Mamzelle Rupture
avril 3, 2011
J’ai trouvé un amour mais il est incertain.
J’ai peur qu’elle soit partie chaque matin.
Quand je crois être à l’abri dans ma bulle,
Je pose le pied à côté du fil pauvre funambule
Elle m’aime oui mais voilà c’n'est pas une sinécure
Elle m’attend au tournant Mademoiselle Rupture
Elle guette la balle faute ma juge de ligne.
Au moindre double mixte la voilà qui m’aligne.
Elle traque les messages, elle piste les traîtresses.
Elle est la nettoyeuse de mon carnet d’adresses.
Elle m’aime oui mais voilà je risque la bavure,
Elle a le flingue de Clint Mademoiselle Rupture
REFRAIN
Le matin elle me quitte
Le midi elle m’évite
A seize heures on se réconcilie
Et à minuit on est dans mon lit !
Elle a l’amour vache mais les fesses d’une gazelle,
Sa peau est aussi douce que sa vengeance est cruelle.
Elle rêve de génocide de gente féminine,
De leur crever les yeux et d’leur poser des mines.
Elle m’aime oui mais va falloir qu’j'assure
Pour garder dans mes bras Mademoiselle Rupture
REFRAIN
Le matin elle me quitte
Le midi elle m’évite
A seize heures on se réconcilie
Et à minuit on est dans mon lit !
Elle veut être la seule, elle veut qu’il n’y ait qu’elle,
Elle voue aux gémonies les rivales virtuelles.
Elle veut qu’je sois son hardeur, que je sois son bouc
Et pas le papillon sur les fleurs de Facebook
Elle m’aime ma terroriste, ma loveuse pure et dure
Y’a pas d’arrangement avec Mademoiselle Rupture !
REFRAIN
Le matin elle me quitte
Le midi elle m’évite
A seize heures on se réconcilie
Et à minuit on est dans mon lit
Doué pour le bonheur
décembre 14, 2010
J’aime les chansons ringardes,
La vue de Notre-Dame-de-la-Garde,
Les petits-déjeuners qui s’étirent
Et les crises de fou-rires.
J’aime les appels de ma mère
Et son café doux-amer
REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure
Je veux rouler sur mon scooter
Jusqu’au bord de la mer, tout au bout de la terre.
Je veux me réveiller sur d’autres plages
Pour des conquêtes, de doux naufrages.
Je veux plonger dans des lagoons
Et danser avec les poissons-clowns
REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure
Je peux hurler pour un but de l’OM
Comme on crie “Putain je t’aime”.
Je sais regarder les étoiles,
Prendre des bains de minuit à poil.
Je sais raconter des histoires de caca
Aux enfants qui ne demandent que ça
REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure
Je goûte le vin de Bandol et du Ventoux,
Le figatelli, le KFC et le fromage cantalou.
Je suis partant pour les grands tablées,
Pas les apéros avec les mains encombrées
J’attends gourmand la fin du repas
Pour une blague, une chanson de Dalida.
REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure
J’aime les histoires que l’on se raconte
Tout contre l’autre vraiment tout contre.
J’aime bander pour mon amoureuse,
La faire crier, la rendre heureuse.
J’aime qu’elle fasse battre mon coeur
Et me faire sonner midi à cinq heures.
REFRAIN
Je suis doué pour le bonheur
Je le piège comme un trappeur
Je suis doué pour le bonheur
Les larmes viendront à leur heure
Les voisins d’en face
août 14, 2010
J’invente la vie des voisins d’en face.
Je m’mets au balcon, je crois qu’ils s’enlacent.
Je m’raconte leurs amours et puis les assiettes
Qu’on casse un beau jour à l’heure de la sieste.
Je suis le veilleur du côté jardin.
Il était une fois dans les salles de bains.
J’attends le matin, la première lumière ;
La vie confiture et les jours amers.
REFRAIN
Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?
Je veux tout savoir, moi je veux en être.
Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?
C’est ma seule question, mon seul Cluedo.
Je choisis une case dans toutes ses façades.
Je place mes mises lorsque je regarde.
Je joue toujours gros sur la p’tite terrasse
Où flottent les draps des jours qui s’enlacent.
Je parie aussi sur la veranda
Pour ses lampes rouges, ses soires réséda.
Un dernier jeton sur ce rez-de-chaussée.
Pour une mamie aux pt’tits pas lassés.
REFRAIN
Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?
Je veux tout savoir, moi je veux en être.
Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?
C’est ma seule question, mon seul Cluedo.
J e vis plusieurs fois par procuration,
Autant de fenêtres, autant d’solutions.
Quand les volets s’ouvrent au premier étage,
Je me vois soudain en mari très sage.
Et quand monte le store sur la vénitienne,
Je suis l’Italienne qui rêve de Sienne.
Soudain j’me dédouble, j’occupe tout l’espace.
Je vis toutes les vies des voisins d’en face
Et toutes mes regards fixent mon balcon.
Je suis pris au piège, à mon jeu de con.
REFRAIN
Mais qu’est-ce qu’ils disent tous derrière leurs fenêtres ?
Je veux tout savoir, moi je veux en être.
Mais qu’est-ce qu’ils vivent tous derrière leurs rideaux ?
C’est ma seule question, mon seul Cluedo.
Au clair de mes femmes
août 2, 2010
J’aime les éternelles guerrières
Qui préfèrent demain à hier.
J’aime ces belles sauvageonnes,
Parées comme des gentilshommes.
J’aime ces filles qui parfois doutent
Mais poursuivent toujours leur route.
J’aime ces tendres héroïnes
Sur le fil de leur scie égoïne.
REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise, je bois votre âme.
J’adore les repeigneuses de quotidien
Qui veulent le mieux plus que le bien.
J’adore les enjôleuses d’enfants
Qui ferraillent pour bercer leurs tourments.
J’adore les ados qui lisent encore Martine
Et jouent les dures en Doc Martens.
J’adore les étrangères de l’intérieur,
Perdues dans le no man’s land de leur cœur.
REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.
Je vibre pour ces belles andalouses,
Filles de feu, chanteuses de blues.
Je vibre pour ces tendres gitanes
Qui nous délivrent de tous les charmes.
Je vibre pour celles qui font que l’art prend l’air
Et trouvent des rythmes pour faire tourner la terre.
Je vibre pour toutes ces bergères
Qui laissent leur troupeau sauter les barrières.
REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.
Je vis par ces anges rédemptrices
Qui me font faire des tours de piste.
Je vis par ces folles acrobates
Qui n’ont jamais ni Dieu ni date.
Je vis par ces grandes amoureuses
qui savent jouer à être heureuse.
Je vis pour me brûler à leur flamme
Et me sentir un homme au clair de mes femmes.
REFRAIN
Je vous salue mes femmes,
Que Dieu vous aime et qu’il me damne.
Je vous salue mes femmes,
A Dieu ne plaise je bois votre âme.
(BIS)
Je parlerais à tes mains
juillet 30, 2010
Je parlerais à ton ventre
Avant qu’il ne me tente
Je parlerais à ta bouche
Avant qu’elle ne me touche
Je parlerais à ta langue
Pour adoucir tous tes angles
Je parlerais à tes fesses
Comme si j’allais à confesse
Je parlerais à ton ventre
Avant qu’il ne me tente
Je parlerais à ta bouche
Avant qu’elle ne me touche
Je parlerais à ta langue
Pour adoucir tous tes angles
Je parlerais à tes fesses
Comme si j’allais à confesse
REFRAIN
Sous ta peau il y a l’enfer et le paradis
Sous ta peau il y a ce que tu tais et ce que tu dis
Je dirais à ton corps
Ce qu’il ne sait pas encore
Je dirais à tes seins
Les questions de mes mains
Je dirais à tes aisselles
Des impudeurs de demoiselle
Je dirais à tes hanches
Mes nuits et mes dimanches
REFRAIN
Je livrerais à ta nuque
Mes sentiments mis à nu
Je livrerais à tes lèvres
Le bel envers de mes rêves
Je livrerais à tes doigts
Les secrets de mon endroit
Je livrerais à tes cheveux
Ce que je crains, ce que je veux
REFRAIN
Je soufflerais à ton dos
La scène derrière le rideau
Je soufflerais à tes joues
Le désir jour après jour
Je soufflerais à tes paupières
D’être mon ciel, d’être ma terre
Et je soufflerais à tes bras
De bercer mon cœur quand il battra
REFRAIN
Vouloir sa main, là
avril 27, 2010
Voilà, il faut continuer l’histoire sans fin de Marc qui a perdu Margot d’une douloureuse maladie -il n’en existe pas de drôle- qui a trouvé Tania, la chanteuse, retrouvé Gourdjia, la belle infirmière aux fesses de rêve, récupéré ses jumeaux Louis et Arthur chez sa soeur Monica, déjeuné chez sa mère Claudine avec sa voisine délurée sur le tard Mme Bacconi.
Deux bises sonores sur les joues de sa mère, le plaisir d’entendre tinter son hatibola au cou et ils descendirent l’escalier à la queue-leu-leu. Le veuf presque joyeux, la veuve délurée et les jumeaux sensibles et créatifs. La “Muriel” embarqua la joyeuse tribu direction les Cinq-Avenues. Il laissa Mme Bacconi devant le cinéma où la jolie directrice qui jouait à la marchande de pop-corn le salua d’un sourire doux comme un alizé. Il laissa Mme Bacconi à son écran noir et à sa chambre close. Un jour, il faudrait qu’il se décide à lui demander son prénom.
- Qu’allons-nous faire de notre vie, les twins ?
- Ca, c’est trop grand pour nous. De notre après-midi, nous avons une petite idée.
- Dites toujours mes moi clonés.
- Julia et Lila sont dans la forêt de Saint-Pons avec leurs parents. Si nous allions prendre le frais sous les grands arbres ?
- Allez, Laurel et Hardy, je suis votre esclave, je suis prêt à tout pour que vous viviez une première grande histoire d’amour.
- Papa, ce n’est pas bien de se moquer. Est-ce que nous avons balancé sur Tania, tout à l’heure ? Est-ce qu’on a parlé de ta brêve absence à la fête du mariage de Naya avec Gourdjia ?
- Mais je suis sérieux, Kad et Olivier, nous cinglons vers les riantes pentes de Gémenos.
Il s’étonnait chaque jour de son amour pour ses jumeaux, de ce qu’il retrouvait en eux de Margot. De leur sérieux toujours caché sous l’humour, de leur vivacité d’esprit . Il était heureux de partager sa vie avec eux. Il avait fabriqué avec eux ce qu’il avait toujours voulu pour lui : avoir un jumeau, quelqu’un qui pense comme lui, qui le comprenne immédiatement, qui ait les mêmes envies. Margot, c’était cela, avec des seins en plus. “Tu te répètes”, se gronda-t-il.
