Ca va faire un peu prétentieux ou macho mais j’ai vécu des superbes échecs sentimentaux, un vrai argument pour yiddish blues. J’ai donc connu :

-Deux ruptures le même jour dont une par téléphone et l’autre en live à cause d’une photo d’ange en culotte en fond d’écran de mon ordi.

- Une fille qui m’a viré de chez elle après m’y avoir invité à passer le week-end parce que « décidément on était pas fait l’un pour l’autre et qu’on était plus amoureux » après que j’ai demandé une cuillère à son gamin.

- La cuisinière du restaurant où j’allais régulièrement et dont j’étais tombé amoureux qui a tout arrêté au bout de la deuxième nuit parce que je n’étais pas allé la chercher à la fin de son service alors qu’elle habite à cent mètres de chez moi.

- Une ex dont le nouveau mec était obsédé par moi. Au lieu de profiter du délicieux corps de cette joliment ronde et blonde jeune femme, il m’envoyait des textos très cul en se faisant passer pour elle, toujours fou de jalousie, en espérant que je la relance – ce que je n’ai pas manqué de faire, pensant que les « sextos » étaient d’elles et qu’elle m’en avait envoyé plusieurs dont un que la décence et la modestie m’interdit d’écrire – pour avoir de vraies bonnes raisons d’être jaloux.

- Une autre avec laquelle un week-end dans les Alpilles a tourné court le premier soir à cause d’un cadeau non apprécié. Dans la voiture, elle m’a ensuite raconté qu’elle voyait régulièrement un prêtre qui l’aidait à faire le point dans sa vie. Qu’elle aille dans la paix du Seigneur.

- Une très ancienne dont j’ai lu un jour le journal intime et qui disait de moi : « Philippe est brutal et vulgaire ». Ca refroidit un peu.

- Nous avons eu aussi la longue et blonde danseuse que je voulais un peu impressionner quand j’étais jeune et elle moins et avec qui j’avais essayé quelques positions sexuelles successives dans sa salle de répétition dont j’aimais les miroires avant qu’elle me lance : « C’est bientôt fini la scéance de gym ? »
- La fille que j’ai désirée pendant des mois, avec qui j’ai passé une jolie nuit, avant que je descende faire quelques provisions et qu’en remontant je trouve ma maison vide et sur la table une de mes cartes de visite sur laquelle elle m’avait écrit : « Je croyais en moi, je croyais en toi mais ça ne marchera pas ». Etonnant non ? J’ai toujours cette carte et depuis, je me suis dit qu’il fallait toujours fermer la porte derrière soi quand on laissait une fille chez soi.

 

Mais il y a eu aussi – Dieu merci après ces épreuves- quelques belles réussites.

Il faut parler du début des histoires, du moment où le sourire te dit oui.

Ainsi, il y a le souvenir de mon premier stage à la Provence, en 1980. Il me revient l’image du passage à l’aube chez une infirmière que j’avais branché sur la plage lors d’un reportage et qui m’a accueilli dans sa cuisine. Je lui avais amené des tomates parce que le primeur venait d’ouvrir en bas. Elle m’a vu avec des lunettes alors que je n’en portais pas on the beach. Je lui ai dit : « Je les mets pour travailler ». Elle m’a dit en souriant : « Tu n’est pas venu pour travailler », me les a enlevé, m’a embrassé et m’a fait très joliment l’amour dans sa cuisine puis sur son lit en étant indulgente pour ma manière de « partir » un peu vite. Elle était blonde et tendre. J’avais aimé tourner toute la nuit en mob avant d’aller la voir puis repartir repu et souriant comme un demeuré vers mon petit studio.
Il y a eu aussi l’histoire d’un 15 août. Je buvais un verre avec une collègue journaliste à « La Fourmi » à Paris. Elle était à une table proche. Elle dessinait et peignait une lettre et son enveloppe. Elle est descendue aux toilettes. J’ai dit à la collègue : « J’ai envie d’aller regarder sa lettre ». Elle m’a dit que cela ne se faisait pas. Quand elle est remontée, je lui ai dit que ma collègue m’avait empêché de regarder sa lettre mais que j’avais très envie. Elle a souri XXXXL, m’a dit que cela lui aurait plu que je regarde et nous avons lié conversation. La collègue nous a laissé. Nous avons discuté longtemps. Plus tard, elle m’a dit qu’elle avait senti de l’électricité, un dégagement de phéromones entre nous. Nous nous sommes quittés.
Je crois que j’ai pris mon scooter et que je suis passé un peu plus tard devant « La Fourmi » où elle parlait avec un garçon. Je me suis dit que l’histoire se terminait avant que de commencer. Je suis passé chez ma copine d’alors, plutôt une chieuse. Nous nous sommes un peu « engatzés ». Je lui ai fait l’amour debout. J’ai reçu un texto de la fille de la « Fourmi » vers 4 h du matin, elle me donnait son adresse. Je suis passé à l’aube. Nous avons fait l’amour sur sa mezzanine joliment, en parlant. J’avais peur de tomber. C’était il y a onze ans. Après, nous sommes allés chez moi. Je me souviens de toutes les positions, de tous les dessins de sa peau. J’ai aimé et honoré bibliquement -comme on dit dans les mauvais romans roses- cette jeune femme magique au matin de la fête de Marie. C’était il y a 11 ans. Comme une impression tactile inscrite dans ma mémoire reptilienne.

