amoureuse assoupi. La conduite de Lorenzo devait presque paisible, à moins de 140 à l’heure. Il avait déposé Pipo et Fanzetto Caramelli sur la route, près de l’hôtel où ils avaient garé leur Mito. Les deux frères, après un peu d’action, allaient courir la gueuze et faire les boutiques à Portofino. “Cia amico”, entendit simplement Marc.
Lorenzo roulait maintenant vers la Toscane. Il fallait qu’il déniche quelques trésors pour son épicerie. Il devait encore étonner sa clientèle. Leur “faire exploser les papilles”, comme il disait. Marc l’entendait chanter du Adriano Celentano, l’un des interprètes italiens qu’il adorait jeune : “I want to know, … sapere come fai le gente per vivere… Papala papa…” Marc sentait que la camionnette parcourait des petites collines, il voyait par l’espace entre les sièges une belle lumière.
“Toc, toc, les amoureux, cria Lorenzo en tapant à la porte latérale. Nous sommes arrivés. Nous sommes près de Lucca, dans la propriété des Fratello.”
Marc embrassa Tania et ébouriffa doucement ses cheveux avant de se lever. Il avait parié qu’il était en Toscane et il avait gagné. Il aimait immédiatement la belle ferme à laquelle menait une allée de buis, le chais moderne avec sa grande baie qui donnait sur une terrasse où se trouvait des tables, les vignes qui s’alanguissaient sur les côteaux, la grande oliveraie et cet enclos où couraient des chevaux fiers et joueurs.
- Ici, Marc, je trouve un vin magnifiique, une huile qui me fait rêver et la grand-mère Fratello est une experte en pâtisserie. Elle a une recette de tendre biscuit aux pignons parfumé à la fleur d’oranger, c’est à mourir. Venez, je vais vous présenter.
Tania, les yeux encore ébouriffés, descendait du Sprinter. Marc lui prit la main. Lorenzo marchait vers le chais, les précédant.
- Ciao, Laura, lança le pilote-épicier-sauveur alors qu’un femme à l’incroyable chevelure frisée blond vénitien et aux yeux d’Arctique vêtue d’un pantalon en cuir fauve et d’une chemise de mousquetaire s’avançait.
- Lorenzo, je suis heureux de te revoir. Mais qui sont les amis qui t’accompagnent ?
- Je te présente mon vieil ami Marc, grand restaurateur de tableaux et Tania que je connais moins mais qui gagne à l’être. Notamment parce qu’elle chante et qu’elle ne se laisse pas impressionner par des pseudo-terreurs. Laura est la maîtresse des lieux, celle qui élève les vins du domain.
- Un homme qui veille sur l’art, une chanteuse qui en a, Lorenzo tes amis me plaisent déjà. Entrez donc dans la salle des foudres. Je vais vous faire goûter mon dernier-né. Un rouge toscan de race. Je cherche encore son nom.
Marc, sans vouloir se l’avouer, était déjà sous le charme de cette femme dont il émanait une grâce, un calme assurance. Comme si chacun de ses gestes étaient la continuité d’une histoire. Il regardait la lumière jouer sur ses boucles alors qu’elle posait sa main droite orné d’un lapis-lazulli sur une bouteille encore sans étiquette.
- Je vais vous le carafer un peu pour qu’il exprime tous ses parfums.
Tania se serrait à Marc. Elle aussi était sous l’influence de cette femme de vin et de goût. Elle ne se sentait pas jalouse. Elle se disait qu’il fallait goûter la vie comme ce nectar qui coulait doucement dans la carafe en cristal. C’était un Colline Lucchesi sur base de sangiovese. Ils le dégustèrent, après avoir plongé leur nez dans de grands verres, en prenant leur temps, en goûtant leur temps.
Marc se demandait si on peut avoir un orgasme en buvant un vin. L’idée le séduit et lui donna une idée.
- Orgasmo, ce serait un beau nom, Laura.
- Vino orgasmo. C’est gonflé mais cela sonne bien. J’adore. Marc, vous venez de baptiser mon enfant.
- Laura, j’en suis heureux et fier.
- Amis, cela se fête, je vous invite à ma table ce soir. Nous goûterons tous les plaisirs.
Presque en même temps, Marc et Tania sentirent de petites fourmis leur grimper dans les reins.
Lorenzo s’avança avec un sourire désolé : “Laura, je dois aller voir un ami producteur de fromages de vache et amoureux de Ferrari. Il m’a proposé d’essayer une 365 GT4 BB qu’il a rénové”.
- Alors j’espère que tes amis seront à la hauteur. Va vers ta maîtresse au cheval dressé.
Tania posa sa main sur la nuque de Marc, se colla à lui.
- Je vais faire préparer un buffet romain dans mon île. En attendant, Tania, vous me feriez un honneur si vous chantiez un air. Ma mère m’a élevé au sein et à la “Tosca”. J’ai une petite chapelle qui a une incroyable acoustique.
- Avec plaisir, je vais essayer à la hauteur des vibrations de votre Vino Orgasmo.
Ils s’avancèrent à l’intérieur de la maison aux doux éclairages, aux murs ocres, aux tissus d’alanguissement. Laura ouvra une petite porte et ils se retrouvèrent dans une chapelle toute simple aux belles voûtes et aux murs décorés de peintures reprenant des portraits Renaissance signés de Judith Bartolani. Marc avait vu chez une amie ces étonnants tableaux de cette grande artiste injustement oublié du grand public et qui mettait toute son âme dans ses oeuvres. Il appréciait décidément de plus en plus Laura.
Tania chercha avec quelques vocalises l’endroit le plus sonore de la chapelle. Puis elle annonça simplement : “Pergolese”.
Sa voix caressa ce chant douloureux et beau comme un enfant qui dort qu’est le “Stabat Mater”. Marc reconnut immédiatement. Il se souvient de son ami danseuse qui avait besoin d’écouter seul sur une grève ce morceau en dansant jusqu’à l’épuisement.
Laura lui prit la main et lui glissa à l’oreille : “La musique nous porte et nous fait vivre. L’amour nous rend sensible au monde.” Tania tint longtemps sa dernière note avant de fermer les yeux. Marc et Laura vinrent, l’enlacèrent tendrement et lui dirent ensemble : “Merci”.
- Maintenant, je vous emmène dans mon île, Francese.
Ils parcoururent de longs couloirs où Marc s’étonna presque de ne pas voir des torches portées par des mains sortant des murs, comme dans “La Belle et la Bête”, de Cocteau. Et puis Laura poussa une lourde porte sur laquelle était écrit en belles lettres cursives : “E n ver levante per le belle érbetti Preser, la via guernite a quella guisa” (La Caccia di Diana, Boccace).
La chambre était éclairée par de grands chandeliers et tous les murs recouverts de livres rares. Le lit était au centre de la pièce, entouré de rideaux d’organza tombant d’un baldaquin qui brillaient dans la douce lumière. Un lévrier blanc s’était lové sur un kilim et les regarda. Il y avait une longue table basse près de la couche. Un slow de Jovanetti s’élevait. Une table où une symphonie d’antipasti les attendait. Et deux carafes contenant l’une un vin blanc, l’autre rouge.
- Mes plus anciennes cuvées, elles aident à aimer.
Marc posa sa main sur le dos de Tania. A part dans Astérix, il n’avait jamais vécu d’orgie romaine. Ou plutôt toscane.
Il regardait les miroirs sur les murs de chaque côté du lit. Il se disait que c’était un théâtre intime. Laura passa derrière une sorte de paravent flexible qui coupait la pièce. Il reconnait le “Kit Curly” de Sylvie Sauzet, une amie architecte qui avait inventé là une belle manière de redessiner l’espace. Mais foin de décoration intérieure. La belle viticultrice de Lucca était ressortie vêtue simplement d’un ensemble culotte et soutien-gorge noirs arachnéens et d’incroyables bas en latex rouges. Sur la culotte, il vit le superbe dessin d’un loup. Il reconnut le modèle Marli Dekkers inspiré par Joni Mitchell.
- Les bas, c ‘est Agent Provocateur, lui précisa Tania.
Il aurait dû le savoir. Un moment de déconcentration à cause du dépaysement, du mix de sensations entre Renaissance et libertinage actuel.
- Ce soir, Tania, Marc, je suis votre servante. Je vois, je sens, la force du lien physique qui vous unit. Je serais juste le trait d’union.
Elle s’avança vers eux et les embrassa tous deux sur la bouche, leur dévorant les lèvres. Puis elle les déshabilla avant de les pousser doucement sur le lit. Elle amena un verre de rouge pour Marc, de blanc pour Tania.
- Un 95 puissant et joueur, cuvée Boccace, pour toi le sauveur de tableaux et un 2002 tendre et rond pour toi ma belle enfant.
Elle les laissa déguster puis elle s’assit, les jambes écartées et prit Tania contre elle. Elle la fit reposer contre sa poitrine, la tint comme pour la bercer. Marc descendit entre les cuisses de sa chanteuse et retrouva avec bonheur sa figue douce, redessinant son sexe de la langue, caressant son aine tendre comme une plaquemine.
Laura caressait les seins de Tania, soulevait ses cheveux et embrassait sa nuque.
- Il est doux ton amoureux. C’est bien, il sent ton rythme, il te redécouvre, te ramène à lui.
Tania s’alanguissait, se sentait liquide. Laura la nourrissait de tomates séchées imbibées d’huile d’olive, de muzzarella de bufflone pendant que Marc gourmandait sa chatte.
Marc se releva et la pénétra doucement. Il s’étonna de se sentir “en place”, comme disait ses jumeaux, parfaitement imbriqué, goûtant ce plaisir fusionnel.
- Tu es le tenon, elle est la mortaise, murmura Laura.
Elle avança sa main entre les cuisses maintenant écartelées de Tania. Elle soupesa délicatement les deux orphelines de Marc.
- Laisse ta main là, la supplia-t-il.
- Les rondes blondes couilles, glissa-t-elle dans l’oreille de Tania.
Sur la table accolée au lit, elle reprit de son vin aphrodisiaque pour qu’ils coulent en eux et qu’il les rende encore plus sensible, encore plus amoureux.
Le plaisir surprit presque ensemble Marc, Tania et Laura qui se caressait à leur rythme au travers de sa toile d’araignée. Marc s’était retiré au tout dernier moment, jouissant sur la poitrine de sa soprano en notes blanches. Ils roulèrent ensemble sur l’immense lit de trois mètres. Laura lécha doucement les larmes de sperme.
Et puis, repue,elle installa cette amoureuse sur qui elle veillait, son enfant de désir, sur le sexe encore dressé de Marc.
- Enfonce-toi sur lui, cale-toi le au fond du ventre. Cette queue, c’est ta vérité.
Elle se tortilla entre les jambes de Marc pour les dévorer tous les deux. La mounine de Tania, la base du sexe de Marc, ses couilles luisantes dans la lumière des chandeliers. Sa langue faisait des miracles. Elle ajouta un doigt qu’elle enfonçait dans les culs des deux amants.
Le restaurateur se sentait raide comme la justice. Il regardait leur trio dans les glaces de part et d’autre du lit. Il se reconnaissait à peine. Il était curieux de cet homme emmêlé avec deux femmes dans ses excès amoureux.
Tania chantonnait du Marvin Gaye, “Sexual Healiing”, en soupirant toujours plus fort.
Ils effeuillèrent le kama-sutra, chantèrent, et se parlèrent avec des mots et les mains toute la nuit. Ils mangèrent encore avec les doigts de la pancetta, de la soppressata et du salami, des coeurs d’artichaut et des aubergines grillées. Leurs doigts un peu huilés glissaient sur leurs sexes, oignaient leur peau. Ils sentaient l’origan, la sarriette, le basilic et le bonheur.
- Tania, Laura, quand on fait de l’amour, est-ce qu’on aime pour rien, dit-il à sa girl avant de sombrer comme un cheval fourbu sous le baldaquin.