Julia et Lila, elles aussi, étaient jumelles. Deux mini-Angelina Jolie de neuf ans qui fréquentaient la même école qui ses twins. Joliment habitées années 1970, pas pimbêches, pétillantes et passionnées de football italien. Louis et Arthur les badaient depuis la maternelle et, cette année, les tendres petites molécules s’étaient doucement alliés entre eux. Elles étaient les filles de Lorenzo et Sylvie, un couple adorable qui tenait une minuscule boutique rue Croizandieu où l’on trouvait les plus beaux produits italiens du monde. Tous les quinze jours, ils partaient dans leur camionnette faire le tour des meilleurs producteurs artisanaux et ils ramenaient des meules de parmesans de 50 kg, d’incroyables panetones emballés dans des nappes en dentelle, du chianti classico, des merveilles de biscuits aux amandes de San Geminiano et de la “Mort d’Adèle” (ainsi le disaient Louis et Arthur) aux tranches du diamètre d’une roue de Vespa.
Sylvie était une fille adorable, douce et indulgente pour les excès oratoires de son mari. Car Lorenzo était l’Italien le plus volubile du monde et Marc adorait passer un moment dans sa boutique quand il n’était pas pressé, pour faire provision de bonheur et d’histoires scandées par un grand rire. Il les aimait bien tous les deux et il était aussi heureux de les retrouver que Louis et Arthur Julia et Lila.
Ils se garèrent sur le parking en contrebas des chemins de randonnée et prirent la direction de la grande prairie devant l’abbaye de Saint-Pons. Sur son portable, Lorenzo leur avait indiqué où il se trouvait et en riant, au bout de vingt minutes de conversation et de précisions, Marc lui avait répondu qu’il écrasait tous les GPS.
Ils les découvrirent au milieu du grand pré. Sur la nappe en dentelle marron, il y avait de quoi nourrir l’équipe première et les deux réserves de la Juventus de Turin. Les jumelles, en robe blanche et gilet, des marguerites dans les cheveux, coururent vers ses jumeaux et les emmenèrent avec elles vers le petit canal, en le saluant à peine. Louis et Arthur se retournèrent vers lui, l’air faussement désolé de le quitter si vite.
Il s’assit à côté de Sylvie qui l’embrassa. Lorenzo lui broya la main en lui donnant une accolade qui donnerait sûrement du travail à son osthéo
- Marco, caro mio, c’est un plaisir de te voir.
- C’est réciproque. Je vais essayer de ne pas écraser la muzzarella de buffala et les tomates séchées dans l’huile d’olive.
- Ils sont beaux nos enfants ensemble non ?
- Oui, c’est magique. Ils se sont trouvés. J’espère que Julia et Lila ne vont pas faire tourner en bourrique mes fils en se faisant passer l’une pour l’autre. Ils sont fragiles mes minots.
- Elles ne sont pas tordues, nos gamines, Marco, le rassura Lorenzo. Elles sont droites comme leur mère. De belles âmes.
- Oui, chaque fois que je vous vois, ça me donne envie de croire en l’amour. Comment vous vous êtes rencontrés tous les deux ?
La question était venue comme cela, alors qu’il les connaissaient six ans et qu’il ne leur avait jamais demandé. Il avait l’âme italienne à cause de Tania. C’est drôle comme ce couple lui paraissait évident, naturel. C’est Sylvie qui prit la parole et la garda pour une fois.
“Notre rencontre, c’est un conte de fée. Un conte de fée avec quelques roublardises. Je passais souvent des vacances avec ma mère, divorcée. J’avais dix-hut ans. Pour me faire plaisir, elle m’avait amené voir le carnaval, en février, à Venise. Et pour me faire plaisir, elle avait réservé deux jours dans un grand hôtel, un cinq étoiles, le Métropole, Riva degli Schiavoni. C’était la première fois que je dormais dans une chambre aussi grande, qu’on m’accueillait le soir avec le lit juste défait et les bonbons sur le drap. Le soir, Madeleine, ma mère, a demandé au concierge si elle connaissait une trattoria pas trop chère. Il lui a indiqué une, “Le Due Lune” en disant de demander son ami le serveur Michelangelo. Nous y sommes allés, c’était à deux pas. Le Michelangelo en question était un gros type gentil avec de la sauce sur le plastron mais ma mère, comme à son habitude, m’a fait remarqué finement un autre serveur : “Sylvie, tu as vu celui-là, le petit, le joli cul qu’il a ? Une merveille. Et il a une tête de gentil.” Je lui ai dit de parler moins fort parce que tout le monde comprend le français à Venise. Et puis j’avais la tête dans mes études d’italien pas à la bagatelle. Je voulais devenir traductrice. Je l’ai à peine regardé et j’ai même dit à ma mère qu’elle pouvait le croquer si elle voulait, la différence d’âge n’étant plus “un problème à notre époque”. Nous sommes rentrées au Métropole et le lendemain, il a fallu déménager. Pour rester à Venise dix jours, nous devions changer de standing. Nous sommes allées nous installer dans un petit deux étoiles dans le quartier de l’Arsenal, le “Corto Maltese”. Cela me semblait sordide après mon expérience de fausse riche au Metropole. Mais le soir, en sortant dîner, ma mère a presque crié lorsqu’elle a vu son serveur. “Les belles fesses, là, dans la rue.” En fait, Lorenzo -c’était lui- habitait dans le même hôtel que nous. Il nous a reconnu en se retournant. Il a ri devant l’expression gênée de ma mère quand il lui a demandé de traduire sa dernière phrase. E puis il nous a invité à boire un verre au “Harry’s Bar”. La soirée a été merveilleuse. Il nous a raconté qu’il s’était fait embaucher au “Due Lune” parce qu’il en avait marre de servir en gants blancs et air affecté au restaurant du théâtre du Fenice. Il nous a sorti le grand jeu et j’ai aimé son rire qui jaillissait au milieu d’un récit. Ma mère est rentée plus tôt que moi, voyant que la chantilly montait. Il m’a conduit jusqu’au Fenice. Il m’a embrassé dans le hall et comme il faisait un peu froid, il m’a posé son manteau gris sur les épaules. Le parfait Italien.”
Marc était fasciné. “Et tout est parti de là ?”
“Non, cela a même failli ne jamais débuter. Je me suis contenté du baiser et du réchauffement sympathique. Je suis rentré à l’hôtel, dans ma chambre, avec maman qui a été un peu surprise de me voir rentrer. J’avais juste laissé mon téléphone à Lorenzo et il m’avait donné le sien. Je lui avait dit que j’aimerais travailler l’été suivant dans un restaurant, qu’il devait tous les connaître, que j’avais besoin de gagner de l’argent pour mes études. Je n’étais pas vraiment dans l’idée de vivre un truc avec lui. Mais il m’a dit qu’il m’appellerait, qu’il nous ferait embaucher tous les deux. Quand je suis rentré à Aix, j’ai laissé passé un bon mois, attendant son appel. Rien. Alors, j’ai rappelé l’hôtel “Corto Maltese” où il était resté. On m’a passé sa chambre, on a décroché le téléphone. J’ai juste dit : “Lorenzo, pourquoi tu ne m’as pas téléphoné, tu avais promis ?”. J’ai juste entendu : “Mais je n’ai rien promis, qu’est-ce que ça veux dire ?” et j’ai raccroché.”
Marc était tendu comme un joueur de l’OM qui sent venir le titre après des années d’attente. “Et alors?”
“Alors, un soir, à 23 h, le téléphone a sonné. C’était Lorenzo. Il m’a dit qu’il y avait eu erreur sur la personne. Le copain avec qui il partageait la chambre s’appelait aussi Lorenzo et il lui avait raconté cet appel d’une Française “très en colère”. Il m’avait trouvé une place dans le même resto que lui, “La gondola di oro”. J’étais heureuse de retourner à Venise.”
Marc souffla. “Et tout a débuté cet été-là?”
“Oui, en fait, ça n’a pas été aussi simple. Nous dormions dans la même chambre mais chacun dans son lit jumeau. Nous ne sortions pas ensemble, c’était boulot-boulot. Et Lorenzo faisait le papillon vénitien. Il sortait avec trois filles de la ville et trois touristes. Je faisais semblant de m’en accomoder jusqu’au jour où j’ai vu les trois filles, copines comme cochons, qui prenaient un café ensemble à la fin du service. Je mettais en place, j’écoutais distraitement. Lorenzo était sorti pour faire le joli coeur sur le pont des Soupirs. “Tu sais que c’est un bon coup, ton copain serveur”, m’a dit l’un d’elle, Anna je crois. Et je ne sais pas pourquoi, leur crudité, leurs manières de femelles sans vergogne, ça m’a énervé. Je leur ai lancé : “Bien sûr que je le sais, d’ailleurs, cette nuit, il m’a fait un truc incroyable qui m’a fait jouir comme jamais je n’aurais imaginé”. Et je les ai planté. J’avais mis le ver dans le fruit.”
Lorenzo avait pris sa main sur la nappe en dentelle. Il continua l’histoire de leur rencontre.
“Quand je suis rentré au resto, elles m’attendaient devant. Elles m’ont demandé ce que j’avais fait à la Française, pourquoi je lui réservais mes secrets sexuels. J’étais “stupito”, je ne comprenais rien. Comme je n’aime pas les filles qui font des histoires, je leur ai dit d’aller se faire une patrouille et de dire bonjour à Don Camillo de ma part. Et je me suis dit que Sylvie tenait peut-être à moi pour oser ce genre de truc.”
Sylvie progressa vers l’épilogue.
“Les trois autres, les touristes, ce n’était que du passage. Il m’a dit que j’étais gonflé de créer de telles imbrogli mais j’ai vu que cela le faisait rire. Il m’a ramené sous l’entrée du Fenice, il m’a embrassé et il m’a dit qu’il adorerait vivre avec une fille aussi gonflée.”
Ils se regardaient comme lors de ce jour d’amour, gloire et beauté, à Venise, souriant au milieu des coeurs d’artichauts, de la salade de vongole et des tranches de pastrami.
Lorenzo conclut : “Elle est rentrée et je l’ai suivi. Pendant qu’elle finissait sa licence, j’ai demandé à mon père de me prêter un peu d’argent pour compléter mon pécule et j’ai ouvert notre épicerie dans le petit local de la rue Croizandieu dont personne ne voulait. Cela fait 20 ans que l’on vit et qu’on travaille ensemble tous les jours. Il y a eu Mateo, Paolo et puis les jumelles, Julia et Lila”.