Sur le fil de l'eau, sur le fil de la vie
Sur le fil de l’eau et de la vie, Corsican Night
Voilà, je vais quitter la Corse et je laisse derrière moi de drôles d’impressions. Fêter son 47e anniversaire dans le temple de la vie nocturne, « Le Via Notte », près de Porto-Vecchio, m’a révélé que la vie a de multiples facettes, comme les boules qui pendent au plafond des boîtes. J’ai adoré mater les filles toutes plus belles les unes que les autres dans cet incroyable boîte en plein air, je me suis dit que, finalement, je n’étais pas si dévergondé et que j’étais passé à côté de pleins de soirées folles. Je me suis même aperçu que j’aimais bien la musique « boum-boum ». J’ai failli partir en live le soir où Philippe Garnier était aux platines. Je suis resté scotché devant les gogodanceuses très classe qui évoluaient sur des plateformes. J’ai rêvé de repartir à l’aube avec de multiples créatures avec des dos nus que ne renieraient pas Mireille Darc, des filles avec ces tuniques transparentes qui sont à la mode cette année et des hauts qui ont la fâcheuse habitude de se décrocher des seins. Mais c’était la faute aux cocktails et j’ai adoré repartir seul.
Dans une autre boîte, le « Rancho », j’ai pensé à la confusion des désirs et des sentiments. Ce lundi-là, les familles sortaient avec leurs ados et les filles de quatorze ans avaient l’air d’en avoir vingt-deux et d’ailleurs, on s’y perdait dans les comptes. On était un petit peu jaloux de leur énergie et de leur beauté, particulièrement d’un couple singulier formé par un gamine incroyablement belle avec un micro-short blanc et une tunique rose qui se frottait avec une immense élégance contre son immense amie aux seins de bakélite qui remontait sans cesse son haut récalcitrant. Avec un tas de gamins autour d’elles qui participaient à la fête mais devaient souffrir le martyre. Nous avons dansé sur du Christophe Mahé et du Mika -mais oui ! - et nous sommes partis même si je pouvais faire passer mes deux cops pour mes deux enfants -privilège du quadragénaire qui a fêté ses 47 ans- car parfois il faut savoir se situer dans le temps et éviter toute poursuite.
Les ados sont incroyables, comme ceux que nous avons croisé juste avant la boîte. Derrière nous, une table où deux garçons étaient entourés de six filles. Ils parlaient en gloussant de cunnilingus, des pratiques sexuelles d’une fille que les gamines n’aimaient pas. En s’excusant de parler trop fort. Mais cela ne nous dérangeait guère. Et puis les filles, petites lianes fines et belles, se sont levées et, d’une démarche rendue hésitante par le rosé, sont partis dans une farandoles en nous disant que ce soir, les garçons avaient le droit d’aller en boîte mais pas elles. Filles et garçons s’appelaient Harold et Alix et de pleins d’autres prénoms très classieux. J’ai eu un peu peur pour les filles qui rentraient à pied et j’ai dit aux garçons de les accompagner avant d’aller au « Rancho ».
Et puis, comme un éclair que l’on attend pas, un éblouissement nous a frappé au Patio, un bar de nuit très classieux sur une petite place comme un huis-clos à Porto-Vecchio. Un éclair nommé Saveria.
Parce que parfois, une fille vous brise le coeur simplement en balançant sa longue tresse.
Parce que l’air après son passage gracieux conserve sans doute son empreinte.
Parce que Saveria donne un âme à cet incroyable lieu en plein air qu’est le « Patio ».
Parce qu’elle pourrait être la « Poca-Hôtesse », personnage de Disney dont nous serions amoureux avec la gravité et la légèreté des enfants, en nous lançant sans peur dans des aventures singulières comme « Les Indiens arrivent sur la plage de Palombaggia et s’installent à la paillote ».
Parce qu’elle évolue avec grâce et légèreté dans le carré magique où sont installées les tables entre les maisons corses.
Parce qu’on la regarde passer en se disant qu’on avait rien connu de la vie avant et que cela va être un brise-coeur de quitter la Corse.
Parce qu’elle porte un superbe prénom corse.
Parce qu’elle en parle de sa voix douce et inimitable -qui vous fait penser que vous passeriez bien votre vie au coin du feu dans la vallée de la Tartajine avec elle- en expliquant que ce n’est pas le féminin de Sauveur, mais la version corse de Xavière.
Parce qu’elle place avec autorité mais gentillesse les gens qui arrivent en se grattant la tête.
Parce qu’elle nous a donné une des meilleures tables pour regarder les filles en tunique d’été et avec des dos nus que n’aurait pas renié Mireille Darc.
Parce qu’elle est belle et maligne et douce et forte sans doute.
Parce qu’elle a sûrement cette manière de traverser quand elle s’en va chez le boucher de son village, dans la montagne (spéciale décidace à Pierre Bachelet).
Parce qu’elle sourit avec indulgence quand on lui dit qu’on va créer un club de fans d’elle sur Facebook (ceux qui sont fans de Saveria, la « Poca Hôtesse » du Patio, à Porto-Vecchio) et qu’elle est un peu flattée.
Parce qu’elle le vaut bien.
Parce que.