Il ouvrit un oeil alors que le soleil jouait sur les dalles du parquet aux curieux entrelacs. Comme il avait été emmêlé avec son amoureuse et son hôtesse. “Les draps s’en souviennent” sourit-il en regardant le grand lit dont seul un un peintre des batailles aurait pu narrer le décor d’après l’amour. “Arturo Perez-Reverte, à moi”, dit-il à voix haute. Il remarqua une feuille laissée sur la table débarrassée de l’orgie toscane. Laura avait une belle écriture cursive.
“Tania, Marc, mes vignes m’appellent. J’ai vécu une belle nuit de voyage et d’amour avec vous. Vous avez la force et la douceur de mes vins. La dégustation fut belle et j’ai aimé vous faire aller au-delà de vos limites. Revenez vite me faire profiter de votre magie et de la douceur de vos peaux. Prenez-soin de vous. Gracie mille.”
Tania s’éveillait en ronronnant comme un chat qui a faim. Il l’embrassa sur le ventre, juste en deça de la limite qui les aurait fait rebasculer en tête à tête.
- Je te propose de trouver un café et ce diable de coureur de chevaux de Lorenzo, mon chichi-fregi.
- Oui mon Iron Man. Je rassemble mes membres épars et mes pensées de nuit rêveuse et j’arrive.
Marc erra comme un enfant curieux dans la demeure de Tania et trouva une grande cuisine mieux équipée qui aurait fait envie à ses amis du “Longchamp Palace” à Marseille. Elle était pleine de bonnes odeurs de café chaud et de plats en préparation. Une belle femme brune aux cheveux tirées avec un grand tablier l’accueillit.
- Vous devez être Marc, Laura m’a prévenu. Je suis Giovanna. Je règne sur ces fourneaux comme elle sur son vin. Votre ami, le fou à la Ferrari, est allé ranger son camion.
Il profita d’un expresso d’anthologie seul. Il aimait ces moments où il était l’étranger bien accueilli dans un lieu qu’il découvrait. Comme ses matins pasibles au “Tal Bagel” à New York, sur Broadway, près de la 89e lors d’un séjour aux Etats-Unis pour apprendre la restauration à des étudiants en art incroyablement concentrés et curieux de tout. Les patrons l’accueillaient en lançant : “Eh, Zindaïne”. Il s’étonnait toujours de la notoriété du joueur de foot dans le monde.
Tania s’assit à côté de lui sur le banc et il aima sa main sur son bras. Elle dévora des tartines de fromage et de la charcuterie en buvant du café brûlant et en l’embrassant entre deux bouchées. Giovanna, pudique, leur tournait le dos.
Lorenzo fit une entrée fracassante en chantant du Jiovanotti, “Penso Positivo”.
- Bongiorno mes dolci, le Sprinter est plein de merveilles odorantes et goûteuses. Nous avons encore quelques étapes de ravitaillement et je ne voudrais pas rentrer trop tard. C’est bien beau, les aventures policières à la Michael Connely et la tendresse toscane mais Sylvie et les enfants me manquent.”
Laura n’avait pas reparu. Ils remercièrent la cuisinière du festin matinal. Il était huit heures trente. Serrés l’un contre l’autre, Tania et Marc regardaient la silhouette affairée de l’amoureuse des vins au milieu de son équipe, sur les coteaux.
Ils embarquèrent dans le camion comme deux spationautes qui reviennent d’un long séjour dans l’espace. Marc sentit son Iphone vibrer dans sa poche. Il vit s’afficher le numéro de Sylvie.
- Papa, c’est tes fils préférés. Nous voulions savoir si tu te souvenais que tu avais charge d’âmes.
- Mais oui Louis, mais oui Arthur. Je vous ramène une provision de mots italiens et d’incroyables gâteaux aux amandes.
- Papa, nous avons embrassé les jumelles.
- Sur la bouche ?
- Papa, nous ne brûlons pas les étapes comme toi. Respecte notre âge. Non, dans le cou.
- C’est un bon début, fils, je suis fier de vous. Soyez tendres.
Blottie contre lui, Tania sourit XXXXL avant de lui faire un suçon de mérou affamé sous l’oreille.
Le retour vers Marseille fut un petit miracle de fluidité. Lorenzo ne conduit qu’à une moyenne raisonnable de 130 km/h, arrêts compris dans des fermes et des propriétés d’où leur parvenait une brassée d’odeurs et de bruits. La plupart du temps, ils restaient blottis l’un contre l’autre dans la cabine, captant quelques “Bongiorno” sonores et des bruits à l’arrière qui précédaient des parfums olivés, amandés, poivrés et parmesanés. Marc se disait que ce voyage là en apnée de sensations aurait pu jamais se terminer sans que cela lui déplaise. Dans ses bras Tania rêvait et quand elle se réveillait, elle lui parlait de ses filles. Etrangement, elle ne lui avait pas grand dit grand choses d’elles. En même temps, ils avaient eu tant de choses à faire, tant d’amour à user et abuser.
“Aria et Carmina, ce sont mes miroirs déformants et mes ennemis intimes. Je les aime comme des pierres brûlantes, commença Tania. C’est étonnant d’avoir face à soi des êtres qui sont des petites personnes indépendantes et en même temps une part de vous. J’aimerais qu’elles chantent, qu’elles profitent de cet incroyable plaisir de la voix et elles renâclent.
Parfois on se fait la gueule pour le quotidien, quand elles ne m’aident pas assez dans le ménage, quand elles laissent leur devoir en jachère ou quand je leur organise une belle fête d’anniversaire et qu’elles m’ignorent complètement pour accueillir leurs copines. J’en veux sûrement beaucoup. Je cherche souvent le lien parce que je doute. Je ne sais pas si je fais bien. C’est dur d’être mère célibataire, de vouloir du bonheur pour elles, pour moi. D’être l’autorité et celle qui donne le goût de la vie, de la note bleue.»

Après cette belle tirade, Tania se serra contre lui. Il posa sa main entre ses jambes en douce. Lorenzo parla aussi de ses enfants, du bonheur de la tribu avec Sylvie, la larme à l’œil. «C’est la plou belle marchandise que j’ai en magasin», lança-t-il en éclatant de rire. L’autoroute avait défilé et ils s’approchaient de Marseille. Marc pensait à Louis et Arthur. Il ne savait pas s’il était un bon père depuis la mort de Margot. Sans doute, dans sa course au plaisir, manquait-il des moments importants avec eux. Il y avait en lui aussi ce trouble persistant, au-delà de l’amour qu’il leur portait, d’avoir en face de lui sa femme en eux, un bout de Margot qui vivait toujours. C’était idiot mais c’était ainsi. Parfois, il reconnaissait ses traits sur leurs visages de jumeaux, comme sur un tableau quand il dégageait une couche superficielle, un «masque». Il se disait qu’il était stupide, que l’absence de leur mère, de cette femme qui était la moitié d’eux devait leur être mille fois plus pénible qu’à lui.
Quel drôle de père il était. Vagabond avec cet impérieux besoin d’une île où se trouvait Louis et Arthur. Ces deux-là, ils les aimaient comme Francesca, cette madone enceinte qui l’attendait dans son atelier. Il adorait leur drôlerie, leur humour de mini Hugh Grant, leur intelligence, leur audace de timides, leur complicité. Et il savait que bien de leurs secrets lui était étranger, qui ne lui parleraient pas de leurs souffrances, du manque de Margot qu’ils ressentaient.
Son Iphone sonna :
- Papa, il traîne Lorenzo. Tu arrives quand ? Ce sera bien d’aller manger une crêpe face au Pathé Madeleine, chez les filles.
- Louis, Arthur, le père de vos aimées a lâché les chevaux du Sprinter. Nous fondons sur la Bonne Mère. J’ai hâte de vous voir. J’ai envie que vous fassiez profiter de vos émois.
- Emois père, comme vous parlez bien de quelques battements de cœur
D’un baiser dans le cou comme le virus dans notre système d’un tendre hacker
- Mes jumeaux, mes twins, mes doubles adorés, je veux vous voir aimer
Vos doubles singuliers et dans leurs boucles dorés vous sentir vous pâmer.
- Papa, on se calme sur la poésie. On a hâte que tu sois là
Pour aller déguster enfin ensemble notre crêpe au Nutella.»

Contre lui, Tania chantonnait en bougeant : «Je vois du bleu….»

Lorenzo fit des miracles pour la rentrée sur Marseille et le Sprinter s’immobilisa en un clin d’oeil devant la boutique. Sylvie les attendait pour le déchargement avec Louis, Arthur, Julia et Lila.
“Ils auraient pu faire une banderole : “Bienvenue aux héros”", rigola l’Italien en klaxonnant.
Tania glissa sa main dans celle de Marc avant qu’il descende aider au déchargement et lui dit à l’oreille : “Je vais te laisser à ton monde pour l’instant, j’ai besoin d’être seul. Mais tu es en moi, ton sexe vaillant et ta force d’homme bon.”
Elle sauta sur le trottoir et claqua des bises à la petite troupe avant de s’éloigner en chantant un air des “Mamelles de Thirésias”. Marc la suivit du regard comme on suit une part de soi. Et il amortit à peine le double assaut de Louis et Arthur qui se serrèrent contre lui.
- Tu nous a manqué, courageux papa. C’est bien que tu ais ramené Tania. Sylvie nous a dit qu’elle avait quelques petits soucis.
- Trois fois rien, les twins, trois fois rien, cela m’a fait faire de l’exercice et respirer l’air toscan.
- Père volatile, on débarrasse vite le camion, les crêpes n’attendent pas.
L’utilitaire fut vidée de sa cargaison d’huile d’olive, de gâteaux délicieux, de charcuteries magnifiques, de muzzarella et autres vins précieux en quelques minutes, les trois adultes et les deux paires jumelles formant une belle chaîne laborieuse.
“Direction la crêperie”, lança Marc.
Il y eut de beaux croisements de bises, un peu de rouge aux joues des jumeaux quand ils claquèrent les leurs sur celles des jumelles, des bourrades viriles entre Marc et Lorenzo et de belles séparailles – après tout, il y a bien retrouvailles -. Marc marcha jusqu’au restaurant face au Pathé Madeleine avec ses deux fils, qui le tenaient chacun par une main. Le long des rails du tram, il se sentait apaisé et fier.
Ils s’attablèrent en terrasse. Le temps était agréablement moite. Marc prit une complète oeufs et épinards avec du poiret, du cidre de poire et ses petits hommes des crêpes au sarrazin au jambon, à la provençale, avec de la limonade “La Mortuacienne”, à la mandarine. Une tuerie sucrée cette boisson. Il leur en piqua un peu en dévorant sa crêpe et en sentant la fatigue l’envahir agréablement.
- Dis papa, pourquoi on aime, demanda Louis
- Est-ce qu’on peut aimer pour rien, ajouta Arthur.
C’était la première fois qu’ils faisaient des phrases séparément en s’adressant à lui, qu’Arthur ne complètait pas celle de Louis. Ils étaient dans des beaux tourments.
- On aime toujours pour rien, se lança-t-il en sentant toute l’importance du moment. On aime sans hier et sans lendemain. On aime sans serment et sans quotidien. On aime sans savoir à quoi on se tient. Vous savez mes petits moi, pour une fois, ce n’est pas des mots, je me souviens que j’avais écrit cela pour votre mère lorsque nous nous sommes rencontrés. J’étais en vrac, crépitant d’activité, je me dispersais. Elle avait son monde, elle m’a vu venir. Mais elle me souriait. Je sentais que l’air entre nous prenait une texture, que des petits miracles pouvaient arriver tout le temps. J’étais tellement farouche que je n’aimais pas qu’elle pose sa main sur la mienne en public. Alors, elle me forçait, elle disait qu’elle ne jouait l’arapède qu’avec moi. Aujourd’hui, je sens parfois la présence fantôme de sa paume quand je pose mes mains sur un tableau.
Il avait débité sa tirade d’un traite, sans reprendre sa respiration, en apnée de souvenirs. Il aurait voulu être plus léger pour leurs retrouvailles mais il aima leurs yeux embués, leur regard fixé sur le sien. Il prit leurs mains et ajouta :
- On aime pour rien mais aussi pour ça, pour être accompagné, pour inventer des vies. Je suis heureux de vous avoir inventés avec Margot.
- Papa, tu assures quand même, dirent-ils ensemble. Alors, Julia et Lila, on va peut être s’inventer des vies ensemble. Comme toi, celle que tu te réinventes avec Tania.
- Ca se pourrait mes doubles préférés, ça se pourrait. Vous le valez bien vous aussi.
- Dire que nous avons cru un moment que nous alllions vivre le conte d’Hansel et Gretel, que tu nous abandonnerais dans la forêt, que nous vivrions avec les oies qui vont nue-pieds, privés de riz au lait, à la merci d’une sorcière dans sa maison de pain d’épices.
- Eh les mioches, je vais dire à Sylvie que vous la traitez de sorcière !
- Surtout pas, son pain d’épices est délicieux !
Ils riaient comme des bossus et chantèrent ensemble en allemand le début de l’opéra d’Engelbert Humperdinck adapté du conte des frères Grimm.
“Tanzen !
Tanzen! das wär’ auch mir eine Lust !
Dazu ein Liedchen aus froher Brust!
Was uns di Muhme gelehrt zu singer
Tanzliedchen soll jetzt lustif erklingen!
Brüderchen, komm tanz’ mit dir…
Danser !
Danser ! Moi aussi j’aimerais beaucoup
Et une petite chanson d’un coeur joyeux!
Celle que notre cousine nous a apprise
Petite chanson à danser, résonne joyeusement !
Petit frère, viens, danse avec moi…”
Ils chantèrent longtemps encore dans le quartier des Cinq-Avenues en rentrant à pied et même sous les fenêtres de Tania en espérant qu’elle entende la sérénade. Mais las, toutes ses aventures devaient l’avoir épuisée. Ils continuèrent leur chemin, joyeux comme des moines paillards et furent vite à la maison. Marc eut une sensation bizarre en ouvrant la porte, comme si la serrure ne résistait pas normalement. Les jumeaux filèrent dans leur chambre. “On ne traîne pas, leur lança-t-il. Pyjama, brosse à dents, dentifrice et au lit.”
Il se sentait lui aussi vidé mais il voulait la revoir. Il était impatient de la retrouver. Il entra dans son atelier, alluma la lumière et lança : “Bonsoir Francesca”. Et là, un froid glacial l’envahit. Le tableau de la madone enceinte avait disparu. Le chevalet était vide. Sur le mur de droite, de grandes lettres rouges dégoulinaient : “Tu ne la méritais pas et tu ne la retrouveras pas, mécréant”.