Sylvie ébouriffa la tignasse blanche de l’ancien séducteur dont elle avait bien orchestré la rédemption. “Je ne lui ai jamais dit ce que j’avais imaginé comme prouesse sexuelle de sa part. Pour maintenir le suspense. Et l’amour.”
Marc éclata de rire. Il pensait à Tania sur la route de Manarola. Il aurait désiré sa main là, sur sa hanche.
Il aimait la couleur du bonheur de Sylvie et Lorenzo, son bleu tendre d’intérieur d’église corse. Il aimait la ferveur joyeuse qui les liaient. Il regardait ses jumeaux qui couraient avec Julia et Lila le long du canal. Il regardait l’amour en stéréo. Il avait l’impression d’être dans une vieille pub d’Hollywood chewing-gum. Ainsi coula le temps comme la rivière de Saint-Pons en ce beau dimanche.
La lumière mettait de l’ocre sur la mortadelle de Lorenzo quand ils décidèrent à remballer le campement et les monceaux de nourriture de rêve. Alors que Julia et Lila jouaient à «Belle des Champs» qui se fait rattraper par «Le Mambo morfale», leurs beaux cheveux flottant derrière elles, Louis et Arthur tirant la langue, son Iphone fit entendre sa sonnerie d’hôtel. C’était Gourdjia.
«Cela te dirait un strip-contrée? », disait simplement le texte de son message, avec une adresse dans le quartier Saint-Jean, un grand immeuble Pouillon qu’il connaissait, une tour dominant le port de commence. Il sentait dans son ventre une brûlure qui devenait familière.
«OK mon beau galet», écrivit-il en un éclair. Il se souvint après qu’il était incroyablement mauvais aux cartes et particulièrement à la contrée où, malgré de longues heures d’apprentissage, il avait toujours fait le désespoir de son grand-père Léonard, grand joueur devant l’Eternel.
Sylvie observait son sourire du coin de l’œil, ses manières de chat qui tend l’échine.
- Tu veux bien que Louis et Arthur viennent dormir à la maison ? Ce serait dommage de les séparer déjà.
- C’est gentil, guerrière de l’amour, grande stratège de la séduction. Il faut juste que l’on passe à la maison prendre des habits et leur cartable pour l’école demain matin.
- Pas de souci. Nous les prenons avec nous dans la camionnette, nous rentrons à la maison et tu passes avec leurs affaires avant de…
- Avant de quoi, principesa ?
- Avant d’aller calmer avec douceur tes familières ardeurs.
Il éclata de rire. Il s’amusait d’être aussi transparent devant elle. Les jumeaux et les jumelles entamèrent une danse de la pluie sauvage à l’annonce du programme de la soirée. Il les embrassa tous ensemble et glissa à l’oreille de ses fils : « Vous êtes mon dyptique, mon chef d’œuvre sans défaut».
- Papa, tu lui diras de notre part qu’elle prenne bien soin de toi.
- A qui les twins ?
- A ta soirée aux cheveux frisées.
Il éclata encore de rire. Il faudrait qu’il apprenne à être secret.
Il roula un peu plus vite que de raison vers sa maison-atelier. Il s’assit quelques instants devant Francesca, son amour immobile. «Excuse mon infidélité mais c’est un cas d’extrême nécessité.» Il passa vite dans la chambre des jumeaux, leur prit leurs pyjamas à carreaux pour Louis et à pois pour Arthur, deux slips, deux pantalons et deux tee-shirts «Le titre, on y croit» pour le lendemain. Il rajouta un vin chilien «Casillero del Diablo» de 2005 pour que Lorenzo comprenne enfin qu’il n’est pas de grand vin que de Toscane. Il s’arrêta quelques minutes chez ses amis dans leur maison des Chartreux au superbe jardin intérieur qui embaumait le jasmin et le laurier. Il entendit le «tac-tac» qui l’avait étonné la première fois où il avait passé une soirée dans ce havre de paix. «C’est les tortues qui s’aiment», lui avaient expliqué les twinettes, Julia et Lila. Lorenzo lui avait détaillé les difficultés du mâle tortue au sexe recourbé à posséder sa femelle. Cela donnait quelques courses au ralenti et quelques claquements de carapace à l’arrimage. «Italo Calvino a écrit un texte très drôle là-dessus dans «Monsieur Palomar»», lui avait appris Sylvie.
Quelques recommandations à ses fils : «Soyez patients et racontez toujours des histoires douces et étonnantes aux filles» et il reprit sa voiture pour aller chez Gourdjia. Par un de ses miracles qui fait aimer Marseille, il trouva une place au pied de son immeuble. «C’est au 14e étage», lui cria-t-elle dans l’ascenseur. Il prit l’ascenseur et, sur le palier, vit la porte ouverte. Il aima la musique qu’il entendit ou plutôt qu’il reconnut : «The Child», d’Alex Gopher, un rythme génial avec un sample d’un morceau de Billie Hollyday à l’intérieur. Gourdjia portait une superbe robe noire en soie avec un décolleté en goutte, un lourd collier d’argent au cou et des chaussures de tango. Elle avait attaché ses cheveux frisés en hauteur avec une épingle à cheveux. Ses yeux étaient soulignés d’un trait de khôl. Elle ondulait dans l’ouverture de la porte. «Tu es prêt à te prendre une méchante râclée ?», le taquina-t-elle après l’avoir embrassé à pleine bouche.
- Je viens confiant pour le combat, sûr de mes forces et de mes faiblesses.
- Soldat, je serais magnanime.
Il aima son deux pièces aux murs teints d’un beau jaune, ses grands canapés qui étaient en fait des assises en ciment lissé recouvert de grands coussins rougres, à la manière de la pièce des femmes dans les bastides provençales. Ou les harems. Il sentit son parfum : «De fille en aiguille», le nouveau Serge Lutens et il se sentit immédiatement à l’aise dans cette effluve. Elle avait placé une table de bois au centre de la pièce, une grande bougie sur le plateau, un jeu de carte, deux verres de vins, une assiette avec des figues et des dattes géantes d’Israël.
- On joue une heure. On annonce la couleur et le montant. A chaque pli gagnant, le perdant enlève quelque chose.
- Je suis ton homme.
Et il la fixa, essayant de prendre l’air froid comme l’acier de Daniel Craig dans «Casino Royale».
Elle distribua les cartes en lui offrant généreusement ses seins. Et pli après pli, son doux calvaire commença. Heureusement, il était homme de bijoux. Il enleva sa montre, la gourmette offerte par sa mère, son hatibola, ses chaussures, ses chaussettes et sa ceinture.
- Pour le pantalon, tu aurais la gentillesse de te mettre de dos, j’aime bien tes fesses.
Gourdjia triomphait, Gourdjia jubilait.
Moulé dans son caleçon imitation lézard, il perdit le dernier pli comme contre son grand-père, par inattention et un peu aussi parce qu’il faut savoir se rendre avec panache. Il enleva lentement et avec difficulté son dernier rempart, face à Gourdjia, en lui souriant. Il bandait ferme.
-Il m’a encore reconnu.
-Si je pensais aussi vite aux cartes qu’il s’érige face à toi, tu ne m’aurais pas autant humilié.
-J’aime bien te regarder dans la lumière. Je t’ai trop aimé dans le noir. Je veux te voir jouir de moi. Assis-toi sur le grand coussin brodé de petits miroirs. Fais-moi face.
Elle fit passer par-dessus la tête sa robe de soie noire. Elle n’avait de soutien-gorge et ses seins lourds («et chauds comme des cornes de taureau», comme dans le «Carmen» de Saura) lui firent comme un direct au bas-ventre. Tout comme ses bas en dentelle de Chantal Thomas qui lui faisait comme un lierre sur les cuisses. Jusqu’à sa chatte lisse sur laquelle elle avait dessiné un petit tatouage. Juste au-dessus de son clitoris, il reconnut le point d’interrogation inversé de Blue Oyster Cult. Il était mieux là que sur les sacoches en toile de ses camarades de lycée d’antan. Elle s’assit sur la radariste de l’autre côté de la pièce, écarta les jambes comme une danseuse de cabaret. Les lèvres de sa chatte brillaient dans la lueur de la bougie.
- Tu vas me parler, tu vas m’aimer à distance. Je veux trouver cette distance avec toi, je veux savoir si c’est du cul, si c’est de la brûlure, si tu te plantes encore dans mes fesses pour effacer quelque chose ou si le rite amoureux s’installe entre nous.
- Que veux-tu de moi ?
- Imagine que c’est le matin, que tu te réveilles à cette heure de bascule entre le jour et la nuit et que ta queue te fait mal à force d’être dure.
-C’est l’Erection Matinale
-Non l’Eminence Magnifique
-Ou l’Envie à Mort.
-Ou bien l’Emotion Magique
-l’Etrange Majesté
-Ou simplement l’Envie de Moi.
Sa queue était aussi dure que vers 5 h quand son sang y pulsait, quand il se sentait vivant, heureux d’aimer, pressé de trouver une mounine tendre où faire un effet plop.
-Maintenant, tu fermes les yeux, tu laisses le plaisir monter en toi, en lui.
Il obéit, il entendait des bruits de pas et de tissus qui tombaient. Il sentit un corps qui s’approchait de lui, un souffle sur son visage, des cuisses qui s’écartaient au-dessus des siennes. Une chatte qui s’ouvrait sur son sexe. Des mains qui se posaient sur ses épaules. Il dut se retenir pour ne gicler immédiatement. Mais un trouble l’envahit. Il sut immédiatement que ce n’était pas Gourdjia. Il avait le souvenir de ses muqueuses, du moment où il y faisait son passage. Son corps répondait, il faisait l’amour à cette femme qui s’était amarrée à lui mais il se sentait ailleurs. Il se demandait s’il pouvait être dans ce jeu plus qu’à la contrée.
-Je sens la faille en toi, Marc. C’est Naya. Son mari est trop carré, pas assez fluide. Je sais que tu es un amant rond, généreux, toscan. Apprends-lui, partages avec elle.
Il fit monter Naya sur son vié. Il joua avec ses fesses, enfonça son majeur dans son cul pour mieux la soulever. Il têta comme un bébé jamais repu ses seins ronds. Mais une curieuse tristesse s’installait en lui. Il ouvrit les yeux.
Il vit Gourdjia à quatre pattes sur la banquette qui offrait son cul à un jeune homme taillé comme un athlète dont elle devait calmer l’ardeur.
-C’est Rachid, le mari de Naya. Je te mate, je le débourre et je le rends à elle.
Elle avait dit cela en le fixant dans les yeux, alors qu’il la regardait par-dessus l’épaule de Naya. Elle avait gardé ses bas. Elle écarta ses fesses pour lui permettre de l’enculer bien profond. Il voyait tout cela. Il bandait toujours aussi fort. Il y croyait mais il se sentait en même spectateur. Il faisait une figure imposée. Gourdjia son amour d’urgence transformée en directrice de stage.