Nanard l’unique

juillet 13, 2008


Le comédien saluant sur scène

Le comédien saluant sur scène

Franchement, en ce début d’été, c’est quoi l’actualité ? L’Union pour la Méditerranée ? La célébration de la Coupe du Monde 1998 de la France pour masquer des années de disette depuis ? Un conjoint qui craque et massacre sa famille ? La pollution à l’uranium sur le site du Tricastin ? Les premières polémiques des festivals ? Que nenni ! Il n’est qu’une seule actu : le retour de Nanard.

Et ce n’est pas la moindre des ironies de voir Bernard Tapie faire son grand retour sur la scène médiatique à l’occasion de sa victoire sur le Crédit Lyonnais au moment où Patrick Poivre d’Arvor la quitte en tirant contraint et forcé sa révérence au 20 heures. Comme si le temps de l’un était révolu alors que le destin de l’autre semblait de renaître toujours. Cela aurait fait un impayable dialogue entre les marionnettes stars des Guignols :

« -Alors, Bernard Tapie, heureux après cet arbitrage en votre faveur ?

- Salut bonhomme, tu rigoles ou quoi ? Il plane carrément le Nanard. 295 patates, ça vous remplume un mecton. Désolé pour toi, qui est plutôt dans la déprime mais moi je plane avec mes burnes en or. C’est ça les mecs qui en ont dans le calcifs, ils finissent par gagner à la dernière minute. Laisse-moi profiter.

-Et vous allez en faire quoi ?

-Donne-moi le temps mon PPD. J’te demande pas dans quoi tu vas investir tes indems de TF1. Mais je me vois bien monter un club à Paris pour faire la nique à Villeneuve et à son PSG de nains de jardin. Moi je rêve d’un vrai championnat pas de l’espèce de concours de baby-foot que Canal + nous vend comme une Coupe du Monde chaque semaine.