Il faut lire le premier volet “Laisse ta main là”. Que je résumerais en une phrase : Marc aimait Margot. Elle est morte. Il a beaucoup fait l’amour, notamment avec Gourjia, infirmière, baliseuse de son désert. Et puis il a rerencontré Tania, qui avait chanté aux obsèques de Margot et ils vivent une belle parenthèse dans le Ventoux. Leur histoire part bien.

Il aimait cela, qu’elle fasse son nid sur lui

“On respecte ton programme, branquignol, on va voir l’amie de ton père. Et puis les cerisiers de ton cousin.” Ils remballèrent leur petit matériel amoureux dans la “Muriel” et reprirent la route. Il aima descendre du Ventoux par la route qui mène à Sault, passer des frondaises sombres aux champs de lavande et de blé, à ce Haut-Vaucluse austère qu’il aimait plus que tout. Tania s’alanguissait à côté de lui, s’assoupit franchement et glissa pour s’allonger sur ses cuisses. Il aimait bien cela, qu’elle fasse son nid sur lui. Il jouait avec ses fins cheveux, laisser défilier des pensées incongrues en lui : un but magnifique marquée en cour 1, quand il était en première au lycée Saint-Charles, le fait que Le Pen ne se représente pas aux prochains élections présidentielles, Joëlle, la chanteuse d’”Ill était une fois” qui était morte d’overdose et avait lancé une gamme de vêtements à Prisunic, le gimmick des deux acteurs dans “l’Arme Fatale” : “On est trop vieux pour ces conneries”, le but de Maradona contre l’Angleterre, le chien de John Fante dans “Mon chien stupide” qui veut enculer son voisin colonel… Comme si tout son disque dur faisait défiler tout ses fichiers.
Il traversa Sault et se dirigea vers Montbrun puis la vallée du Toulourenc, l’arrière du Ventoux, quand la montagne femelle devient une sorte de mur inquiétant. Mais il y avait aussi ces jolies gorges fraîches en été où l’on pouvait marcher dans la rivière. Reillannette, Savoillans et zou, il prit la montée pour ce village comme enchâssé dans la montagne qu’est Brantes. Des artisans, des maisons comme briquées au chiffon de laine, une vaillante maison d’édition tenue par deux jeunes femmes qui avaient du flair et puis un “bistrot de pays” avec quelques chambres où l’on mangeait une soupe au pistou et un lapin à la moutarde magnifique avec du gratin de courge ou des cardes aux anchois. Sans parler de la faisselle au miel et du fromage de chèvre d’anthologie.
C’est Jeannette qui était aux fourneaux. Jeannette, l’amie qui lui avait raconté la face cachée de son père Alexis. Son premier mariage fracassé, Victor, l’enfant qu’il n’avait plus revu jusqu’à sa mort, sa peine, la consolation qu’elle avait apporté à cet “homme blessé”. Mais aussi cet absolu besoin qu’avait eu cet homme d’aimer, d’oublier à force de caresses, de séduction, de regards de femmes qui se plantent dans le sien très bleu, si bleu. Comme le ciel au-dessus du pic des Tempetes. Quand il pénétra dans la petite salle de l’auberge de Brantes, elle le vit et lança : “Marc, je ne m’y habituerais jamais. Comme tu lui ressembles !” Elle le prit dans ses bras et embrassa délicatement Tania : “Celle-là mon minot, c’est une pépite. Où l’as-tu déniché orpailleur que tu es ?” Il lui raconta leur “rencontre” autour du cercueil de Margot et leurs retrouvailles évidentes dans ce café marseillais, la veille, il y avait un siècle en fait. “Vous ne voulez pas manger avec moi avant le service, cela me ferait plaisir.” Il n’était que 11 h 30 mais ils étaient par l’odeur allêchés et l’amour leur avait fait brûler au moins 8445 calories.
“Aujourd’hui, j’ai fait des pois chiches aux truffes, c’est le mieux de les marier avec des mets simples pas trop odorants et puis des tomates et des courgettes niçoises farcies et un gateau au yaourt. Et je vais ouvrir un petit “Vin de pierres”. C’est le vin de pays du domaine Bunan, une petite merveille que m’a offert un client.” Rossini ne saurait écrire plus beau opéra gustatif.
Le déjeuner anticipée fut une merveille de légèreté et de belle conversation. Jeannette raconte Alexis pour Tania, sa force et sa faiblesse, leurs virées en Vespa après son divorce, les sentiments jamais consommés qui les unissaient et le plaisir qu’elle avait à le voir quand il venait chasser dans le secteur. “Il aimait autant les grives que les petites poulettes lorsqu’il était jeune”, résuma-t-elle une jolie lumière dans les yeux. Marc se taisait. Il aimait la complicité de ces deux femmes de générations différentes que plus de choses rapprochaient que d’autres opposaient. Tania lui avait pris la main sous la table. Elle raconta à Jeannette sa passion pour la musique, ses filles, son divorce, son goût de la vie et sa belle rencontre avec Marc, l’autre homme blessé. “Ne vous en faites pas, il est plus solide que son père, dit-elle en le prenant par le cou. Et puis ma belle, vous m’avez l’air d’un beau cadeau vous. Et d’une femme droite et costaud.” Jeannette parla de ses goûts musicaux, de son amour pour Piaf. Alors bien sûr, Tania, dans la salle où seuls deux clients étaient entrés pour l’apéro, s’incarna en petite femme en robe noire. Elle chanta la version américaine des “Amants d’un jour”, appris sur une cassette qu’elle avait acheté à San Francisco. Un tour de chant où Piaf était émouvante avec son anglais scolaire sur lequel elle s’appliquait :
“Shine another glass, make the hours pass
Working every day in a cheap café
Who am I to care, for a love affair
Still I can’t forget, I can see them yetThey came hand in hand, why can’t I forget
Above they’ve seen the sign that said ‘Room to let’
The sunshine of love was deep in their eyes,
So young, oh so young – too young to be wise
They wanted a place – a small hide away
A place of their own- if just for one day
The wall was so bare, the carpet so thin,
But they took that room and heaven walked in
And I closed the door and turned to depart
With tears in my eyes and tears in my heart!
….”
Encore une fois la magie fonctionna. Jeannette souriait d’aise, deux cyclistes avaient passé la tête par la porte. Marc avait la bouille d’un bébé à qui on vienne d’offrir une nouvelle tétine et il applaudit avec les autres quand elle conclut la chanson en cassant son verre par terre comme dans la chanson. “Oh pardon, madame, je me suis laissée emporter.”
“Je veux bien que tu me casses tous mes verres si tu me redonnes le frisson comme ça, petite fée, sourit Jeannette. Bon ce n’est pas tout mais il faut que je me mette aux fournaux moi, j’attends une communion et des noces d’or. Mais vous pouvez rester et si vous êtes un peu fatigué ou si la chanson vous a donné envie, la chambre 8 est libre.”
Tania et Marc se regardèrent, firent une grosse bise à Jeannette, l’aidèrent à ranger leurs assiettes salles et à terminer la mise en place de la salle et de la terrasse sous la tunnelle. Et puis ils grimpèrent le petit escalier pour pousser la porte de la chambre 8, celle qui avait la plus jolie vue sur le Ventoux. Elle avait ouvert les volets, elle regardait, elle se souvenait de promenades avec ses filles quand elles étaient petites. Quand elles lui disaient : “La neige c’est blanc, c’est propre”.
Marc l’avait enlacé et l’embrassait dans le cou. Elle lui dit : “C’est drôle, tu vois, j’adore Piaf, la manière de chanter le malheur et de s’accrocher à l’amour. Sa fragilité, sa générosité inquitète. Pourtant, je ne suis pas désespérée. Je ne suis pas venue dans cette chambre avec toi pour m’y suicider. Je suis heureuse, j’aime la vie. Mais cette femme me rappelle toujours la force qu’il faut pour tout affronter. Et que la chanson transcende tout.”
Ils défirent le lit aux draps de lin, apprécièrent la grande glace en face d’eux, ils se déshabillèrent doucement et ils s’allongèrent un moment à côté l’un de l’autre.
“So quiet, so cold, but still hand in hand
The sunshine of love was all they possessed…”, murmura-t-elle.
Et puis elle descendit dans le lit et prit son sexe dans sa bouche. Il se mit en chien de fusil sur le côté pour mieux en profiter, appuyant doucement sa tête pour s’enfoncer. Sa bouche était sexe, il jouissait de ce moment, il était mou comme un chamallow, en dehors de ce barreau brûlant qu’elle mordillait joueuse et il était prêt à lui céder un morceau. Il entendait les rires des enfants et les blagues des vieux sur la terrasse par la fenêtre entrouverte. Et Dieu qu’il aimait ce moment. Elle avait mis sa main droite en coupe sous ses couilles et laissé sa main gauche entre ses jambes, caressant doucement Mister Clito. Il se dit qu’il était un million de fois plus chanceux que le plus chanceux des hommes, qu’un joueur de loto qui ne joue jamais et fait un bulletin une fois parce qu’il a un quart d’heure à perdre dans un bar et gagne 126 millions d’euros. Elle le regardait parfois, les yeux souriants. Elle lui faisait des clins d’oeil et des gourmandises de langue de star du porno. La jouissance le scia soudain. C’était trop bien, trop tendre. Il éjacula longuement et elle avala son sperme, sans en perdre une goutte, souriante : “Miam, c’est une bonne année”.
Et puis, comme cela lui arrivait parfois, quand le plaisir était trop grand, trop inespéré, il s’endormit brutalement. Il rêva de Margot, de ce week-end de printemps où ils avaient cherché leurs souvenirs dans les allées du village de cabanes de Gruissan-Plage, là où avait été tourné “37,2 le matin”. Ils avaient été un peu déçus car les cabanes avaient été modifiiées depuis l’installation de la digue. Des rez-de-chaussée aménagés avait remplacé les pilotis. Mais il y avait encore un charme, une bizarrerie de lieu entre parenthèses. Il rêva de leurs jumeaux qui couraient sur la plage à la poursuite d’un cerf-volant. Il rêva de lui enfant dans la chambre où il faisait la sieste chez ses grands-parents. De ses premières branlettes dans la fraîcheur de l’été. Il rêva de Tania déjà. Elle chantait, minuscule, sur la scène du Carnegie Hall et la salle explosait en applaudissements. Il aimait qu’elle se soit installée dans sa tête comme entre ses jambes.
Il se réveilla brutalement, se sentant bêtement coupable comme toujours quand il sombrait dans les bras d’une fille. “J’ai dormi longtemps ?
-Une grosse demi-heure”.
“Qu’est ce que tu lis”, demanda-t-il en découvrant la jaquette du livre blanc qui cachait ses seins menus.
“‘L’absence d’oiseaux d’eau” d’Emmanuelle Pagano, c’est épatant. Les mots, l’amour, la correspondance, les vies parallèles, le besoin de l’autre, tout ce que j’aime. Je t’en lis un morceau :
“Les autres hommes sont frileux, je n’en finis pas de rabattre sur eux ma peau, mes draps, ma couverture, de les protéger, les rassurer. Je pourrais croire qu’ils ont peur, peur de se perdre en faisant l’amour autrement que de loin, du bout des doigts, presque à distance. Il est bien seul leur sexe qui s’aventure courageux, intrépide parfois même, avec tout au fond de moi cette petite tête si curieuse du gland découvert… J’aimais faire l’amour avec toi parce que tu savais t’ouvrir, t’ouvrir si grand au lieu de te refermer comme eux…”
Il lui prit la tête fermement et l’embrassa goûlument, ému comme le communiant qui riait maintenant sur la terrasse de Jeannette.”
Ils laissèrent les vieux noceurs et les jeunes communiants terminer leurs agapes sur la terrasse. Ils se rhabillèrent lentement, leurs corps recouverts du goût de l’autre. Et ils redescendirent sur terre, un étage plus bas. Jeannette terminait la vaisselle avec sa petite stagiaire, Eglantine, une fille vive comme un écureuil. “Si tu veux, je te laisse essuyer les assiettes avec elle”, le gronda gentiment Tania quand elle vit que Marc laissa traîner ses yeux sur son cul d’anthologie moulé dans un jean pas bêtement taille basse. Il remit ses yeux pétillants dans sa poche et ils embrassèrent leur mère nourrière, leur logeuse d’amour. “Vous me rendez nostalgique tous les deux, dit-elle les ses yeux à elle un peu trop brillants. Si mon braquemard préféré était encore là.” Son “braquemard”, c’était Marcel, un berger magnifique qui aurait fait passer Johnny Weissmüller pour un Tarzan étriqué. Et que la foudre peu sensible aux passions physiques lui avait enlevé comme elle avait enlevé la moitié de son troupeau sur les pentes du Ventoux.
Ils reprirent la “Muriel”, glissèrent dans les lacets longeant le Toulourenc et se dirigèrent vers Malaucène et le Comtat Venaissin. “Je voudrais te montrer les cerisiers sous serre de mon cousin Gabriel”, proposa-t-il. Elle acquiesa, jouissant du paysage de vignes en terrasses et de vergers alanguis. Mais le son de lyre de son Iphone à coque rasta retentit dans son “baise-en-ville” (qui, pour l’instant, était surtout un “baise-en-campagne”). Il la vit regarder le numéro et répondre. “Oui, ok, je rentre”, lanca-t-elle, soudain fermée. “Tu me ramènes s’il te plaît”, dit-elle sans le regarder. Il ne répondit pas, évita Villes-sur-Auzon et roula sans parler, contournant Carpentras par les voies rapides jusqu’à l’entrée d’autoroute Avignon-Sud. Il mit France Info et laissa le flot d’actualités agressives et répétitives remplacer les chansons qui les avaient accompagnés jusque là. Changement d’ambiance, parenthèse presque refermée. Il ne posa pas de questions, lui prit un café à l’aire de Lançon-de-Provence, n’osa pas poser sa main sur sa cuisse et joua seul au loto des plaques d’immatriculation. “Un numéro impair et je gagne, un numéro pair et je perds tout”, pensait-il avec une soudaine poussée de ce pessimisme héritée de sa mère corse qui pensait toujours qu’il allait pleuvoir quand la météo annonçait 40 jours de sècheresse à venir.
Marseille approchait. Il prit l’autoroute du Littoral pour profiter des lumières du couchant sur la rade et éviter l’arrivée brutale dans la ville par les cités des quartiers Nord jetées en vrac sur les collines. Dans une tentative pour qu’elle lui parle, qu’elle sorte de ses pensées. Mais non, elle triturait son baby-Apple et regardait à peine les porte-conteneurs qui glissaient sur la mer. “Tu me déposeras derrière le Pathé Madeleine”, lança-t-elle alors qu’ils empruntaient la passerelle des Plombières, aussi gaie qu’un film de Bergmann. Ce qu’il fit. Quand elle descendit de la voiture, récupérant vite son sac derrière, il lui prit la main et glissa : “C’était magique”. Elle le regarda, retira sa main et s’éclipsa.
Il se retrouva comme un con, comme un tyrannosaure à qui on demanderait de faire une révérence. Une place vide accueilla miraculeusement sa voiture, il laissa son sac dans le coffre et marcha jusqu’au “Petit Longchamp” pour s’amarrer à une table haute et à un verre de Cascavel avec des tartines de tartare. Il était sonné. Un sparing-partner de Tyson après l’entraînement. Il avait encore sur ses mains les formes de Tania, dans ses oreilles le son de sa voix dans l’oreille, sur sa queue la douceur de l’envers de sa chatte et son absence, son silence de la dernière heure résonnait en lui comme du Wagner dans un ascenseur.
François Thomazeau l’accueillit gentiment au “Petit Longchamp”. “Tu as l’air chafouin”, tenta-t-il. “Tanné”, répondit-il, mystérieux. Son hôte lui trouva une table haute et des tartines de tartare vinrent la meubler rapidement. “Tu n’aurais pas un John Fante parmi les livres qui traînent dans ton bistrot”, demanda-t-il. “Mon chien stupide”, cela te va ?”. Son état d’esprit le poussait plus vers “Demande à la poussière” mais après tout, ce bouquin là allait lui badigeonner le moral en bleu azur et vert pistache.
Il retrouva la famille Fante avec bonheur, le scénariste insatisfait et picoleur, le fils qui tentait d’échapper à l’armée et surtout ce damné chien homosexuel qui s’obstinait à vouloir enculer le voisin militaire. Comme il le faisait au cinéma sur une réplique bien écrite, il éclata de rire sur la scène où ce satané cabot sodomite réduisait à néant les chances du fils de se faire réformer.
“Qu’est-ce qui vous fait rire ainsi”, demanda une voix féminine derrière. Marie était derrière elle depuis une heure et le regardait, elle aimait voir les hommes seuls lire. Ce lecteur-là était costaud, rempli d’histoires et de mots. Il se retourna et lui raconta. “J’aime beaucoup Fante, commenta-t-elle. Mais il ne parle pas assez d’amour, sauf dans la scène de la fille qui a honte de ses espadrilles devant l’homme qu’elle convoite dans “Ask the Dust”.” Jolie entrée en matière. Il la regarda. Elle avait la soixantaine rayonnante, estima-t-il, une sourire de déesse indienne, de beaux cheveux blancs tirés en chignon années 1950, des seins naturels qui tendaient une blouse Agnès B. “Mais c’est quoi parler d’amour”, interrogea-t-il. “C’est parler de soi, de sa vie, de ce qui vous anime. De ses peurs et de ses confiances. Du battement de coeur dans le ventre surtout.” Bon résumé. Il commanda deux verres de “Terre de truffes”, une belle cuvée de Terraventoux élaborée par le cuisinier Bruno de Lorgues. Et ils parlèrent comme on fait l’amour.
Elle lui raconta comment, un jour, chez une amie qui avait trente ans de moins qu’elle, elle avait vu arriver un ami de cette fille et s’être dit : “Ce n’est pas un homme pour elle. C’est un homme pour moi.” Et il avait été à elle, brièvement mais ardemment après qu’elle l’a retrouvé, un jour, au “Longchamp palace” en reconnaissant sa voix derrière elle. “C’est ce que j’aimais le plus chez lui, une voix charnue, appétissante, une voix de gourmet.” Elle lui raconta comment elle l’avait amené voir une exposition d’un peintre flamand, Levina Teerlinc avoir faire sa culture picturale sur cet artiste “trop méconnu”. Et apprécié son ardeur derrière une rouge tenture. Oui elle disait “rouge tenture” en riant, comme une Sarah Bernard de pacotille. Elle aimait lui écrire, lui donner envie d’elle avec gourgandinerie et drôlerie. “Parfois, quand nous faisions l’amour, je lui lançais même comme une gamine : “Tu es où ?” pour qu’il puisse me répondre en hurlant de rire : “Dans ton cul”.
Cette femme était joliment folle. Quand elle lui demanda de lui parler de ses amours à lui, il ne parla pas de Tania. Il dit simplement : “Je sors de deux jours de parenthèse gastronomique et sexuelle”. Et comme il ne voulait pas être impoli et égoïste, il raconta ses échanges épistolaires avec une amie à lui, qui dirigeait une grosse entreprise de sondages d’opinion, qui terrifiait ses employés, que son mari amateur de valse ne faisait plus frémir et qui entretenait une relation très crue avec un amant qui adorait la prendre dans des parkings, “en lui demandant d’écarter bien ses fesses, de se maquiller la chatte”. Parfois, il recevait d’elle un MMS qui la montrait en jolie lingerie. Elle se photographiait elle-même, son portable à bout de bras, mettant en scène ses seins dans du Chantal Thomas, de l’Aubade ou même une fois, avec des petits “tourniquets” Agent Provocateur simplement collés sur ses aréoles. Il lui avoua qu’il lui avait demandé un jour un strip-tease pour lui dans une belle chambre de l’hôtel de la Tour d’Auvergne, à Paris mais lorsqu’ils avaient dîné ensemble à l’”Auberge du Clou”, elle lui avait avoué qu’il ne lui plaisait pas, que seul l’échange virtuel lui plaisait, qu’il n’était pas assez “sordide” pour elle. C’est vrai, ma foi, qu’il préférait encore un joli lit, une voiture confortable à des chiottes de parking aux odeurs rances, à des escaliers taggés et sombres. A chacun ses faiblesses, ses limites.
Mais il aimait bien l’extrémisme de cette fille de belle nature qui disait avec franchise : “Je me demande si je ne me suis pas trompée de vocation. J’ai misé sur le cerveau. J”aurais du faire quelquechose de mon corps !” La cloche du dernier service retentit. “J’ai adoré cet échange”, dit-il en s’inclinant pour lui baiser la main. “Nous reverrons-nous ?”, demanda la belle aux cheveux blancs en le quittant. “Ici, sans doute, je ne suis pas assez aimable actuellement pour vous retrouver ailleurs.” Elle sourit et se retourna d’un mouvement vif, comme une danseuse qui reprend sa place sur la ligne. “C’est beau une femme qui marche sous les néons du boulevard Longchamp”, pensa-t-il en suivant sa silhouette, en entendant la sonnerie du tram qu’elle défia en traversant devant son nez.