«Je ne suis pas assez pervers ou imaginatif pour lâcher prise», se dit-il, soudain las comme un vieux chien gris.
Naya jouit sur lui presque sans un bruit, enfonçant ses ongles dans ses hanches. Elle s’amollit brutalement. Il vit Gourdjia qui prenait elle aussi son plaisir sur Rachid en relevant encore sa masse de cheveux. Puis elle s’assoupit un bref instant sur sa poitrine. Il repoussa Naya, l’allongea. Il bandait toujours, la jouissance l’avait fui. Il ramassa ses vêtements et ses bijoux autour de la table de contrée, il s’habilla doucement et s’éclipsa en reniflant une dernière fois l’odeur de sexe dans le deux pièces. Il n’avait pas tous les atouts en main.
Il descendit les étages à pied, comme une redescente de came. Il grimpa dans la «Muriel» sans entendre Gourdjia qui criait son prénom par la fenêtre. Il roula vers le Nord, longea la gare maritime de la Joliette en jetant un œil pour les ferries qui attendaient les passagers pour l’Algérie et la Corse. Puis il prit l’autoroute du Littoral. Il avait envie de lignes de fuite. Il prit la sortie pour l’Estaque alors que la nuit quittait ses habits noirs. Il trouva une boulangerie ouverte et acheta une cargaison de croissants. La jeune boulangère mal réveillée lui fait un gentil sourire. Il se dit qu’il y avait du Titien en elle.
Puis il alla voir le soleil se lever sous le viaduc de Corbières, assis sur les galets de cette petite plage des Quartiers Nord d‘où l‘on voyait toute la rade de Marseille. Les mots de Gourdjia quand il l’avait rencontrée à l’hôpital résonnaient dans sa tête: “L’amour n’est pas moral. L’amour a besoin de rites.” S’il avait la faconde et la malhonnêteté de Raimu, il dirait à sa joueuse de contrée : “Tu me fends le coeur”. Ce qu’il aimait en elle, c’était son animalité joyeuse et profonde. Alors, pourquoi cette partie à quatre l’avait-elle blessé ? Il avait besoin de sexe mais il espérait toujours que cela lui apporterait tout. Quand il restait au bord, comme chez Gourdjia, il était démuni comme un gosse.
Les premiers rayons lui rappelèrent que chaque jour est une chance. Il se déshabilla et s’avança dans l’eau. En ce mois de juin, elle était plutôt bonne. Il nagea les yeux ouverts dans ce crique claire, distinguant des bancs de mulets, la nage rapide d’une poulpe près des rochers. Il aimait ces heures de solitude en mer.
Il sortit en se maudissant de ne pas avoir pris de serviette, se sécha vaguement avec son tee-shirt et attendit que le soleil monte un peu. Il regarda sa grosse montre étanche en se souvenant de la première que son grand-père lui avait commandée à Noël sur le catalogue Maty, quand il avait 13 ans.
7 h. Il avait le temps d’aller à l’école. Il croisa et salua deux guitaristes gitans dont les improvisations l’accompagnèrent quand il monta le grand escalier qui conduisait au parking. Il grimpa dans la Muriel et roula vers le centre-ville, vers cette traverse Chope que ses minots adoraient prendre à pied pour aller à l’école. «C’est comme un chemin de conte de fées, expliquaient-ils. Il y a des grands murs hauts et des petites portes avec des herbes qui poussent partout.»
Il arriva devant l’entrée de leur établissement vers 7 h 45 et il vit arriver Sylvie avec sa joyeuse troupe. Les deux jumelles étaient au milieu et ses deux gars les tenaient par la main de chaque côté. Il sourit, il aimait bien que Louis et Arthur jouent les body-gu ards. Ils le virent de loi et lâchèrent en s’excusant les délicates mains de Julia et Lila.
-Papa, papa, qu’est-ce-que tu fais là ?
-J’avais envie de vous voir. Et j’ai une tonne de croissants pour vous.
-La belle frisée t’a fait des salades ?
-Disons que l’assaisonnement ne m’a pas plu.
-C’est pas simple la cuisine des grands.
-Vous l’avez dit, mes tout petits. Allez, foncez en classe, allez écraser de votre science tous vos camarades.
-Tu sais bien que ce n’est pas notre genre papa. Nous avons la science généreuse.
Il rit et les serra un peu trop fort contre lui. Un peu gênés de ces démonstrations, ils se dégagèrent et rejoindrent les jumelles dans la cour.
Sylvie le regarda et lui tapa sur le côté. «Ouh, ça, c’est un chien chafouin. Viens, on va boire un café à la boutique. J’ai un panetone artisanal somptueux.» Il marchait à ses côtés en se demandant si la mère de Sylvie aurait pu dire qu’il avait un beau cul. Il entendit soudain le tintement qui annonçait un message sur son Iphone. Il l’extirpa du bordel de ses poches, entre ses clés, une vieille contravention, un carambar et son ange fétiche.
Sur l’écran, une phrase lui prit la gorge : «Marc, j’ai des gros ennuis à Manarola et j’ai besoin de toi.»
Sylvie vit la crispation sur son visage.
- Toi, il y a quelque chose qui cloche. Tu peux m’en parler.
Il la remercia et lui raconta Tania, la rencontre, ce bonheur de deux jours et puis son départ brutal et enfin sa lettre qui parlait de son départ dans les Cinque Terre, à la recherche de son père inconnu. Du moins des traces de lui. Et enfin ce message inquiétant.
- Je vais devoir aller en Italie, je sens que Tania a de vrais ennuis. Je vais demander à ma sœur de garder les twins.
- Marc, tu ne vas pas partir seul. Lorenzo doit aller faire la tournée de nos fournisseurs avec sa camionnette. Les stocks commencent à baisser.
- C’est gentil mais je ne sais vraiment pas dans quoi je vais débarquer.
- Raison de plus pour partir avec mon homme. Il n’a pas l’air impressionnant comme cela mais il a des amis.
-Eh, on n’organise pas une expédition punitive !
-Je dis juste qu’il faut assurer tes arrières.
Marc se dit que Sylvie avait raison. Pour chasser son angoisse, il imaginait déjà le titre de ses exploits dans les rues en escalier et entre les maisons de couleur empilées comme des cubes : «Marco et Lorenzo mettent le holà à Manarola». Ils arrivèrent à la boutique où le mari de Sylvie se battait avec une roue de parmesan de 50 kg. Elle le mit rapidement au courant.
- Marc, je prends deux affaires et je vais chercher le camion. De toute façon, je voulais aller acheter du vin de ce terroir. J’aime bien ses viticulteurs qui font leur récolte en rappel et qui soignent leur breuvage comme une maîtresse.
- D’accord, je passe prendre un sac à la maison et j’appelle Monica.
Sylvie lui proposa de garder Louis et Arthur encore une nuit et de les conduire ensuite chez sa sœur. Il accepta et l’embrassa sur ses joues gonflées comme du panettone.
Moins d’une heure après, Lorenzo et Marc taillaient la route dans l’utilitaire Mercédès que le restaurateur de tableaux n’avait jamais vu qu’à l’arrêt, dégorgeant ses trésors transalpins devant la boutique.
- Tu vas voir, Marc, c’est une bomba, mon Sprinter. 2700 kg de charge utile mais surtout un moteur que j’ai un peu gonflé.
Et il avait vu. Un trajet avec Lorenzo, c’était un doigt d’honneur dressé très haut face aux radars. Son GPS était équipé d’un détecteur qui l’avertissait de «ces saloperies qui l’empêchaient de rouler» bien avant que les boîtes carrées gâchent le paysage. «Et j’ai même les mobiles remis à jour régulièrement», triomphait l’épicier qui écrasait l’accélérateur comme une araignée venimeuse. Et Marc avait vu passer Cannes, Nice, Menton comme des arrêts de bus, collé à son siège. Il regardait l’aiguille qui caressait langoureusement le 180 km/h. Il se demandait comment ils avaient pu franchir les péages, avec une vague décellération. Et Lorenzo parlait aussi vite qu’il conduisait, lui racontant ses tournées chez les producteurs italiens de toutes les régions, de l’Emilie-Romagne aux Pouilles en passant par la Toscane.
- Tu vois, dans les Pouilles, je trouve une huile d’olive géniale. On me fournit toutes les factures. Je suis reçu dans d’incroyables propriétés par des familles qui ont d’autres activités. Je fais des affaires clean avec eux. Nous nous respectons. J’ai appelé les Carameli, ceux avec qui je suis le plus souvent en affaire. Le père, Guido, m’a dit que je pouvais compter sur ses deux fils qui sont en vacances dans les Cinque Terre.
- Merci Lorenzo. Mais je ne sais pas sur quoi nous allons trouver.
- Marco, on assure juste le «baco groundo».
Un rire tonitruant emplit la cabine.
Ils passèrent la frontière comme pour rigoler. Lorenzo lui avait donné un cours complet sur les fromages, les gâteaux de pâtes, le panettone géant de Borsari et les vins de toutes les régions. Dans ce domaine, Marco tenait la route. Il aimait le chianto classico, le borghero et ces vins de calabre bâti sur un cépage rare, le Gaglioppo.
Et défilèrent les kilomètres comme les pensées de Marc. Après l’autoroute tout en viaduc et tunnel, il vit une sortie : «Cinque Terre» au-dessus d’une route tendrement en lacets. «La cavalerie débarquer», s’enthousiasma Lorenzo dont il se dit qu’il devrait modérer les ardeurs. Mais son Iphone lança encore son signal de «messagero» :
«Marc, fais vite, je t’en prie. Tania».
Ils roulaient vers Manarola et son empilement de maisons bigarrées qui rendrait fou un peintre cubiste. Marc composa le numéro de Tania. Elle décrocha au bout de deux sonneries.
- Bonjour, Tania, c’est Marc, tu es où ?
- Une grande bâtisse à l’écart sur la route de la “Via dell’ Amore” qui mène à Riomaggiore. Avec deux cyprès courbes au-dessus de l’entrée. Viens seul.
- Pourquoi ? Dans quelle histoire t’es-tu embarquée ?
- Je ne peux pas t’expliquer. Je ne suis pas seule.
Sa voix s’éteignait comme un souffle. Elle raccrocha.
Lorenzo le regarda en franchissant le panneau «Manarola», à 90 km/h.
- Marco, elle sent mauvais ton histoire. On va avoir besoin des deux frères Carameli. Pipo et Fanzetto sont comme leur père Guido. Ils ont le sens de la négociation.
- Pour l’instant, je joue les éclaireurs.