Mais le duo magique est au placard. Il reste Bernard Tapie l’unique, le chat aux sept vies pour une incroyable dramatique télé : « Nanard, le retour ». Le Comte de Monte-Christo est un petit joueur comparé au destin de l’ex-président de l’OM, ex-chef d’entreprise, ex-dirigeant de l’équipe cycliste la Vie Claire, ex-ministre, ex-chanteur, ex-détenu et désormais comédien. Quatorze années de combat judiciaire et une conclusion qui voit enfin reconnaître le fait qu’il martelait depuis des années : le Crédit Lyonnais l’a floué dans l’opération de vente et de revente d’Adidas. Bernard Tapie n’avait jamais lâché prise dans ce combat qui était aussi celui de l’opération financière de sa vie réalisée en 1990 quand il présidait l’OM d’une main de fer.

On peut ne pas aimer le personnage, on peut se dire qu’il est le symbole d’une France des flambeurs qui vivait sur le dos des entreprises en faillite mais les faits sont là : Nanard va jusqu’au bout de ses combats. Il a gagné son bras de fer contre le Consortium de Réalisation qui gère le passif du Crédit Lyonnais à l’américaine, après de nombreux recours. Et il n’a pas tort lorsqu’il dit, avec emphase, que les Français se retrouvent en lui, eux qui voient souvent les banques les écraser à la moindre incartade sur leur compte.

Bernard Tapie avance encore, comme dans la pub sur les piles Duracell où n’avait pas craint de se mettre en scène. Personnage tout à la fois brut de décoffrage et mettant toute son énergie à vivre son destin, il est une sorte de double singulier du Président Sarkozy, qui a lui aussi connu quelques revers de fortune avant d’accéder à la fonction suprême. Et qui a eu lui aussi sa période bling-bling et Rollex avant de faire, comme Nanard, dans la sobriété efficace. Comme lui, le chet de l’Etat est capable d’utiliser et d’essorer ses plus proches collaborateurs avant de s’en défaire. Il ne supporte aucun obstacle et bouscule habitutes et contraintes pour parvenir à ses fins. Et tous deux, même si Tapie a sans doute l’insulte encore plus fleurie, sont capables d’user d’un langage viril.

Sacré Bernard ! S’il lui reste quelques pépettes après le règlement de ses dettes, nombre de supporters de l’OM rêvent de le voir racheter le club et revenir à sa tête.

Générique de fin

juin 20, 2008


Comme quelqu\'un qui passe et s\'en va pendant que je regarde

Etre léger et feindre l’indifférence, comme dans une leçon d’Aubade. Aimer les terrasses, les filles qui passent, mutines. Se délecter d’un petit-déjeuner en compagnie d’une plus qu’amie dans un joli bar, avec une conversation joliment sur le fil de la séduction ou du moins dans un espace commun qui fait aimer la vie, avec une sensibilité un peu semblable.

Dans l’après-midi, à l’heure de thé, au café Delmas, place de la Contrescarpe, une autre histoire. Pouvoir voir venir vers soi une femme inscrite sur et sous ma peau, comme une belle cicatrice. La découvrir dans un nouvel état, magnifiquement enceinte, et ne pas en être blessé mais heureux. Heureux pour elle. Laisser là les pensées sur le fait que l’on est rarement synchro avec son amour, qu’on laisse passer des trains. Parler avec elle de tout et de rien, de danse, de vidéo, du prix du thé, de football et même de Sarkozy, de l’actualité mais pas de nous, surtout.

Lui dire avec un faux détachement cette phrase-cliché : « C’est pour quand ». Ce sera pour octobre et c’est un garçon. Question stupide : « Tu as pensé à un prénom ? ». Se trouver donc assis face à face au « Delmas », place de la Contrescarpe, entouré de touristes et se sentir un peu en zone d’embarquement, voyageur en instance, derniers instants avec une personne qui vole vers ailleurs et qui vous a bâti, démoli, reconstruit, puzzlelisé, sans doute comme des dizaines d’autres mais plutôt comme un travail sourd, permanent, secret, persistant, avec une autre vie qui se déroulait en même temps. Se dire qu’il faut aimer son parfum : « Féminité du bois ». Se demander quelle mère elle sera. Ne pas avoir une pensée pour le père. D’ailleurs, s’apercevoir au bout de presqu’une heure qu’elle ne me parle pas de lui. Avec cette délicatesse qu’ont les femmes pour ne pas fourrailler dans les plaies. Et aussi parce que je ne lui demande rien sur le coproducteur de son oeuvre en instance. Ne tout de même pas être masochiste ou lèche.