Il rentra chez lui en se disant qu’il aimait l’univers de cette femme, qu’il se nourrissait déjà d’elle et de sa furieuse envie de vivre. Il allait grimper dans la partie habitation de son loft quand il se ravisa et alluma les violentes lumières de son atelier. Il devait la retrouver, il lui avait été trop infidèle. Elle était là, posée sur un chevalet, souriante. Francesca, comme il l’avait appelée. C’était un rite chez lui. Donner un nom à tous les personnages des tableaux qu’il restaurait. Elle provoquait en lui une émotion presque semblable à celle qu’il avait ressentie en jouissant avec Tania, en harmonie. Francesca, la madone enceinte de l’église de Ville-di-Paraso, en Balagne, le terroir de la Corse. Un superbe tableau d’un peintre anonyme du 16e siècle que le curé de la paroisse, le père Hervé, amateur d’art et soucieux de préserver son patrimoine, lui avait demandé de prendre en charge. Il y avait très peu de représentations de la Vierge enceinte, même si cela correspondait après tout à la réalité biologique et historique.
Il retrouva avec bonheur cette femme assise qui portait en elle un incroyable destin, drapée dans une robe au bleu qui lui avait posé bien des problèmes malgré son expérience d’art religieux et ses longues années de restauration. Pour Francesca, il était allé bien au-delà de son éthique d’artisan au service de l’artiste. Cela allait bien au-delà de la compréhension de l’œuvre et de la sensibilité au message de l’artiste. Il vivait une relation profonde avec elle, il voulait retrouver ce bleu originel qui manquait dans certains plis de sa robe et qu’il avait du mal à reproduire avec les pigments d’aujourd’hui. C’était bien plus que de la restauration curative qu’il devait faire, presque du travail à la Viollet-le-Duc, une re-création.
Mais cette madone corse en valait la peine. C’était la première fois qu’il emmenait un tableau chez lui à Marseille, comme s’il voulait installer cette femme chez lui, l’amadouer pour qu’elle lui livre ses secrets. Habituellement, surtout lors de ses fréquents séjours en Balagne, il travaillait sur l’île et s’installait dans sa maison de famille, une bâtisse haute de Mausoleo. Il aimait ce village presque fantôme où quelques vieux s’accrochaient avec un jeune plombier qui était revenu s’installer en Corse après avoir grandi à Toulon et dont la jeune épouse était enceinte elle aussi, comme Francesca. Mauseleo lui faisait penser à ce hameau où se terminait le film “Comme elle respire” de Pierre Salvadori. L’histoire d’une mythomane jouée par Marie Trintignant et que Guillaume Depardieu, qui n’était pas dupe, suivait malgré tout jusqu’au bout du monde. Il se souvenait des images d’eux deux dans la maison. Il était ému par la fragilité et la profondeur de ses deux acteurs, brisés par leur passion, leur manière de brûler la vie. Dans le film, la Corse semblait les apaiser. Marie ne mentait plus dans le village frère de Mausoleo.
Marc se secoua pour revenir à la réalité, à ce dialogue singulier avec le tableau, en pleine nuit. Il prit sa palette et s’assit devant la toile. Il était heureux de retrouver Francesca dans ses atours originels. Avec l’accord du père Hervé, il avait “dérestaurer” cette madone qui avait subi l’outrage d’un artisan qui tenait plus du plâtrier que du conservateur. Il avait précausionneusement dégagé d’anciens repeints. Des repeints disgracieux, ou désaccordés. Il pensait avoir retrouvé le trait de l’anonyme amoureux de son modèle imaginaire. Elle était là, presque vivante. Il lui fallait maintenant trouver, pour quelques touches, ce bleu. Il savait que la nature des couleurs pour restauration doit être différente de l’original mais il voulait être illusioniste pour Francesca. Lui faire cadeau de cela. Il commença à chercher, chercher sur une palette et puis il s’assoupit sur sa chaise.
Trop de fatigue. Trop d’amour. Trop de Tania et de mots tendres. Trop de Marie au ventre aventurier. Mais il ne rêva de rien d’autre que de cela. La scène se déroulait à l’Estaque, près de la route privée de la carrière Lafarge. Il avait pénétré dans un ancien entrepôt près d’un lac à l’étrange couleur verte. Il était venu là pour faire l’amour. Elle jouait comme une gosse dans ce lieu à la fois sordide et fascinant. Gros pneus entassés, couche de poussière, anciennes affiches pour la prévention des accidents du travail, petits locaux sur le côté, comme des loges ou des vestiaires. Lumière parfaite, ocre et boréale, tombant des verrières du toit. Et surtout, sur les murs, les oeuvres d’un taggeur très inspiré aux incroyables couleurs, à l’énergie magnifique. Elle l’avait rejoint, s’était retourné dans ses bras, avait soulevé ses cheveux lorsqu’il s’était collé à ses fesses, appuyé contre le chambranle d’une des loges qui donnait sur l’entrepôt. Il avait baissé son pantalon, aimé sa culotte à marguerites, défait en râlant sa ceinture Calvin Klein qui coinçait et il l’avait pénétré comme qui dirait. Installé en elle comme les marins du Bounty sur une plage à vahinés, il béatait. Et surtout, par dessus sa tête, il regardait les tags somptueux. Il se demandait comment on pourrait les conserver, les restaurer si un jour, ils se dégradaient trop. Lui qui oeuvrait sur des peintures très anciennes, des fresques aussi parfois, il ne savait pas comme, un jour, on prendrait soin de ces oeuvres murales. En attendant, il pensait qu’il faudrait organiser une exposition ici. Elle lui mit une petite tape sur les couilles, voyant qu’il perdrait le rythme. “Eh, à quoi tu penses ? Aime-moi, l’artiste, aime-moi.”
Marc se réveilla brutalement. Il éclata de rire à cause de son rêve. Il était incorrigible. Comment son travail pouvait, parfois, débouler au milieu de son plaisir, le faire bander plus que le cul de rêve et les mots de miel de sa partenaire ?
L’aube pointait son rose unique par les fenêtres qui donnaient sur les jardins. Il s’écroula sur son lit et s’endormit. Il se réveilla vers midi, alla nourrir les mandarins qui pépiaient, joyeux comme un Italien quand il sait qu’il aura du travail et du pain. Heureusement qu’Alya, sa femme de ménage, les avait nourri ces derniers temps. Il se dit qu’il devait un peu reprendre sa vie en main, se refaire un cadre. Il appela sa soeur Monica à qui il avait confié ses jumeaux après la mort de Margot. Il était trop en vrac à ce moment-là. “Je viens les récupérer, soeurette, tu es ma fée.” Il se fit un solide petit déjeuner de figatelli et de brucciu à la confiture de figue et il prit la “Muriel” pour allait retrouver Louis et Arthur. Monica l’attendait avec eux devant sa maison d’Allauch, un ancien moulin qui dominait tout. Elle avait installé son atelier dans les combles et il la harcelait pour qu’elle expose. Il avait restauré tellement de merdes que leurs propriétaires exposaient fièrement dans leur salon qu’il regrettait chaque jour que son intégriste de soeur, jamais satisfaite de ses huiles à la Nicolas de Staël, ne veuille pas les montrer. Les deux jumeaux souriaient, fiers de leurs nouveaux sac à dos. Il se dit qu’ils avaient grandi, qu’il ne les avaient pas assez regardés ses hiboux. Il aimait leurs cheveux châtains bouclés, leur air ahuri, les yeux ronds qu’ils ouvraient sur la vie et toute chose. Il devait enregistrer bien plus de détails que lui. “Salut…papa”, dirent-ils à deux. Il s’émerveillait toujours de tous les signes de leur gemmélité. Les phrases que l’un commençait et l’autre terminer, leurs voix exactement semblables, leurs petits codes secrets avec les doigts, leurs larmes qui coulaient au même moment. Lui qui avait toujours rêvé d’avoir un jumeau, il avait ce rêve sous les yeux. Ils sautèrent ensemble dans ses bras et il se félicita d’avoir repris la boxe il y a un an. Ses biceps encaissèrent assez bien le choc des deux titans frisés comme des pâtres grecs. Mais il ne put esquiver les bisoux sur ses joues. “Papa, tu nous emmène… à la Couronne?” Il savait qu’ils allaient lui demander ça. C’était leur plage préférée, familiale et sauvage en même temps, selon qu’on reste sur le sable ou qu’on aille vers le phare et sa côte sauvage. Il aimait marcher avec Margot sur cette lande aux allures bretonnes – et galipetter à l’abri du fanal – pendant que leurs amis gardaient les twins qui construisaient des cathédrales de sable. “Bien sûr, les hiboux, on fonce.” Il les attacha à l’arrière et prit la direction de la Côte Bleue. “On joue au baccalauréat oral?”, demanda Louis. “C’est moins drôle sans maman”, soupira Arthur. Il regarda dans le rétro, il les vit se prendre main droite et main gauche. “Si on jouait aux jolis mots”, proposa-t-il.
- “C’est quoi?”
- Je vous en donne un, vous me donnez une définition. Si ce n’est pas le vrai sens, ce n’est pas grave. Si votre définition est bien, je la garde.
-D’accord.
-Si je vous dis “sycophante”.
-C’est un dinosaure en forme de scie qui sait chanter, proposa Louis.
-Epatant (zut, s’il pouvait éviter de prononcer le mot chanter). Et toi Arthur ?
-C’est un psychopathe comme dans Dexter qui regarde sa victime par une faille dans le mur.
Il se demanda s’il ne devrait pas dire à Monica d’interdire Canal Plus aux jumeaux mais il adorait leur capacité d’invention.
- Egalité, vous êtes mes génies. Si cela vous intéresse, c’est un délateur (quelqu’un qui dénonce) de voleur de figues.
-Cela doit être dur à placer, commença Louis.
-Il faut trouver un type qui vole des figues alors qu’il suffit de prendre celles qui dépassent par dessus les murs et quelqu’un d’assez sournois pour le balancer, conclua Arthur.
-Ce n’est pas faux mais c’est un joli mot comme je les aime. Comme coquecigrue.
-C’est une coccinelle qui conduit un engin de chantier, lança Louis.
-Mais non, c’est un coq au long bec emmanché d’un long cou, le corrigea Arthur.
-Vous avez presque raison tous les deux, c’est un animal imaginaire à l’origine et quand on dit, “ce ne sont que des coquecigrues”, c’est pour dire que la personne qui parle dit des bêtises, des balivernes.
Et ainsi passa le trajet, à composer un fictionnaire toujours réinventé.