- Comme tu veux. Mais on va géo localiser nos téléphones. Pour que notre «baco groundo» puisse nous repérer tous les deux.
Marc lui donna les indications pour trouver la maison. Lorenzo arrêta son Sprinter après l’avoir dépassé, derrière une enfilade de cars de touristes japonais.
- J’y vais Lorenzo.
- Je suis avec toi frère.
Lorenzo s’assit près du ruisseau Groppo et réinventa la légende de Manarola pour deux étudiantes de Tokyo qui s’essayaient à l’italien.
Marc se présenta devant la bâtisse aux deux cyprès que, dans d’autres circonstances, il aurait aimé dessiné. Il aima immédiatement son corps central avec des fresques murales sur fond ocre et un bassin complété par deux ailes à tours. Il sonna et la porte s’ouvrit automatiquement. Il s’avança sur l’allée aux graviers rougeâtres. Un homme en jean Diesel un peu trop neuf, ceinture DG (parce qu’il s’emmêlait toujours entre la droite et la gauche, pensa-t-il pour se détendre) et chemise rose s’avança.
- Bongiorno, je …
- Salut, je sais qui tu es. Ne m’embrouille pas. Je suis Lilio, le fils de Sandro. Il t’attend dans le salon, à gauche du bassin, avec ta…
- Lilio, on ne se connaît pas mais réfléchis à ce que tu vas dire.
- Ecoute, pour l’instant, ce n’est pas toi qui donnes des conseils ou des ordres. Tu es chez les Borsori ici.
Marc se contint. Il fallait penser à Tania. Lilio l’accompagna jusqu’au salon aux baies ouvertes où, de dos, il vit d’abord les boucles de sa chanteuse, assise sur une chaise inconfortable. Le sens de l’accueil se perdait chez les Italiens. Sans même regarder l’homme qui était enfoncé dans un fauteuil club face à elle, il marcha jusqu’à elle et posa sa main sur son épaule. Jamais ce geste ne lui avait autant apporté. «Je suis là, Tania, je suis là.»
- Merci Marc, glissa-t-elle simplement en pressant sa main sur la sienne.
- Tu dois être Marc, dit l’homme qui devait être Sandro. Costume de velours, chevalière à la main gauche, pochette élégante, chaussures sur mesure à patine bois.
- Oui, je viens chercher mon amie.
- Cela ne va pas être si simple, Francese. Son père Paolo, qui est aussi mon frère, m’a manqué de respect.
Lilio ferma la baie du salon et les rideaux pourpres.
- Je ne comprends pas.
- Quand Paolo est revenu de son périple de hippie retardataire, je l’ai accueilli à la maison.
- Et alors ?
- Un soir, il m’a vu cacher une grosse somme d’argent sous la vasque du bassin – ça, je ne l’ai su qu’après – et au matin, la cassette de la vasque avait disparu.
- Comment savez-vous que c’est lui ?
- Disons que ce n’est pas tout à fait de l’argent licite. Les billets n’étaient pas marqués comme dans les banques mais j’avais mis une marque sur ces vieilles coupures. Un B à l’encre bleue, B comme Borsari. C’est mon sceau. Et des commerçants des Cinque Terre ont reconnu cette marque. Paolo a flambé dans les cinq villages. Je ne pensais pas qu’il oserait me défier ainsi. Mais quand un hôtelier nous l’a signalé à Corniglia avec une Américaine, il a dû comprendre que ça commençait à sentir le roussi pour lui. Et il s’est enfui avec la Porsche de location de la vieille de Boston.
- Et qu’est-ce-que Tania a à voir avec vos embrouilles entre frères ?
- C’est sa fille, elle doit savoir où il se cache.
- Mais elle ne sait rien. Elle vous a contacté pour le retrouver.
- Je suis sûr qu’elle ment. C’est pour ça que nous l’avons attiré ici. Et puis comme ça, on aura une monnaie d’échange pour qu’il nous rende ce qu’il reste des billets.
- Marc, ça fait des heures que je répète à ces mafieux d’opérette que je n’ai pas la moindre d’idée où est Paolo (elle ne s’habituait pas à dire «mon père» pour cette ombre qu’elle poursuivait)
- Toi la zoccola, tu te tais !
Marc n’aima ni l’insulte ni le geste de ce connard de Lilio qui tirait violemment les beaux cheveux de Tania. En deux pas, il fut sur lui. Il oublia toute la retenue de ses séances d’entraînement avec son coach Franck Teigneux. Il frappa Lilio en crochets méchants dans les côtes pour lui couper le souffle, lui mit un coup de genoux dans les couilles et lui écrasa le nez d’un direct du droit. Le branleur Dolce et Gabbana s’écroula. Marc acheva le travail d’une belle frappe du gauche dans la tête. Il ne bougeait plus.
Mais un cri de Tania le fit se retourner. «Attention le chien». Un dogue argentin fonçait sur lui. Il partit en arrière pour accompagner la charge du molosse, écarta sa gueule pleine de crocs et de bave d’un revers du poing gauche et lui ruina ses grosses couilles d’un uppercut de malade qui les aplatit contre son ventre. Ce bâtard de clebs se cassa en geignant.
Le bal n’était pas terminé. Sandro se leva et brandit un Lüger qu’il avait caché entre l’assise et le bras du fauteuil. A ce moment-là, la baie explosa. Il vit débarquer deux balèzes chauves, Ray-Ban sur le nez, chemises cintrées Etro, pantalons Hugo Boss noir, chaussures Santoni. Sandro resta figée.
Surtout parce que leur panoplie de frimeurs élégants était complété par des calibres qui aurait fait passer la puissance de feu du «Charles-de-Gaulle» pour celle d’un patrouilleur du Lac Léman.
C’était Pipo et Fanzetto qui faisait leur pige vacancière. Ils soulevèrent Sandro et Lilio, toujours un peu assoupi par le col et leur enfoncèrent le canon de leur arme dans la bouche.
«Maintenant, vous allez oublier Tania. Vous allez oublier son existence même. Vous allez vous excuser auprès d’elle et de Marc.»
Les Borsori avaient du mal à articuler, un peu gênés par le tube de métal glacé entre les dents. Ils marmonnèrent un vague «Scusi» mais il y eut encore un grand bruit. Par la baie fracassée, Marc vit la camionnette Sprinter de Lorenzo qui dérapait devant la bâtisse, faisant gicler des kilos de gravier.
«Allez, on abrège le cérémonial et on embarque.», cria l’épicier pilote.
Marc tira Tania par le bras et se rua vers le véhicule. Il grimpa avec elle à côté de son ami. Les deux Caramelli, qui riaient comme des fous, le nez un peu poudré, grimpèrent à l’arrière. Ils foncèrent vers la sortie. Entre les deux cyprès, le portail n’était plus qu’un vague souvenir.
«Putana, ça fait des années que je rêvais de faire ça : exploser une entrée. Comme dans les Blues Brothers. Oh Marco, j’adore faire la cavalerie. Je suis le roi du bacco groundo !»
Il tapa dans la main de Marc. Pipo et Fanzetto apparurent dans l’espace entre les sièges de la cabine du chauffeur. Ils leur donnèrent une bourrade dans l’épaule. «Lorenzo, Marco, grazioso, on s’est régalé. On commençait à s’ennuyer sur la plage de sable noir.» Il régnait une drôle d’atmosphère de fête dans le véhicule, après l’adrénaline de l’attaque. Le restaurateur de tableaux se disait qu’il n’avait pas été mal en Sergent Roger Murtaugh. Pas si vieux pour ces conneries-là. “«Tania, je te présente mon pote Lorenzo et ses deux amis, nos sauveurs, Pipo et Fanzetto.»Mais Tania sanglotait, recroquevillée contre la portière, sa main gauche agrippée à la droite de Marc. Lorenzo entendit ses pleurs.
«Marc, passe à l’arrière avec elle. Il y a un petit matelas.»
Il se glissa entre les sièges avec Tania, comme des enfants qui vont dans une cachette. Ils s’allongèrent sur la petite couchette que Lorenzo installait quand les trajets à la recherche des produits artisanaux dans les fermes perdues s’allongeaient trop. Le camion sentait le panettone, le parmesan et le café Kimbo. Les pleurs de Tania se calmaient un peu, comme si les senteurs italiennes avaient des vertus apaisantes, après ses heures d’angoisse avec les Borsori et l’intervention musclée de la bande à Marco. Elle s’imbriqua avec lui, collé-serré. Elle posa sa main droite sur sa hanche et leurs deux respirations se calèrent sur le même rythme.
- Tout doux, mon bel animal, tout doux.
- J’ai eu tellement peur avec ces deux cacous qui se croyaient dans le «Parrain«.
- Oui, de vrais crocodiles, tout en bouche ! J’ai eu des sueurs pour toi mais avec le recul, s’ils avaient les couilles pour te faire vraiment mal, ils avaient largement le temps de le faire. Ils n’avaient personne avec eux et les amis de Lorenzo les ont fait chier dans leur froc. Je suis sûr qu’on entendrait plus jamais parler d’eux. Comme ils ne vont pas aller chez les flics pour leur argent sale envolé, on peut rouler tranquilles.
- Tu te rends compte, quel ironie ! Ils me croyaient complice d’un père que je n’ai jamais vu.
- La vie est une pute Tania. Ou une cousine souriante retrouvée.
- Bonjour ma cousine, Marcito.
Ils s’emboîtèrent encore plus. Il colla son nez dans ses cheveux fins. Son portable sonna. Ce n’était pas vraiment le moment mais il le sortit de sa poche. Les jumeaux, sa mère, il avait d’autres raisons d’autres destins en charge que celui de Tania.
Justement, c’était Claudine. Il décrocha en souriant. Finalement, il aimait les croisements décalés.
- Oui maman, tu vas bien.
- Ca va et toi ? Il y a du bruit. Tu es sur la route ? Fais bien attention.
- Ne t’en fais pas, ce n’est pas moi qui conduit. (Si elle avait su pour le pilotage schumanienne de Lorenzo, il y aurait eu souci).
- Tu viens manger ?
- Là, cela ne va pas être possible. Je suis allé me promener avec une amie.
- Bon, tu fais comme tu veux. Tu me dis quand tu montes. Et pas au dernier moment que je puisse te préparer quelque chose que tu aimes. Je t’embrasse mon fils.
- Moi aussi maman.
Il raccroche, bizarrement ému. Il serra Tania plus fort contre lui.
- Tu es un bon garçon, murmura-t-elle.
Emboîté contre sa chanteuse qui retrouvait son souffle, il pensait à une petite chanson qu’il avait griffonné sur du papier marouflé dans son atelier après que sa mère lui a donné une vieille ménagère de couverts en argent, «pour son trousseau».