Etre léger et feindre le « même pas mal ». La regarder bouger différemment. Acquieser lorsqu’elle dit qu’elle se sent animale dans son état. La regarder se lever, la regarder sortir avec moi, regretter qu’il n’y ait pas de ralenti dans la vie normale. L’embrasser sur les joues et dire une autre phrase cliché – la situation l’exige parfois – « Prends soin de toi et de lui ».. Marcher sur la place de la Contrescarpe et me retourner pour la regarder s’éloigner dans une rue, Me retourner encore une fois en souhaitant ne pas me changer en statue de sel. Et puis marcher à grandes enjambées en souriant. Ecrire le mot fin. Parce qu’elle le vaut bien. Parce qu’il le faut bien. Si tu veux être heureux, sois-le.


Finalement, c’est ça la vie
Finalement, c'est ça la vie agrandir

Bien sûr, il y a des centaines de chaînes sur le câble. Mais le hasard a ses raisons. Hier soir, après une journée à traînailler, je suis tombé sur « C’est la vie », de Jean-Pierre Améris, un film qui raconte le quotidien de « La Maison » à Gardanne, où sont accueillis les malades en fin de vie, ou en rémission. C’est le dernier film que j’ai vu avec Véronique avant qu’elle retombe malade, que son cancer du sein se généralise. « La Maison », c’est aussi l’endroit où elle est morte, plutôt paisiblement, un matin où j’étais allé à une réunion à la con. Je n’étais pas là. C’est fou, c’est comme si elle était entré dans le film. Je me souviens que je me sentais étonnament bien dans cet endroit, après l’hôpital. Comme si nous étions dans une chambre d’hôte. En plus, ce film est très doux, avec Jacques Dutronc et Sandrine Bonnaire et un super jolie scène de karaoké où il fait semblant de mal chanter « Mon manège à moi » et où elle est délicieuse. Et puis il l’emmène au ciel dans son avion parce qu’il veut tout faire avant de mourir, se sentir vivant, jouir de la lumière et du paysage. J’adore le sourire de Sandrine Bonnaire depuis son premier film, « A nos amours ». Et puis elle est parfaite quand elle l’engueule. Je ne vais pas raconter le film. Juste faire partager cette impression étonnante de retrouvailles, de repartage. C’est plutôt bien de penser à elle ainsi, de revoir les rochers de Cadaquès, de se dire que la vie est faite pour être vécu fortement, sans calcul.


Il faut bien que jeunesse... agrandir

Désolé, mais là vraiment, je sature. Je craque quand j’entends que Nicolas Sarkozy est plus un sujet de conversation qu’un président. J’en ai assez du mot bling-bling, des bilans qui parlent de l’image Sarkozy et à peine de réalité. J’en ai assez des anniversaires présidentiels célébrés à répétition et de tous les commentaires sur « le culte de Narcisse ». Ce n’est pas de l’actu, c’est du gimmick. Je ne parviens pas à trouver le chef de l’Etat sympathique mais la rengaine médiatique ne sonne plus juste à mon oreille. Je bloque sur les sondages qui répètent tous la même chose et sur les analyses portant sur un cinquième de mandat de chef de l’Etat qui rejouent encore la soirée au « Fouquet’s » et le yacht à Malte. Comme une envie d’autre chose sur la politique, sur le quotidien des Français, sur les questions qu’ils se posent sur leur quotidien. Au secours, j’ai besoin d’air, d’autre chose !

Alors voilà, apprendre au détour d’un flash la mort à 89 ans de Lucien Jeunesse, l’animateur durant trente ans du « Jeu des 1000 francs » sur France Inter. Le bonheur de prononcer de nouveau le mot « franc ». Réentendre « Chers amis, bonjour » et le « Bonjour » du public en réponse. Se souvenir d’un enregistrement un jour au théâtre Bompard, à Marseille où j’avais découvert sa manière théâtrale d’accueillir le public « en vrai ». Il avait fait refaire son « Bonjour » au public et où il s’était gentiment moqué de moi parce que je participais pas. Sacrilège ! Penser avec nostalgie à la spécificité de ce jeu. Il redessinait jour après jour la géographie de la France, d’un pays réel et rural où chaque commune compte. Rendez-vous de salle des fêtes et de hall d’hôtel de ville.