Il s’arrêta sur le parking encore peu fréquenté en ce mois de juin de la plage de la Couronne. Les jumeaux se ruèrent dehors en imitant le cri des trappeurs de Blek le Roc donnant l’assaut aux tuniques rouges. “Yiiiiiaaaaahhhh”, lancèrent Louis et Arthur vers le ciel. La victoire contre l’oppresseur britannique était en eux. Le Canada serait bien indépendant. En attendant, ils le laissèrent seul pour porter la glacière, les serviettes, les masques, les palmes, les rabannes, ses journaux, les livres, les raquettes de badminton. “Ce n’est pas grave, se dit Marc, Margot va m’aider.” Et puis il se souvnt. C’est toujours dans les détails concrets que l’on sent l’absence. Il balaya sa tristesse d’un instant et marcha chargée comme une mule corse vers la plage où les twins avaient déjà mis leurs habits en tas informe pour se ruer dans les vagues.
Il établit avec soin leur campement – les tuniques rouges pouvaient lancer une contre-attaque- et il ouvrit son livre. Un polar efficace et glaçant, “Intime ressemblance” de Lisa Scottoline. Il adorait voir jouer ses fils, les voir faire les phoques joyeux qui pensent que ça va la peine de faire tourner un ballon sur son nez. Mais cette histoire d’adoption, de journalisme et d’enfant disparu le passionnait. Il s’allongea en maillot sur le ventre et entama un nouveau chapitre. Et puis, vaincu par la fatigue accumulée et le soleil, il s’assoupit sur la couverture de son policier épais comme un parpaing.
Un quart d’heure plus tard, une voix le tira de sa sieste. Il pensait qu’il rêvait, qu’il revivait ses longues nuits d’hôpital. Il reconnaît le timbre particulier de la jeune femme qui lançait : ” Bon allez les filles, on va leur niquer leur race à ces vagues”. Il se releva. Il ne s’était pas trompé. C’était Gourdjia, son amour de détresse, ses bouées-fesses. Elle portait un une-pièce noir qui collait à son corps de rêve, échancré dans le dos, avec un décolleté qui descendait, qui descendait. Elle était avec un groupe de beurettes en folie tanquées comme des grenades dégoupillées. Elles coururent dans la mer droit vers ses jumeaux qui arboraient des sourires bananes devant cette profusion de seins, de fesses, de courbes, de chevelures frisées, de rires. ” Un chien ne fait pas des chats”, se dit-il. Les amazones soulevèrent les deux garçons pour les jeter dans l’eau. Ils avaient l’air d’adorer ça. Gourdjia menait la danse.
Il aimait bien ce hasard en courte tenue. Il attendit patiemment que Louis et Arthur sortent de l’eau et court vers lui. Il vit que Gourdjia regardait vers lui et s’interrogeait. Puis elle laissa ses compagnes s’éclater comme des minotes et marcha vers lui.
“- Salut, baliseur du désert. Ca me fait plaisir de te voir. Ce sont tes fils ?
- Oui gazelle. Je te présente Louis et Arthur. Ils viennent de vivre leur première émotion d’hommes.
- Mes cousines sont un peu folles. Mais c’était sympa de jouer avec eux. Et puis, ils doivent apprendre que la compagnie des femmes est toujours préférable à celles des copains (les twins approuvaient de la tête pendant qu’ils les essuyaient dans une immense serviette). Comment vas-tu, mon beau cyprès ?
-Comme un arbre qui cherche ses racines. Je flotte un peu, je cherche mes repères, un amour.
Il était un peu gêné de tout déballer devant les jumeaux. Ils comprirent et ils repartirent jouer avec les autres gazelles et poursuivre leur apprentissage.
Gourdjia se rapprocha de lui. Il y avait un putain de dégagement de phéromones presque visibles à l’oeil nu.
“- Tu as maigri, Marc, tu es bronzé, cela te va bien.
-Tu as toujours ton cul d’enfer, ton sourire de sauvetage, cela te va bien aussi.
- Merci gars. Ils sont beaux tes gamins.
- Ils m’étonnent mes jumeaux. Ils ont de la force, ils ne sont pas en vrac.
-Ils ont de qui tenir. Tu fais quoi après la plage ?
-Nous rentrons à la maison.
-Si tu veux, je t’invite avec eux à la soirée de mariage de Naya, une de mes cousines. Tu vois, la grande, longue, au beau port de tête. Nous étions venus juste faire un break avant l’ouverture des hostilités. Tu emmènes les twins. Il y aura une table pour les enfants. Moi, je te ferais rentrer du côté des femmes pour que tu restes avec moi. Tu vas voir, il y a une ambiance de feu.Je ne vais pas te laisser partir comme ça.
Marc sourit. Il se dit que parfois la vie est simple et jolie. Il pensait à Tania mais il ne savait pas s’il avait été une parenthèse ou si elle lui donnerait signe de vie. Il n’avait pas envie d’y réfléchir. Il appella Louis et Arthur qui arrivèrent en courant, faisant grimper des gerbes d’eau. Les filles ne tardèrent pas.
- Elles sont bien nos nouvelles copines papa.
- Petits gredins, vous me plaisez bien. Je vous ai présenté Gourdjia au moins. (Bises, embrassades, regards des minots dans le décolleté). Elle nous invite à un mariage.
-Tu vas te marier, papa ? (gros yeux des petits)
-Mais non, c’est sa cousine Naya, il y aura du tajine, des gâteaux au miel et de la musique.
-Mais papa, qu’est-ce qu’on fait là à traîner ?
Ils embarquèrent le matériel de plage. Cette fois, tout le monde s’y mit jusqu’à la “Muriel”.
Ils roulèrent derrrière la vieille Mini-Cooper rouge de Gourdjia et la Scénic de ses cousines. Ils arrivèrent au Rove, dans une salle pour les banquets et les mariages près d’une piste de karting. Ambiance zone d’activités. Mais une fois garés, une fois passée les portes métalliques, l’ambiance changeait. Décoration opulente, table joliment dressées, buffets gargantuesques et un DJ qui mixait déjà, pour les premiers arrivants, du Charly Winston et de l’Oum Kalsoum. Gourdjia installa les deux petits châtains frisés parmi les minots bruns gominés et prit Marc par la main. “Chut, je t’emmène dans l’antre des femmes.”
La salle, dans le complexe, était séparé de celle des hommes. Quand Gourdjia entra avec Marc dans cette hyménée, tous les regards se tournèrent vers eux. “Mes cousines, mes soeurs, mes belles semblables, c’est Marc, il nous faut prendre soin de lui, dit-elle simplement. Les autres hommes, de l’autre côté du mur, n’ont pas besoin de nous. Même Farid, ton futur, Naya.” Alors des “you-you” montèrent. Marc rougit de tant de gentillesse, d’être le centre de toutes les attentions. Tout ce peuple féminin se leva et l’entoura. Gourdjia alla demanda du Dalida époque égyptienne. “Ca marche toujours Dalida pour être heureux, lança-t-elle en revenant. Et pourtant, la pauvre, elle n’en a pas eu sa juste part de bonheur.” Elle entraîna Marc, leva les bras et les autres firent comme un buisson serré autour d’eux. Un buisson ardent. Gourdjia se rapprochait de lui, laissait parler ses hanches, laissait parler son ventre, passait parfois discrètement ses bras autour de ses épaules. Les autres chantaient, se lançaient dans des concours de danse du ventre, se poussaient du coude en riant. C’était un moment de belle liberté.
“Je suis heureuse de te faire ce cadeau, Marc, lui dit Gourdjia. C’est bien que nous nous recroisions dans mon univers, loin de l’hôpital aseptisée, loin de ton monde aussi.
-En Corse, je pensais à toi, à sa manière simple que tu as eu de me donner ton corps.
-Ce n’était pas de la charité. J’ai vibré aussi. Mon corps s’en souvient. Je me suis souvent caressée en y repensant, en repensant à notre moment sur la terrasse de l’hôpital.”
C’était gravé en lui, cet amour d’urgence, ces instants “derrière elle”, cet arimage à ses fesses.
Il y eut des rires, d’autres danses, de brèves confidences, les questions curieuses de la tribu des cousines, du lien qui se tissait. Une des filles était allé prendre des nouvelles des jumeaux qui étaient eux aussi devenus le centre de toutes les curiosités. Ils apprenaient aux gamins bruns “les beaux mots qu’il faut expliquer” et le “baccalauréat”.
“Sortons un moment, Marc. Ne t’en fais pas, les petits sont entre de bonnes mains.”
Ils se retrouvèrent sous les étoiles. Ils traversèrent la piste de kart et grimpèrent dans les rochers blancs de la colline pour essayer de voir un bout de mer. A l’abri d’un renfoncement de roche, il trouva sa bouche, il remonta son tee-shirt sous lequel ses seins étaient libres. Il les têta comme si sa vie en dépendait. Gourdjia pressa sa tête contre sa poitrine. Elle se tortilla pour se libérer de son jean et puis elle défit les boutons de sa chemise, baissa son pantalon en toile et alla pêcher son sexe dans son pantalon.
- Il est là mon ami, il me manquait.
- Tu vois, il te reconnaît. Il se dresse pour te saluer.
- J’aime bien sa mémoire et sa politesse.
- Il sait se souvenir des beaux culs et des belles âmes.
- Et si nous passions à l’action après les dialogues ?
Ce qui fut fait. Il posa sa veste sur un rocher bien rond et y installa Gourdjia, les jambes bien écartées. Il avait l’impression que sa chatte lisse brillait sous les rayons de la lune. Il lui fourra deux doigts, il la travailla comme un bon artisan en l’embrassant à pleine bouche. Puis il continua à l’explorer en lui glissant un doigt dans le cul.
- Tu retrouves un chemin connu
- Un beau chemin de traverse.
- Il est toujours à toi tu sais même si j’ai aimé d’autres hommes.
- Tais-toi un peu. Profites.
Il la fit jouir longuement de sa main active et tendre. Elle retomba mollement sur lui. Il bandait comme un cerf. Il la reposa sur le rocher, tenant les jambes à l’équerre. Il avait l’impression de piloter un chopper. Il s’enfonça en elle comme on s’enfonce dans une eau ultramarine. Il ahannait, se sentait puissant, sensible jusqu’au bout du gland. Elle lui parlait doucement dans l’oreille, disait que ce serait bien qu’une fille accroupie entre eux les lèche tous les deux. Il aimait ses délires, ses fantasmes qu’elle déclinait. Elle mettait un visage, un prénom sur ses envies.
Il la souleva un peu plus et la prit par le cul.
- Je suis derrière toi, lui murmura-t-il à l’oreille.
- Restes-y, refais ta place.
Il entrait et sortait, sur toute sa longueur. Il jouait à sentir son cul palpiter à chaque sortir, à se déployer à chaque entrée. Elle mordait son cou. Il ne put pas tenir longtemps. Il cria sous les étoiles. Elle le mordit au sang. Et puis elle dit : “Tu es mon amour sodomite”.
“- Eh Gourdjia, on redescend, je ne veux pas que les jumeaux s’inquiètent s’ils me cherchent.
- Ne ten fais pas, ils sont entre de bonnes mains mais j’aime bien que tu sois un papa poule comme un amant de feu.
Ils se rhabillèrent vite, comme des amants craignant un retour de mari et ils coururent main dans la main dans la colline pour retourner à la salle.