Il se mit à la fredonner.”Les petites cuillères
Qui jouent dans la ménagère
À des jeux â peine pervers
Collé-serré devant derrière.
- On envoie le refrain !
Les petites cuillères dans la boîte
qui s’emboîtent.
Les petites cuillères sur la table
se racontent des fables.
- Et ça continue
Les petites cuillères sur la nappe
brûlent les étapes.
Les petites cuillères sur l’assiette
Oh la coquine sieste !
Les petites cuillères entre les plats
rêvent de kama-sutra.
Les petites cuillères sur le tissu rêche
fantasment sur un tête-bêche.
Les petites cuillères voudraient que cesse
La malédiction du ventre-fesse
Et pouvoir vivre un amour neuf
En faisant des soixante-neuf
Les petites cuillères sont des coquines
Mi lolita et mi câlines
Les petites cuillères flashent comme des bêtes
Sur des griffures de fourchettes
Les petites cuillères ont dans la peau
Un Laguiole au profil taillé au couteau
qui règne sur toute la ménagère
Comme un Guy Degrenne sévère
Les petites cuillères aiment les amours louches
Les rencontres au fond d’une louche
Mais disent à leurs enfants le doigt en l’air
”Prenez garde de sortir couverts”.
Les petites cuillères dans le tiroir
Ne perdent jamais espoir
De vivre un amour de conte de fées
Entre l’entrée et le café.”
- Mon Marcito, je veux être dans ton tiroir, glissa dans un souffle Tania en s’endormant.
Il est des déclarations qui se tatouent en vous, corps et bien.
Avec ce bel héritage sensuel, Marc s’engourdissait contre Tania. Il bandait contre ses fesses trop longtemps loin de lui mais il appréciait que, pour une fois, ce soit à blanc. Juste comme un lien. Sa queue battait un peu, envoyant des messages en morse à son amoureuse assoupi. La conduite de Lorenzo devait presque paisible, à moins de 140 à l’heure. Il avait déposé Pipo et Fanzetto Caramelli sur la route, près de l’hôtel où ils avaient garé leur Mito. Les deux frères, après un peu d’action, allaient courir la gueuze et faire les boutiques à Portofino. “Cia amico”, entendit simplement Marc.
Lorenzo roulait maintenant vers la Toscane. Il fallait qu’il déniche quelques trésors pour son épicerie. Il devait encore étonner sa clientèle. Leur “faire exploser les papilles”, comme il disait. Marc l’entendait chanter du Adriano Celentano, l’un des interprètes italiens qu’il adorait jeune : “I want to know, … sapere come fai le gente per vivere… Papala papa…” Marc sentait que la camionnette parcourait des petites collines, il voyait par l’espace entre les sièges une belle lumière.
“Toc, toc, les amoureux, cria Lorenzo en tapant à la porte latérale. Nous sommes arrivés. Nous sommes près de Lucca, dans la propriété des Fratello.”
Marc embrassa Tania et ébouriffa doucement ses cheveux avant de se lever. Il avait parié qu’il était en Toscane et il avait gagné. Il aimait immédiatement la belle ferme à laquelle menait une allée de buis, le chais moderne avec sa grande baie qui donnait sur une terrasse où se trouvait des tables, les vignes qui s’alanguissaient sur les côteaux, la grande oliveraie et cet enclos où couraient des chevaux fiers et joueurs.
- Ici, Marc, je trouve un vin magnifiique, une huile qui me fait rêver et la grand-mère Fratello est une experte en pâtisserie. Elle a une recette de tendre biscuit aux pignons parfumé à la fleur d’oranger, c’est à mourir. Venez, je vais vous présenter.
Tania, les yeux encore ébouriffés, descendait du Sprinter. Marc lui prit la main. Lorenzo marchait vers le chais, les précédant.
- Ciao, Laura, lança le pilote-épicier-sauveur alors qu’un femme à l’incroyable chevelure frisée blond vénitien et aux yeux d’Arctique vêtue d’un pantalon en cuir fauve et d’une chemise de mousquetaire s’avançait.
- Lorenzo, je suis heureux de te revoir. Mais qui sont les amis qui t’accompagnent ?
- Je te présente mon vieil ami Marc, grand restaurateur de tableaux et Tania que je connais moins mais qui gagne à l’être. Notamment parce qu’elle chante et qu’elle ne se laisse pas impressionner par des pseudo-terreurs. Laura est la maîtresse des lieux, celle qui élève les vins du domain.
- Un homme qui veille sur l’art, une chanteuse qui en a, Lorenzo tes amis me plaisent déjà. Entrez donc dans la salle des foudres. Je vais vous faire goûter mon dernier-né. Un rouge toscan de race. Je cherche encore son nom.
Marc, sans vouloir se l’avouer, était déjà sous le charme de cette femme dont il émanait une grâce, un calme assurance. Comme si chacun de ses gestes étaient la continuité d’une histoire. Il regardait la lumière jouer sur ses boucles alors qu’elle posait sa main droite orné d’un lapis-lazulli sur une bouteille encore sans étiquette.
- Je vais vous le carafer un peu pour qu’il exprime tous ses parfums.
Tania se serrait à Marc. Elle aussi était sous l’influence de cette femme de vin et de goût. Elle ne se sentait pas jalouse. Elle se disait qu’il fallait goûter la vie comme ce nectar qui coulait doucement dans la carafe en cristal. C’était un Colline Lucchesi sur base de sangiovese. Ils le dégustèrent, après avoir plongé leur nez dans de grands verres, en prenant leur temps, en goûtant leur temps.
Marc se demandait si on peut avoir un orgasme en buvant un vin. L’idée le séduit et lui donna une idée.
- Orgasmo, ce serait un beau nom, Laura.
- Vino orgasmo. C’est gonflé mais cela sonne bien. J’adore. Marc, vous venez de baptiser mon enfant.
- Laura, j’en suis heureux et fier.
- Amis, cela se fête, je vous invite à ma table ce soir. Nous goûterons tous les plaisirs.
Presque en même temps, Marc et Tania sentirent de petites fourmis leur grimper dans les reins.
Lorenzo s’avança avec un sourire désolé : “Laura, je dois aller voir un ami producteur de fromages de vache et amoureux de Ferrari. Il m’a proposé d’essayer une 365 GT4 BB qu’il a rénové”.
- Alors j’espère que tes amis seront à la hauteur. Va vers ta maîtresse au cheval dressé.
Tania posa sa main sur la nuque de Marc, se colla à lui.
- Je vais faire préparer un buffet romain dans mon île. En attendant, Tania, vous me feriez un honneur si vous chantiez un air. Ma mère m’a élevé au sein et à la “Tosca”. J’ai une petite chapelle qui a une incroyable acoustique.
- Avec plaisir, je vais essayer à la hauteur des vibrations de votre Vino Orgasmo.
Ils s’avancèrent à l’intérieur de la maison aux doux éclairages, aux murs ocres, aux tissus d’alanguissement. Laura ouvra une petite porte et ils se retrouvèrent dans une chapelle toute simple aux belles voûtes et aux murs décorés de peintures reprenant des portraits Renaissance signés de Judith Bartolani. Marc avait vu chez une amie ces étonnants tableaux de cette grande artiste injustement oublié du grand public et qui mettait toute son âme dans ses oeuvres. Il appréciait décidément de plus en plus Laura.
Tania chercha avec quelques vocalises l’endroit le plus sonore de la chapelle. Puis elle annonça simplement : “Pergolese”.
Sa voix caressa ce chant douloureux et beau comme un enfant qui dort qu’est le “Stabat Mater”. Marc reconnut immédiatement. Il se souvient de son ami danseuse qui avait besoin d’écouter seul sur une grève ce morceau en dansant jusqu’à l’épuisement.
Laura lui prit la main et lui glissa à l’oreille : “La musique nous porte et nous fait vivre. L’amour nous rend sensible au monde.” Tania tint longtemps sa dernière note avant de fermer les yeux. Marc et Laura vinrent, l’enlacèrent tendrement et lui dirent ensemble : “Merci”.
- Maintenant, je vous emmène dans mon île, Francese.
Ils parcoururent de longs couloirs où Marc s’étonna presque de ne pas voir des torches portées par des mains sortant des murs, comme dans “La Belle et la Bête”, de Cocteau. Et puis Laura poussa une lourde porte sur laquelle était écrit en belles lettres cursives : “E n ver levante per le belle érbetti Preser, la via guernite a quella guisa” (La Caccia di Diana, Boccace).
La chambre était éclairée par de grands chandeliers et tous les murs recouverts de livres rares. Le lit était au centre de la pièce, entouré de rideaux d’organza tombant d’un baldaquin qui brillaient dans la douce lumière. Un lévrier blanc s’était lové sur un kilim et les regarda. Il y avait une longue table basse près de la couche. Un slow de Jovanetti s’élevait. Une table où une symphonie d’antipasti les attendait. Et deux carafes contenant l’une un vin blanc, l’autre rouge.
- Mes plus anciennes cuvées, elles aident à aimer.
Marc posa sa main sur le dos de Tania. A part dans Astérix, il n’avait jamais vécu d’orgie romaine. Ou plutôt toscane.
Il regardait les miroirs sur les murs de chaque côté du lit. Il se disait que c’était un théâtre intime. Laura passa derrière une sorte de paravent flexible qui coupait la pièce. Il reconnait le “Kit Curly” de Sylvie Sauzet, une amie architecte qui avait inventé là une belle manière de redessiner l’espace. Mais foin de décoration intérieure. La belle viticultrice de Lucca était ressortie vêtue simplement d’un ensemble culotte et soutien-gorge noirs arachnéens et d’incroyables bas en latex rouges. Sur la culotte, il vit le superbe dessin d’un loup. Il reconnut le modèle Marli Dekkers inspiré par Joni Mitchell.
- Les bas, c ‘est Agent Provocateur, lui précisa Tania.
Il aurait dû le savoir. Un moment de déconcentration à cause du dépaysement, du mix de sensations entre Renaissance et libertinage actuel.
- Ce soir, Tania, Marc, je suis votre servante. Je vois, je sens, la force du lien physique qui vous unit. Je serais juste le trait d’union.
Elle s’avança vers eux et les embrassa tous deux sur la bouche, leur dévorant les lèvres. Puis elle les déshabilla avant de les pousser doucement sur le lit. Elle amena un verre de rouge pour Marc, de blanc pour Tania.
- Un 95 puissant et joueur, cuvée Boccace, pour toi le sauveur de tableaux et un 2002 tendre et rond pour toi ma belle enfant.
Elle les laissa déguster puis elle s’assit, les jambes écartées et prit Tania contre elle. Elle la fit reposer contre sa poitrine, la tint comme pour la bercer. Marc descendit entre les cuisses de sa chanteuse et retrouva avec bonheur sa figue douce, redessinant son sexe de la langue, caressant son aine tendre comme une plaquemine.