Ils trouvèrent les twins endormis sur une banquette, tête contre tête, main gauche – main droite. Gourdjia prit Louis, lui Arthur et ils les portèrent jusqu’à la voiture. Ils les déposèrent à l’arrière. Marc déroula une petite couverture sur lui. Puis il se tourna vers son amoureuse de survie. Elle approcha sa tête de son oreille, le respira et lui dit : “J’aime ce que nous vivons, sans me préoccuper de l’avant, de l’après.” Elle lui écrit son numéro de portable sur l’épaule. Il aimait bien qu’il se termine par 48. Il rentra doucement sur Marseille et trouva une miraculeuse place devant son atelier-appartement. Il crispa un peu les dents et prit les deux frères dans ses bras pour aller les déposer dans leur chambre. L’expression “lits jumeaux” prenait tout son sens avec Luis et Arthur. Au-dessus de la tête de lit, il y avait la même décoration de photos de volcan et d’hippopotames.
Il se déshabilla, un peu fourbu, les épaules tendus, le ventre repu. Il régla la douche italienne sans bac aux larges carreaux de grès sur à peine tiède et resta de longues minutes sous le jet. Il bandait un peu. Il ne se caressa pas, heureux simplement que son corps lui envoie un signal de marche, le souvenir tout proche d’un plaisir.
Le lendemain matin, l’assaut furieux de deux mini Blek le Roc le réveilla brutalement alors qu’il s’apprêtait à rejoindre Gourdjia sous la cascade d’un oued miraculeux. C’est bien parce que c’était ses fils. N’importe qui d’autre interrompant ainsi son union charnelle avec sa gazelle retrouvée se serait pris un uppercut maousse costaud.
“- On a faim… On veut des mots… On veut des histoires.
- Eh, oh, les minots, on se calme, on a pitié de son pauvre père tout vermoulu.
- Vermoulu, vermoulu…. Tu es Akim Color et Zembla en même temps. Dis, c’est qui Gourdjia ? Elle est gentille… C’était bien sa fête.
- Gourdjia, c’est une balise dans le désert.
- Une balise en carton ?
- Une balise sous les yeux ?
- Ils sont nuls vos jeux de mots les twins, je vais vous déshériter.”
Ils filèrent vers la cuisine qui donnait sur les jardins. Pour lui, café serré avec sa cafetière Bialetti tri-corps en alu profilé comme une Ferrari avec laquelle il se brûlait toujours. Deux tonnes de Choco-Pops dans du chocolat chaud pour eux. Ce matin-là, il leur donna “rectitude”. Il leur expliqua que c’était la qualité de ce qui est droit, la spécificité des gens honnêtes, qui respectent la loi, se conforment à la justice.
- Mais ce n’est pas pareil que rigidité.
- Non, rigidité, c’est plus un truc physique.
Il se dit que rectitude n’avait pas d’adjectif à la base. En leur expliquant, il pensait qu’il avait aimé sa rectitude entre les deux hémisphères de Gourdjia même si rigidité aurait été plus approprié.
- Pourquoi tu souris bêtement papa ?
- Parce que j’aime bien les matins avec vous.
- Tu crois que l’ami Ricoré va passer avec sa Juva 4 ?
- Ouais, on lui fait une embuscade comme l’autre fois et on lui braque tous ses croissants.
Le dimanche commençait paisiblement. Il leur raconta pour la nième fois l’histoire de l’ours qui pète et la variante de l’ours qui refusait de péter et le moment où les villageois avait fait appel à un célèbre joueur de bugle à joues extensibles pour qu’ils décoincent les intestins du plantigrade en lui donnant envie d’envoyer un vent sonore, aussi sonore que son interprétration de “Oh when the saints go marching in”.
Et puis les twins allèrent jouer dans leur chambre. Ils dessinaient à deux une immense fresque sur un rouleau de papier qu’un ami employé à l’imprimerie de “La Provence” lui avait ramené, une scène de bataille médiévale et il s’étonnait à chaque fois des détails qu’ils recréaient, les costumes des chevaliers, les armes, les machins de guerre, les caparaçons des chevaux, les mâchicoulis…. Il était heureux de leur avoir appris les bases de la technique du dessin et de la peinture. Comme cela ils échappaient aux barbouillages que certains profs d’art plastique présentaient comme des chefs d’oeuvre de spontanéité.
Lui reprit son tête-à-tête avec Francesca, combla doucement une petite lacune sur le bas de sa robe avec une teinte de bleu qui le satisfaisait. Il n’utilisait pas les mêmes pigments ni la même manière d’arriver à la teinte que l’artiste qui avait créé l’oeuvre mais le résultat était semblable.
Il chercha un “Stabat Mater” de Pergolese dans ses disques et il se souvint qu’il l’avait pris pour rouler. Il allait sortir pour aller le chercher dans la “Muriel” quand il vit sous sa porte une enveloppe glissée.

Sans connaître son écriture, il sut que c’était Tania. Peut-être aussi à cause de ses L qui ressemblaient à des croches. Inquiet, il déchira la belle enveloppe bleue. Il s’assit dans son fauteuil en skaï chiné rue Breteuil, à Marseille.
“Marc, ce n’est pas une fuite. Je n’ai pas rejoint un compagnon que je t’aurais caché. Je suis rentré pour un singulier rendez-vous. Un rendez-vous avec moi-même. Cela fait des années que je cherche mon père. Ma mère, qui m’a élevée seule, était très évasive sur lui. Elle me parlait d’un aventurier instable, un routard des années 1970. Les quelques informations que j’ai eu sur lui, je les tiens de ma grand-mère qui m’a plus élevée que ma mère, me donnant mon biberon sur les grands airs de la Tosca et de Carmen. Elle avait finalement retrouvé un nom, une famille en Italie dans les Cinque Terre. J’ai chargé un détective de faire des recherches. Paolo – c’est son prénom – était revenu dans sa famille après des années de galère, pour s’installer dans un petit cabanon familial. C’est ce que mon Columbo a découvert. Mais quand il est arrivé sur place, l’oiseau s’était envolé. Mais je vais tout de même me rendre en Italie. Je veux que ses proches me parlent de lui. Je ne veux pas vivre avec un fantôme.
Le goût de ta peau m’accompagne, la forme de ta queue se dessine encore en moi, je t’emporte avec moi pour me tenir chaud.
Ton arapède, ton koala, ton chewing-gum
Tania.”
Marc sourit et souffla. Il sentit une petite boule oubliée quitter son ventre.. Il sentit des boucles lui châtouiller les joues. Louis et Arthur lisaient par-dessus son épaule.
- C’est qui Tania ?
- C’est quoi une arapède ?
- Eh les Cabus et Rollot, Villeroy et Boch, Roux et Combaluzier, vous ne savez pas que c’est impoli de regarder ce que lit quelqu’un ? (Il bénit le fait que leur cuiriosité s’arrêtasse avant les langoureuses formules de Tania).
- Une arapède, c’est un coquillage comme un chapeau chinois qui colle aux rochers, un peu comme des jumeaux que je connais qui viennent avec moi aux fêtes et qui partagent mes lectures.
- Eh papa, nous sommes collants mais discrets. Par exemple, nous ne répétons pas notre question sur Tania. Et même si par hasard, tu recroises Gourdjia – qui est une fille épatante – nous aurons déjà oublié Tania et nous n’en parlerons pas.
- Mais vous êtes des petits monstres !
Il fit mine de les étrangler sous ses bras mais ses deux voyous intellos s’échappèrent prestement.
- Papa, tu sais, maman nous manque autant qu’à toi mais on veut pas que tu sois seul, lui lancèrent ses jumeaux.
Il les regarda en souriant, les yeux brillants. Il n’avait jamais de doute sur le plaisir, sur le bonheur de faire l’amour, même au plus près de la mort mais il ne savait pas quelle place prendrait une femme auprès de lui. Il se disait toujours qu’il lui était pénible de reraconter sa vie, d’avoir à expliquer quelque chose qu’il sentait intuiitivement avec Tania, de régler sa longueur d’onde sur celle d’une autre amoureuse sans que cela se fasse automatiquement.
Avec Tania, avec Gourdjia, il avaient des indices de fonctionnement commun, des signes de parenté. Cela lui était précieux. C’était cela pour lui l’intimité. Depuis qu’il était jeune, il n’avait jamais pensé que faire l’amour était quelque chose d’intimie. En se donnant un peu de peine, en étant attentif à l’autre, ce n’était pas le bout du monde, même si on en retirait quelque chose de magique et d’unique. Mais au-delà de lèvres qui se joignent, de sexes qui se lient, de peaux qui se lisent, il y avait autre chiose. Ces moments où il se disait avec Margot : “Qui mieux que nous ?” Ces secondes où il se disait : “Mais elle est dans ma tête”. Elle disait ce qu’il allait prononcer. Elle lui proposait ce dont il avait envie.
Il savait que cette intimité-là avait été la base de leur couple, de ce bonheur parfait malgré la houle. Il se disait aussi qu’il ne fallait surtout pas mettre sa vie en cloche, comme celle où il avait mis quelques cheveux de Louis et Arthur, un bout du cordon ombilical avec sa pince et l’enregistrement de leur premier cri.
Oui, laisser sa chance, sa place à Tania. Vivre fort, ne jamais rien oublier. Laisser sur sa peau les cicatrices du bonheur. De toute façon, d’autres cicatrices le pareraient encore. Il souhaitait que son aventurière des origines trouve des traces de son père, qu’elle comprenne quel héritage il lui avait laissée.
Il rangea les bols du petit déjeuner dans le lave-vaisselle et se dit qu’il allait appeler sa mère Claudine pour monter manger chez elle avec les jumeaux. Il regarda l’heure : 11 h 30 et se dit qu’il allait la traumatiser en lui parlant d’un déjeuner une heure après. Donc il prépara ses répliques : “Ne t’en fais pas, je prends un poulet au passage, des chips et tu nous fais une grosse salade”.
Il prit son portable et fit son numéro. Le seul qu’il connaissait par coeur et n’avait pas mis en mémoire.
Elle décrocha au bout de trois sonneries.
- Allo.
- Oui c’est Marc, tu vas bien ?
- Oui, ça va, comme les vieux. Je voulais t’appeler mais je me disais que tu dormais un peu le dimanche.
- Tu sais que les jumeaux ne connaissent pas le sens du mot “grasse matinée”. Dis, on peut venir manger à midi ?
- Mais pourquoi tu me préviens toujours au dernier moment, je t’aurais fait du lapin à la moutarde et du gratin de courge.
- C’est pas grave, je prends un poulet au passage, des chips et tu nous fais une grosse salade. Louis et Arthur adorent ça.
- Bon n’arrivez pas trop tard, je dis à Mme Bacconi de venir manger avec nous.
- Volontiers, je l’aime bien.
C’est vrai qu’il l’appréciait bien Mme Bacconi, cette septuagénaire toujours élégante qui, depuis la mort d’un mari pour le moins “je travaille alors tu restes à la maison et je veux que le repas soit prêt et mes pantoufles sous la table” avait retrouvé une liberté dont elle jouissait avec gourmandise. Elle prenait le bus depuis les hauts des Caillols et allait faire du shopping, retrouvait des amies boire un café et surtout, elle allait au Pathé Madeleine, aux Cinq-Avenues, dont la nouvelle directrice avait fait un vrai bijou de cinéma voir tous les films. Elle avait un vrai oeil critique sur les films qui sortaient et elle n’était pas non plus prise de tête. Capable d’aimer un joli film en marge comme “Once” ou de jubiler au scénario touffu et drôle avec du glamour de “L’Arnacoeur”. Chaque fois qu’il passait voir sa mère, il lui livrait ses dernières découvertes. Et puis surtout, comme elle s’était équipé en internet, elle lui avait demandé quelques conseils, rougissante. “Vous savez Marc, j’adore mes petites virées en solitaire, mon indépendance mais la mécanique des femmes tient bien la route. Alors, j’ai envie d’un compagnon de jeu. Et je voudrais que vous me guidiez sur ces sites de rencontre, Creetic, Copains d’Antan, je ne sais pas très bien.”
Emu plus qu’amusé, il avait créé son profil sur “Boumbadaboum.com, le site où le coeur fait boum”. Il lui avait dit de mentir sur son âge car avec ses beaux seins encore haut perchés et sa taille mince, ses ensembles d’inspiration années 1950 tout à fait dans le “mouve” et son rire sonnant, elle ne faisait pas ses 70 ans. “Si vous le dites, Marc. C’est vous le spécialiste”, glissa-t-elle avec un regard coquin.
Et ma foi, Mme Bacconi – tiens avec cette manie de sa mère d’appeler les gens soit par un incroyable surnom soit par leur nom avec du Madame ou du Monsieur devant, il s’aperçut qu’il ne connaissait pas son prénom – avait fait son trou dans la toile. Après quelques rencontres branques avec des boulistes qui ne connaissaient pas l’art de taquiner le bouchon et des septuagénaires ennuyeux qui voulaient se remarier et aller en cure à la Bourboule, elle avait trouvé un amant cultivé qui l’emmenait à l’opéra et un autre, “Le Câlineur”, qui lui faisait chanter le grand air dans un petit hôtel près du Pathé Madeleine, après la première séance. “Si vous voyez les dessous qu’il m’offre, lui avait-il confié joyeuse comme un pinson un jour où il était venu frapper à sa porte pour lui donner le DVD d’un film indépendant américain délectable : “The Big Night”. Mais surtout ne dites rien à votre mère, je veux rester la voisine idéale”. Et elle avait remonté avec un temps de retard son pull à grand col en V qui laissait voir une bretelle rouge décoré de fleurs et de feuilles délicates qui, allez savoir pourquoi, avait provoqué au bout de son ventre plus d’émotion que le cul de Gourdjia. “Tu vieillis, Marco, tu a besoin de décalage, de douce perversité”.
En fait, il était touché par la confiance que lui faisait cette femme et par son bonheur.
Il embarqua les twins brothers dans la “Muriel” et grimpa sur les hauteurs de Marseille. En passant, il s’arrêta chez Monsieur Nelly, son boucher préféré avec son papier sulfurisé sur lequel était dessinée une vache que consolait ainsi un enfant : “Pleure pas grosse bête, tu vas chez Nelly”. Le patron le salue, la bouchère lui emballa un beau poulet fermier en lui offrant ses seins dans son chemisier dont les trois premiers boutons s’obstinaient à quiiter leur logement, ajouta un monstrueux paquet de chips et la mauvaise troupe arrive à la cité Ry. Quatre étages plus tard, bloc 12, Claudine ouvrait la porte. Louis et Arthur se collèrent à elle “comme des arapèdes” (ils répétaient en jubilant ce mot taniesque) et la couvrirent de bisous.
- Sainte-Vierge, vous avez encore grandi les petits.
- Si tu dis petits, c’est que nous ne sommes pas grands.
- Mais vous être plus grands que petits.
- Mamie Claudine, ou on est petit ou on est grand. Dieu haït les tièdes.
- Louis, Arthur, vous m’embrouillez à parler comme des grandes personnes. Et puis, on ne cite pas Dieu pour s’amuser.
- Pardon Mamie Claudine pardon, nous allons jacter comme des gamins de CM1. Mais on peut quand même avoir un peu de coca.
- Servez-vous, je viens de le sortir du frigo.
Marc embrassa sa petite maman – 1 m 55 au bout de sa pince à cheveux-. Il vit qu’elle avait mis son hatibola. Il portait un bijou semblable. Il les avait ramené de Bali. De petites boules ajourées en argent dans lesquelles se trouvaient des grelots au petit son léger. Les femmes le portaient avec une longue chaîne qui tombait sur le ventre quand elles étaient enceintes. Le bébé entendait ce son qui le berçait caché derrière la peau du ventre de sa mère. A la naissance de son enfant, elle accrochait l’hatibola à son berceau et il retrouvait la petite musique minimale qui l’avait accompagné durant sa vie avant la vie. Il aimait bien ce lien entre eux.
- J’allais t’appeler Marc.
- Mais maman, il est à peine 12 h 32.
- Je sais mais je suis inquiète quand tu roules avec les jumeaux. Comme tu dis – tu me crois sourde mais j’entends ce que tu dis à tes amies au téléphone – j’ai été élu Miss Inquiétude durant dix années consécutives entre 1970 et 1980.
- Qui aime bien moque bien maman.
- Tu verras quand je ne t’appelerais plus pour des bêtises. Cela te manquera.
- Maman ne plombons pas l’ambiance tout de suite. Le poulet de Monsieur Nelly est chaud. La salade est sur la table. Les twins ont roté discrètement leur coca. Il ne manque plus que Mme Bacconi.
- Je ne comprendrais jamais comment vous vous entendez si bien. Avant cela te gênait de lui dire bonjour.
- Avec l’âge, on devient moins bête et moins timide Maman.
Quelques coups légers sur la porte. C’était Mme Bacconi. Elle avait quelques roses de son balcon dans une main pour Claudine et une bouteille de Brunello di Montalcino pour lui. Il lui avait parlé de ce “super Toscan” quand il créait son profil sur “Boumbadaboum.com”, de ce nectar rond et puissant, aux goûts de tenture Renaissance. Quand il buvait ce vin, il rêvait toujours de le faire dans la chatte d’une amoureuse.
Un jour, ils s’étaient arrêté avec Margot dans une oenothèque à Lucca, en Toscane et un sommelier au français parfait lui avait fait découvrir le Brunello. A l’oreille, il lui avait parlé de cette manière de le déguster – “una figua stretta” – seule vraiment adaptée à ce vin de race”. Margot lui avait demandé tout le repas ce que l’homme lui avait confié mais il n’avait rien dit, pour l’agacer. Mais il avait acheté une bouteille de 1986 de cette boisson érotique à souhait. A l’hôtel, il l’avait immédiatement débouché, juste remonté la jupe bleue de Margot, l’avait posé les jambes en l’air sur un gros coussin et il avait fait le service dans son calice. Jamais cunni ne lui avait fait une queue aussi dure, jamais langue fourrée ne l’avait amené aussi prêt de la jouissance. “Et moi, et moi”, réclamait Margot. Il avait gardé dans sa bouche une bonne lampée qui coulait de sa figue étroite et il était remonté l’embrasser pendant qu’il s’enfonçait en elle. Ils avaient joui ensemble quasi immédiatement. Il avait l’impression que la lave d’un volcan islandais qui fait chier la planète entière jaillissait de son sexe pulsant.
- Marc, tu rêves. Fais asseoir tes petits et Mme Bacconi.
Et sa volonté fut faite. Quoi qu’il en coûte à Marc d’abandonner ses fantômes. Louis et Arthur s’installèrent face à face, pour parler en stéréo à Mamie Claudine, installée en bout de table. Mme Bacconi s’assit en face de lui. Elle portait un chemisier boutonné jusqu’en haut et un joli tailleur plutôt strict. Mais en ramassant son Iphone qui était tombé par terre, il vit sous la table qu’elle avait des bas avec ce merveilleux détail : un triangle, comme une flèche, sur le talon, qui apparaissait hors de la chaussure. Cela s’appelait un “suivez-moi-jeune-homme”. Il se dit que le jeune homme de 70 ans qui allait prendre sa piste après le cinéma ne s’ennuierait pas à faire crisser ses hanches contre la soie de ces bas Chantal Thomas – il reconnaissait le modèle – . Ah Mme Bacconi !
- Tout le monde veut du poulet parce que j’ai du poisson au four. Et paf, encore un petit fantôme sensuel qui venait de retourner au placard des rêves.
- Maman, c’est très bien comme ça. Ne te dérange pas.
- Vous êtes sûre que vous ne voulez pas du poisson, Mme Bacconi.
- Mme Marazzati, c’est parfait comme ça.
- Mamie, on peut avoir du blanc !
- Bien sûr les petits.
- Pourquoi on dit du blanc alors que c’est crème.
- C’est une expression les enfants.
- Mais elle n’est pas juste.
- Louis, Arthur, vous êtes des perfectionnistes. Moi je suis juste une mamie.
- Mais on t’aime comme ça. Miam il est bon ce poulet.
Marc prit une aile qu’il décortiqua. Il plut des chips sur les assiettes. Et la salade claudinienne, avec ses betteraves et ses morceaux de fenouil, tutuyait la perfection.
Madame Bacconi lui parla d’un film “ébouriffant” (oui, son bonheur la rendait créative en matière d’expressions) qu’elle avait trouvé en DVD pour un euro au marché de la Plaine.
- Ca s’appelle “Drôle de Frimousse” ou “Funny Face” en anglais. Audrey Hepburn joue une jeune libraire qui veut connaître Paris et qui a l’occasion d’y aller parce qu’un magazine féminin veut l’emmener en France pour en faire son nouveau mannequin vedette. C’est Fred Astaire qui joue le photographe de mode. Ils sont glamours tous les deux. Et Audrey Hepburn fait un numéro de danse dans une boîte de jazz qui a dû inspirer Michaël Jackson.
En un instant, il vit l’incroyable visage d’Audrey Hepburn s’animer, ses jambes se déployer et son corps d’écureuil s’arquer dans la fumée de l’établissement de nuit de Saint-Germain-des-Près. Il se souvenait de la magie et de la modernité de “Diamants sur Canapé”.
Sa mère était plus Fred Astaire. Elle aimait “sa silhouette et sa prestance”. “Quand j’étais jeune, je rêvais d’un pas de danse avec lui.” Les twins estimaient eux que Gene Kelly dansaient mieux que Fred Astaire, “plus tonique”. Il se souvenait que Leslie Caron était une sorte d’Audrey Hepburn à ses côtés dans “Un Américain à Paris”.
Le repas s’écoulait, paisible comme une rivière du Ventoux hors période de pluies torrentielles. Claudine souriait, heureuse de voir son petit monde réuni, avec une pensée pour les absents.
L’Iphone de Marc sonna. Il s’excusa et prit la conversation dans la chambre de sa mère, en regardant le portrait de lui où il était si sérieux avec ses cheveux courts, sa médaille sur le polo et ses yeux d’annamite;
- Marc, c’est Tania.
- Bonjour, je suis heureux de t’entendre. Tu es où ?
- En Italie, comme je te l’ai écrit. Je roule vers les Cinque Terre. Le village où se trouve la famille de Paolo s’appelle Manarola. Son frère m’a dit qu’il m’attendait pour le dîner.
- Tania, je suis heureux que tu trouves ton lien, les tiens. Je suis sûr que ton père est quelqu’un de bien. La preuve, il t’a faite. J’aimerais juste que tu reviennes vite faire l’arapède.
Comme si le mot était un signal, il vit deux petites têtes frisées apparaître dans l’encadrement de la porte. Il les repoussa d’une belle reprise de volée et claqua la porte à leur nez de fouine.
- Don’t be afraid Marcito, je boucle cette enquête et je reviens te dévorer le muge.
Il était heureux de retrouver sa saine verdeur.
- Tu ne veux pas que je viennes te servir de Docteur Watson ou de Sergent Roger Murtaugh ? J’adorerais visiter quelques chapelles aux chefs d’oeuvre défraîchis.
- Amore mio, là je joue perso. Mais si tu peux aller arroser mes plantes, j’ai laissé mes clefs à la boulangerie en bas de chez moi.
- Je suis votre esclave, belle Tania.
- Ne me tente pas, il faut que je me concentre. Je t’embrasse, beau cyprès.
- Je te bise, ma Nathalie Dessay délurée.
Il rejoint sa mère, les jumeaux et Mme Bacconi qui parlaient d’école. Elles défendaient l’orthographe “maltraitée par ces textos et autres tchats SMS”. Louis et Arthur se désespéraient que les instituteurs ne leur apprennent jamais à inventer, à créer des histoires et des personnages.
- Ils ont raison, Maman, l’orthographe, c’est la science des imbéciles. Moi je préfère que Louis et Arthur me réécrivent la “Légende des Siècles” ou même “Les Lettres de Mon Moulin” plutôt qu’ils fassent zéro faute à la dictée de Pivot.
- Je ne suis pas d’accord et Mme Bacconi non plus. Nous sommes old school. Nous n’aimons pas que l’on martyrise les mots qui n’ont rien fait à personne. Mais quand on les écoute, c’est vrai qu’ils ont une imagination aussi chatoyante que certains tableaux que tu restaures.
- Bon, ce n’est pas tout, mais on ne va pas laisser ce dimanche briller sans nous. Mme Bacconi, vous voulez que je vous dépose au Pathé Madeleine, c’est mon chemin.
- Si cela ne vous dérange pas volontiers. Je vais prendre mon sac à main.
Elle n’allait tout de même pas dire son “baise-de-ville” devant sa voisine.