Laura caressait les seins de Tania, soulevait ses cheveux et embrassait sa nuque.
- Il est doux ton amoureux. C’est bien, il sent ton rythme, il te redécouvre, te ramène à lui.
Tania s’alanguissait, se sentait liquide. Laura la nourrissait de tomates séchées imbibées d’huile d’olive, de muzzarella de bufflone pendant que Marc gourmandait sa chatte.
Marc se releva et la pénétra doucement. Il s’étonna de se sentir “en place”, comme disait ses jumeaux, parfaitement imbriqué, goûtant ce plaisir fusionnel.
- Tu es le tenon, elle est la mortaise, murmura Laura.
Elle avança sa main entre les cuisses maintenant écartelées de Tania. Elle soupesa délicatement les deux orphelines de Marc.
- Laisse ta main là, la supplia-t-il.
- Les rondes blondes couilles, glissa-t-elle dans l’oreille de Tania.
Sur la table accolée au lit, elle reprit de son vin aphrodisiaque pour qu’ils coulent en eux et qu’il les rende encore plus sensible, encore plus amoureux.
Le plaisir surprit presque ensemble Marc, Tania et Laura qui se caressait à leur rythme au travers de sa toile d’araignée. Marc s’était retiré au tout dernier moment, jouissant sur la poitrine de sa soprano en notes blanches. Ils roulèrent ensemble sur l’immense lit de trois mètres. Laura lécha doucement les larmes de sperme.
Et puis, repue,elle installa cette amoureuse sur qui elle veillait, son enfant de désir, sur le sexe encore dressé de Marc.
- Enfonce-toi sur lui, cale-toi le au fond du ventre. Cette queue, c’est ta vérité.
Elle se tortilla entre les jambes de Marc pour les dévorer tous les deux. La mounine de Tania, la base du sexe de Marc, ses couilles luisantes dans la lumière des chandeliers. Sa langue faisait des miracles. Elle ajouta un doigt qu’elle enfonçait dans les culs des deux amants.
Le restaurateur se sentait raide comme la justice. Il regardait leur trio dans les glaces de part et d’autre du lit. Il se reconnaissait à peine. Il était curieux de cet homme emmêlé avec deux femmes dans ses excès amoureux.
Tania chantonnait du Marvin Gaye, “Sexual Healiing”, en soupirant toujours plus fort.
Ils effeuillèrent le kama-sutra, chantèrent, et se parlèrent avec des mots et les mains toute la nuit. Ils mangèrent encore avec les doigts de la pancetta, de la soppressata et du salami, des coeurs d’artichaut et des aubergines grillées. Leurs doigts un peu huilés glissaient sur leurs sexes, oignaient leur peau. Ils sentaient l’origan, la sarriette, le basilic et le bonheur.
- Tania, Laura, quand on fait de l’amour, est-ce qu’on aime pour rien, dit-il à sa girl avant de sombrer comme un cheval fourbu sous le baldaquin.
Il ouvrit un oeil alors que le soleil jouait sur les dalles du parquet aux curieux entrelacs. Comme il avait été emmêlé avec son amoureuse et son hôtesse. “Les draps s’en souviennent” sourit-il en regardant le grand lit dont seul un un peintre des batailles aurait pu narrer le décor d’après l’amour. “Arturo Perez-Reverte, à moi”, dit-il à voix haute. Il remarqua une feuille laissée sur la table débarrassée de l’orgie toscane. Laura avait une belle écriture cursive.
“Tania, Marc, mes vignes m’appellent. J’ai vécu une belle nuit de voyage et d’amour avec vous. Vous avez la force et la douceur de mes vins. La dégustation fut belle et j’ai aimé vous faire aller au-delà de vos limites. Revenez vite me faire profiter de votre magie et de la douceur de vos peaux. Prenez-soin de vous. Gracie mille.”
Tania s’éveillait en ronronnant comme un chat qui a faim. Il l’embrassa sur le ventre, juste en deça de la limite qui les aurait fait rebasculer en tête à tête.
- Je te propose de trouver un café et ce diable de coureur de chevaux de Lorenzo, mon chichi-fregi.
- Oui mon Iron Man. Je rassemble mes membres épars et mes pensées de nuit rêveuse et j’arrive.
Marc erra comme un enfant curieux dans la demeure de Tania et trouva une grande cuisine mieux équipée qui aurait fait envie à ses amis du “Longchamp Palace” à Marseille. Elle était pleine de bonnes odeurs de café chaud et de plats en préparation. Une belle femme brune aux cheveux tirées avec un grand tablier l’accueillit.
- Vous devez être Marc, Laura m’a prévenu. Je suis Giovanna. Je règne sur ces fourneaux comme elle sur son vin. Votre ami, le fou à la Ferrari, est allé ranger son camion.
Il profita d’un expresso d’anthologie seul. Il aimait ces moments où il était l’étranger bien accueilli dans un lieu qu’il découvrait. Comme ses matins pasibles au “Tal Bagel” à New York, sur Broadway, près de la 89e lors d’un séjour aux Etats-Unis pour apprendre la restauration à des étudiants en art incroyablement concentrés et curieux de tout. Les patrons l’accueillaient en lançant : “Eh, Zindaïne”. Il s’étonnait toujours de la notoriété du joueur de foot dans le monde.
Tania s’assit à côté de lui sur le banc et il aima sa main sur son bras. Elle dévora des tartines de fromage et de la charcuterie en buvant du café brûlant et en l’embrassant entre deux bouchées. Giovanna, pudique, leur tournait le dos.
Lorenzo fit une entrée fracassante en chantant du Jiovanotti, “Penso Positivo”.
- Bongiorno mes dolci, le Sprinter est plein de merveilles odorantes et goûteuses. Nous avons encore quelques étapes de ravitaillement et je ne voudrais pas rentrer trop tard. C’est bien beau, les aventures policières à la Michael Connely et la tendresse toscane mais Sylvie et les enfants me manquent.”
Laura n’avait pas reparu. Ils remercièrent la cuisinière du festin matinal. Il était huit heures trente. Serrés l’un contre l’autre, Tania et Marc regardaient la silhouette affairée de l’amoureuse des vins au milieu de son équipe, sur les coteaux.
Ils embarquèrent dans le camion comme deux spationautes qui reviennent d’un long séjour dans l’espace. Marc sentit son Iphone vibrer dans sa poche. Il vit s’afficher le numéro de Sylvie.
- Papa, c’est tes fils préférés. Nous voulions savoir si tu te souvenais que tu avais charge d’âmes.
- Mais oui Louis, mais oui Arthur. Je vous ramène une provision de mots italiens et d’incroyables gâteaux aux amandes.
- Papa, nous avons embrassé les jumelles.
- Sur la bouche ?
- Papa, nous ne brûlons pas les étapes comme toi. Respecte notre âge. Non, dans le cou.
- C’est un bon début, fils, je suis fier de vous. Soyez tendres.
Blottie contre lui, Tania sourit XXXXL avant de lui faire un suçon de mérou affamé sous l’oreille.
Le retour vers Marseille fut un petit miracle de fluidité. Lorenzo ne conduit qu’à une moyenne raisonnable de 130 km/h, arrêts compris dans des fermes et des propriétés d’où leur parvenait une brassée d’odeurs et de bruits. La plupart du temps, ils restaient blottis l’un contre l’autre dans la cabine, captant quelques “Bongiorno” sonores et des bruits à l’arrière qui précédaient des parfums olivés, amandés, poivrés et parmesanés. Marc se disait que ce voyage là en apnée de sensations aurait pu jamais se terminer sans que cela lui déplaise. Dans ses bras Tania rêvait et quand elle se réveillait, elle lui parlait de ses filles. Etrangement, elle ne lui avait pas grand dit grand choses d’elles. En même temps, ils avaient eu tant de choses à faire, tant d’amour à user et abuser.
“Aria et Carmina, ce sont mes miroirs déformants et mes ennemis intimes. Je les aime comme des pierres brûlantes, commença Tania. C’est étonnant d’avoir face à soi des êtres qui sont des petites personnes indépendantes et en même temps une part de vous. J’aimerais qu’elles chantent, qu’elles profitent de cet incroyable plaisir de la voix et elles renâclent.
Parfois on se fait la gueule pour le quotidien, quand elles ne m’aident pas assez dans le ménage, quand elles laissent leur devoir en jachère ou quand je leur organise une belle fête d’anniversaire et qu’elles m’ignorent complètement pour accueillir leurs copines. J’en veux sûrement beaucoup. Je cherche souvent le lien parce que je doute. Je ne sais pas si je fais bien. C’est dur d’être mère célibataire, de vouloir du bonheur pour elles, pour moi. D’être l’autorité et celle qui donne le goût de la vie, de la note bleue.»
Après cette belle tirade, Tania se serra contre lui. Il posa sa main entre ses jambes en douce. Lorenzo parla aussi de ses enfants, du bonheur de la tribu avec Sylvie, la larme à l’œil. «C’est la plou belle marchandise que j’ai en magasin», lança-t-il en éclatant de rire. L’autoroute avait défilé et ils s’approchaient de Marseille. Marc pensait à Louis et Arthur. Il ne savait pas s’il était un bon père depuis la mort de Margot. Sans doute, dans sa course au plaisir, manquait-il des moments importants avec eux. Il y avait en lui aussi ce trouble persistant, au-delà de l’amour qu’il leur portait, d’avoir en face de lui sa femme en eux, un bout de Margot qui vivait toujours. C’était idiot mais c’était ainsi. Parfois, il reconnaissait ses traits sur leurs visages de jumeaux, comme sur un tableau quand il dégageait une couche superficielle, un «masque». Il se disait qu’il était stupide, que l’absence de leur mère, de cette femme qui était la moitié d’eux devait leur être mille fois plus pénible qu’à lui.
Quel drôle de père il était. Vagabond avec cet impérieux besoin d’une île où se trouvait Louis et Arthur. Ces deux-là, ils les aimaient comme Francesca, cette madone enceinte qui l’attendait dans son atelier. Il adorait leur drôlerie, leur humour de mini Hugh Grant, leur intelligence, leur audace de timides, leur complicité. Et il savait que bien de leurs secrets lui était étranger, qui ne lui parleraient pas de leurs souffrances, du manque de Margot qu’ils ressentaient.
Son Iphone sonna :
- Papa, il traîne Lorenzo. Tu arrives quand ? Ce sera bien d’aller manger une crêpe face au Pathé Madeleine, chez les filles.
- Louis, Arthur, le père de vos aimées a lâché les chevaux du Sprinter. Nous fondons sur la Bonne Mère. J’ai hâte de vous voir. J’ai envie que vous fassiez profiter de vos émois.