FIN DU DEUXIEME CHAPITRE. VOIR “DESIRER TOUJOURS SA MAIN, LA”

Un air de Sainte-Marie

mars 20, 2010

Rêver d'être le père de cette enfant qui marche confiante sur le sable

Je me prenais un peu pour un personnage de Philippe Djian mais ce jour 18 avril 2009, à 14 h 03, ce n’était pas “Bleu comme l’enfer” aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Le vent était magique, le resto “Tahiti Plage” tout à fait accueillant et la petite Elea qui marchait sur le sable dans les pas de son père donnait envie de veiller sur un enfant.

Un air de faux été régnait sur la plage, comme un soleil qui tape avant la tempête, et je partageais cet espace hors du temps avec des personnes incroyables.

Je croisais donc la plus belle des petites filles, Eléa, en rêvant d’être son papa qui lui apprenait à mettre un pied devant l’autre et de recommencer, riait avec elle, s’inventait avec elle le plus beau des mondes.

Je partageais une terrasse avec la famille “Lunettes de soleil”, qui craignait le moindre changement de temps.

J’y voyais passer la famille “casquettes dorées” qui allait sans doute au concours “Little Miss Sunshine”.

J’y goûtais le soleil revenu avec un chien anglais tout à fait élégant et joyeux qui allait chercher sa balle dans les flots la queue en l’air, comme une virgule Nike.

J’y admirais une sorte de James Bond qui se baignait courageusement. Mais peut-être s’agissait-il d’un avatar croisé avec une otarie.

Je jouais à être une sorte de héros d’arrière-saison sur la terrasse d’un resto de plage en construction.

J’étais avec une femme poétique.

J’attendais le passage des canards. Je me sentais décalé et presque heureux.

En fait, le mot presque est de trop.

Le deuxième homme

janvier 10, 2010

Comme un amour de l'ombre, un jumeau singulier

J’ai droit au crépuscule oui mais pas à la nuit.

Je suis le deuxième homme qui jamais ne l’ennuie.

Je me glisse entre les pages de son agenda

Comme avance dans les lianes un anaconda.

Je suis son faux jumeau, son double singulier.

Je dois être aussi souple que l’est un peuplier.

Mais parfois j’ai envie, j’ai envie de lui dire

Qu’il est dur de l’attendre sans un léger soupir.

Refrain

Vous êtes mon beau souci

Mon plus joli tourment

Mon cœur en dents de scie

Malgré tous les serments

Je suis l’homme à mi-temps, ce que l’on nomme amant

Celui des beaux hôtels mais qui est privé d’autel.

Je goûte le plaisir comme un bonbon Kréma

Car je sais que la noce ce n’est pas mon karma.

Je suis plus clandestin que le FLNC.

Je reprends le maquis quand minuit a sonné.

Mais parfois j’ai besoin, j’ai besoin de lui dire

Qu’il est dur d’espérer même pour un dur à cuire

Refrain

C’est peut-être après tout le meilleur de mes rôles.

Je suis meilleur jouisseur que tête sur l’épaule.

Plus d’une femme se verrait fort marri

Si de moi elle voulait faire son mari.

J’ai la légèreté des bulles de champagne,

Pas l’aspect rassurant d’un de ces comptes épargne.

Mais parfois j’ai envie, envie de lui dire

Que le temps est bien long, sans l’éclat de son rire.

Refrain

J’aurais vécu ma vie comme un célibataire

Qui sait que tous les liens un jour sont à défaire.

Je sais bien que pour elle je suis homme de passage ;

Garçon d’après-midi pour fille pas très sage.

J’ai la vertu première de ces grands vins toscans

J’ai l’ivresse élégante et j’aime ne pas dire « quand ?»

Mais parfois je me dis, oui parfois je me dis

Qu’après tous ces dimanches, j’aimerais un lundi.

Refrain

Oublier la malédiction du ventre-fesse pour tenter un 69

Les petites cuillères
Qui jouent dans la ménagère
À des jeux â peine pervers
Collé-serré devant derrière.
 

Refrain.

 Les petites cuillères dans la boîte 
 qui s’emboîtent. 
 Les petites cuillères sur la table 
 se racontent des fables.
   
 Les petites cuillères sur la nappe
 brûlent les étapes.
 Les petites cuillères sur l’assiette
 Oh la coquine sieste !
 

Refrain  
Les petites cuillères entre les plats
rêvent de kama-sutra.
Les petites cuillères sur le tissu rêche
fantasment sur un tête-bêche.

Refrain 
  

Les petites cuillères voudraient que cesse
La malédiction du ventre-fesse
Et pouvoir vivre un amour neuf
En faisant des soixante-neuf
 

Refrain
 
Les petites cuillères sont des coquines
Mi lolita et mi câlines
Les petites cuillères flashent comme des bêtes
Sur des griffures de fourchettes
 
Refrain 
  

Les petites cuillères ont dans la peau
Un Laguiole au profil taillé au couteau
qui règne sur toute la ménagère
Comme un Guy Degrenne sévère

Refrain 

Les petites cuillères aiment les amours louches
Les rencontres au fond d’une louche
Mais disent à leurs enfants le doigt en l’air
 ”Prenez garde de sortir couverts”.
 
 Refrain

Les petites cuillères dans le tiroir
 Ne perdent jamais espoir
 De vivre un amour de conte de fées
 Entre l’entrée et le café.
   
 Refrain

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