- Emois père, comme vous parlez bien de quelques battements de cœur
D’un baiser dans le cou comme le virus dans notre système d’un tendre hacker
- Mes jumeaux, mes twins, mes doubles adorés, je veux vous voir aimer
Vos doubles singuliers et dans leurs boucles dorés vous sentir vous pâmer.
- Papa, on se calme sur la poésie. On a hâte que tu sois là
Pour aller déguster enfin ensemble notre crêpe au Nutella.»
Contre lui, Tania chantonnait en bougeant : «Je vois du bleu….»
Lorenzo fit des miracles pour la rentrée sur Marseille et le Sprinter s’immobilisa en un clin d’oeil devant la boutique. Sylvie les attendait pour le déchargement avec Louis, Arthur, Julia et Lila.
“Ils auraient pu faire une banderole : “Bienvenue aux héros”", rigola l’Italien en klaxonnant.
Tania glissa sa main dans celle de Marc avant qu’il descende aider au déchargement et lui dit à l’oreille : “Je vais te laisser à ton monde pour l’instant, j’ai besoin d’être seul. Mais tu es en moi, ton sexe vaillant et ta force d’homme bon.”
Elle sauta sur le trottoir et claqua des bises à la petite troupe avant de s’éloigner en chantant un air des “Mamelles de Thirésias”. Marc la suivit du regard comme on suit une part de soi. Et il amortit à peine le double assaut de Louis et Arthur qui se serrèrent contre lui.
- Tu nous a manqué, courageux papa. C’est bien que tu ais ramené Tania. Sylvie nous a dit qu’elle avait quelques petits soucis.
- Trois fois rien, les twins, trois fois rien, cela m’a fait faire de l’exercice et respirer l’air toscan.
- Père volatile, on débarrasse vite le camion, les crêpes n’attendent pas.
L’utilitaire fut vidée de sa cargaison d’huile d’olive, de gâteaux délicieux, de charcuteries magnifiques, de muzzarella et autres vins précieux en quelques minutes, les trois adultes et les deux paires jumelles formant une belle chaîne laborieuse.
“Direction la crêperie”, lança Marc.
Il y eut de beaux croisements de bises, un peu de rouge aux joues des jumeaux quand ils claquèrent les leurs sur celles des jumelles, des bourrades viriles entre Marc et Lorenzo et de belles séparailles – après tout, il y a bien retrouvailles -. Marc marcha jusqu’au restaurant face au Pathé Madeleine avec ses deux fils, qui le tenaient chacun par une main. Le long des rails du tram, il se sentait apaisé et fier.
Ils s’attablèrent en terrasse. Le temps était agréablement moite. Marc prit une complète oeufs et épinards avec du poiret, du cidre de poire et ses petits hommes des crêpes au sarrazin au jambon, à la provençale, avec de la limonade “La Mortuacienne”, à la mandarine. Une tuerie sucrée cette boisson. Il leur en piqua un peu en dévorant sa crêpe et en sentant la fatigue l’envahir agréablement.
- Dis papa, pourquoi on aime, demanda Louis
- Est-ce qu’on peut aimer pour rien, ajouta Arthur.
C’était la première fois qu’ils faisaient des phrases séparément en s’adressant à lui, qu’Arthur ne complètait pas celle de Louis. Ils étaient dans des beaux tourments.
- On aime toujours pour rien, se lança-t-il en sentant toute l’importance du moment. On aime sans hier et sans lendemain. On aime sans serment et sans quotidien. On aime sans savoir à quoi on se tient. Vous savez mes petits moi, pour une fois, ce n’est pas des mots, je me souviens que j’avais écrit cela pour votre mère lorsque nous nous sommes rencontrés. J’étais en vrac, crépitant d’activité, je me dispersais. Elle avait son monde, elle m’a vu venir. Mais elle me souriait. Je sentais que l’air entre nous prenait une texture, que des petits miracles pouvaient arriver tout le temps. J’étais tellement farouche que je n’aimais pas qu’elle pose sa main sur la mienne en public. Alors, elle me forçait, elle disait qu’elle ne jouait l’arapède qu’avec moi. Aujourd’hui, je sens parfois la présence fantôme de sa paume quand je pose mes mains sur un tableau.
Il avait débité sa tirade d’un traite, sans reprendre sa respiration, en apnée de souvenirs. Il aurait voulu être plus léger pour leurs retrouvailles mais il aima leurs yeux embués, leur regard fixé sur le sien. Il prit leurs mains et ajouta :
- On aime pour rien mais aussi pour ça, pour être accompagné, pour inventer des vies. Je suis heureux de vous avoir inventés avec Margot.
- Papa, tu assures quand même, dirent-ils ensemble. Alors, Julia et Lila, on va peut être s’inventer des vies ensemble. Comme toi, celle que tu te réinventes avec Tania.
- Ca se pourrait mes doubles préférés, ça se pourrait. Vous le valez bien vous aussi.
- Dire que nous avons cru un moment que nous alllions vivre le conte d’Hansel et Gretel, que tu nous abandonnerais dans la forêt, que nous vivrions avec les oies qui vont nue-pieds, privés de riz au lait, à la merci d’une sorcière dans sa maison de pain d’épices.
- Eh les mioches, je vais dire à Sylvie que vous la traitez de sorcière !
- Surtout pas, son pain d’épices est délicieux !
Ils riaient comme des bossus et chantèrent ensemble en allemand le début de l’opéra d’Engelbert Humperdinck adapté du conte des frères Grimm.
“Tanzen !
Tanzen! das wär’ auch mir eine Lust !
Dazu ein Liedchen aus froher Brust!
Was uns di Muhme gelehrt zu singer
Tanzliedchen soll jetzt lustif erklingen!
Brüderchen, komm tanz’ mit dir…
Danser !
Danser ! Moi aussi j’aimerais beaucoup
Et une petite chanson d’un coeur joyeux!
Celle que notre cousine nous a apprise
Petite chanson à danser, résonne joyeusement !
Petit frère, viens, danse avec moi…”
Ils chantèrent longtemps encore dans le quartier des Cinq-Avenues en rentrant à pied et même sous les fenêtres de Tania en espérant qu’elle entende la sérénade. Mais las, toutes ses aventures devaient l’avoir épuisée. Ils continuèrent leur chemin, joyeux comme des moines paillards et furent vite à la maison. Marc eut une sensation bizarre en ouvrant la porte, comme si la serrure ne résistait pas normalement. Les jumeaux filèrent dans leur chambre. “On ne traîne pas, leur lança-t-il. Pyjama, brosse à dents, dentifrice et au lit.”
Il se sentait lui aussi vidé mais il voulait la revoir. Il était impatient de la retrouver. Il entra dans son atelier, alluma la lumière et lança : “Bonsoir Francesca”. Et là, un froid glacial l’envahit. Le tableau de la madone enceinte avait disparu. Le chevalet était vide. Sur le mur de droite, de grandes lettres rouges dégoulinaient : “Tu ne la méritais pas et tu ne la retrouveras pas, mécréant”.
Un air de Sainte-Marie
mars 20, 2010
Je me prenais un peu pour un personnage de Philippe Djian mais ce jour 18 avril 2009, à 14 h 03, ce n’était pas “Bleu comme l’enfer” aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Le vent était magique, le resto “Tahiti Plage” tout à fait accueillant et la petite Elea qui marchait sur le sable dans les pas de son père donnait envie de veiller sur un enfant.
Un air de faux été régnait sur la plage, comme un soleil qui tape avant la tempête, et je partageais cet espace hors du temps avec des personnes incroyables.
Je croisais donc la plus belle des petites filles, Eléa, en rêvant d’être son papa qui lui apprenait à mettre un pied devant l’autre et de recommencer, riait avec elle, s’inventait avec elle le plus beau des mondes.
Je partageais une terrasse avec la famille “Lunettes de soleil”, qui craignait le moindre changement de temps.
J’y voyais passer la famille “casquettes dorées” qui allait sans doute au concours “Little Miss Sunshine”.
J’y goûtais le soleil revenu avec un chien anglais tout à fait élégant et joyeux qui allait chercher sa balle dans les flots la queue en l’air, comme une virgule Nike.
J’y admirais une sorte de James Bond qui se baignait courageusement. Mais peut-être s’agissait-il d’un avatar croisé avec une otarie.
Je jouais à être une sorte de héros d’arrière-saison sur la terrasse d’un resto de plage en construction.
J’étais avec une femme poétique.
J’attendais le passage des canards. Je me sentais décalé et presque heureux.
En fait, le mot presque est de trop.
Le deuxième homme
janvier 10, 2010
J’ai droit au crépuscule oui mais pas à la nuit.
Je suis le deuxième homme qui jamais ne l’ennuie.
Je me glisse entre les pages de son agenda
Comme avance dans les lianes un anaconda.
Je suis son faux jumeau, son double singulier.
Je dois être aussi souple que l’est un peuplier.
Mais parfois j’ai envie, j’ai envie de lui dire
Qu’il est dur de l’attendre sans un léger soupir.
Refrain
Vous êtes mon beau souci
Mon plus joli tourment
Mon cœur en dents de scie
Malgré tous les serments
Je suis l’homme à mi-temps, ce que l’on nomme amant
Celui des beaux hôtels mais qui est privé d’autel.
Je goûte le plaisir comme un bonbon Kréma
Car je sais que la noce ce n’est pas mon karma.
Je suis plus clandestin que le FLNC.
Je reprends le maquis quand minuit a sonné.
Mais parfois j’ai besoin, j’ai besoin de lui dire
Qu’il est dur d’espérer même pour un dur à cuire
Refrain
C’est peut-être après tout le meilleur de mes rôles.
Je suis meilleur jouisseur que tête sur l’épaule.
Plus d’une femme se verrait fort marri
Si de moi elle voulait faire son mari.
J’ai la légèreté des bulles de champagne,
Pas l’aspect rassurant d’un de ces comptes épargne.
Mais parfois j’ai envie, envie de lui dire
Que le temps est bien long, sans l’éclat de son rire.
Refrain
J’aurais vécu ma vie comme un célibataire
Qui sait que tous les liens un jour sont à défaire.
Je sais bien que pour elle je suis homme de passage ;
Garçon d’après-midi pour fille pas très sage.
J’ai la vertu première de ces grands vins toscans
J’ai l’ivresse élégante et j’aime ne pas dire « quand ?»
Mais parfois je me dis, oui parfois je me dis
Qu’après tous ces dimanches, j’aimerais un lundi.
Refrain
Le swing des petites cuillères
janvier 1, 2010
Les petites cuillères
Qui jouent dans la ménagère
À des jeux â peine pervers
Collé-serré devant derrière.