Il nous faisait penser à cette culture fourre-tout à laquelle nous trouvons souvent du charme. Une encyclopédie pour repas en famille. Parce que notre mémoire fonctionne comme cela. Elle retient les anciens comptoirs coloniaux de la France (Chandernagor…), la chanson des supporters des Verts (« Qui c’est les plus forts… »), le nom des châteaux de la Loire (Chambord…), les paroles de « Du côte de chez Swann » (« On oublie l’air un peu trop sûr de soi… »), le détail d’un discours de De Gaulle (« Marcheramo la mano en la mano… »), l’apostrophe inventée par notre imaginaire de Marchais à Elkabbach (« Taisez-vous…), la capitale de la Mongolie extérieure (Oulan-Batour), une citation de Napoléon sur la Chine (« Quand la Chine… ) et un procédé mnémotechnique concernant le nombre 3,14116 (zut, j’ai oublié ! « ).
Nous n’avons pas tous les jours l’occasion d’être candidat du « Jeu des 1000 euros » – il est désormais présenté par Louis Bozon- mais tout ce fourbi intellectuel et sentimental, ce grenier dessiné par quelques rais de lumière, nous rassure, comme un cortège d’amis familiers. Alors, « Chers amis au revoir ». Lucien est parti. Le souvenir fugace de son apparition dans une pub pour une « convention-obsèques ». Son patronyme nous avait fait croire qu’il était éternel.

Et puis Lucien Jeunesse a inspiré un superbe film de Patrice Leconte : « Tandem » avec Jean Rochefort et Gérard Jugnot. Rochefort incarnait avec superbe un animateur lâché par sa station qui ne veut pas vieillir même s’il n’était pas dupe de sa « célébrité ». C’était une belle parabole sur la solitude masculine.

Le petit carillon de la vie joué au xylophone s’est arrêté pour Monsieur Lucien. Jeunesse enfuie. Encore une fois, c’est un peu la nôtre.


Et puis voir passer une autre journée comme passent les rameurs sur le douro. Skiff, quatre de couple, huit de couple, les champions d’aviron passent à la queue-leu-leu sur le Douro, dans les méandres entre les rives couvertes de forêt. Aimer la compagnie de Ricou, Mady, Gaston et Ginette. Quand des personnes me parlent avec confiance, surtout durant ce temps sans enjeu du voyage, j’ai l’impression qu’elles me font cadeau de leur vie. Petit à petit, je fais connaissance avec eux mais surtout avec la galerie des figures de leur village du Sud-Ouest. Il y a là le poète revenue un peu fou des Etats-Unis, qui marche en quinconce et entretient à mains nues les tombeaux de ses ancêtres en plein hiver, le maire en qui on faisait confiance avant son élection et qui a déçu, un membre d’une famille royale en exil dont la femme a eu un enfant avec un gitan, le père meunier de Ricou, une femme pas très jolie et trop maquillée à qui un garçon du village, cruel, lance : « Tu es tombé dans le sac de farine! », la mère patronne de café de Gaston et le Portugais, bien sûr nommé Pinto, qui a repris son commerce aujourd’hui. Tout une communauté étonnante et attachante qui me tient compagnie dans ma cabine quand l’ennui me gagne.
Dans ma bulle hors du temps, alors que je vois passer des troncs d’arbre sur le fleuve, que j’entends un chauffeur un peu fou et joyeux traverser la vallée en face de Folgosa avec la musique à fond, je jette un oeil aux chaînes françaises sur ma télé. J’apprends à quelques heures d’intervalle que Pascal Sevran est mort et puis qu’il est vivant. Et les commentaires entendus sur son décès – « il méritait mieux que le jugement sur ses émissions pastel avec chanteurs d’un autre temps » – restent suspendus dans l’espace, incongrus mais réels, comme des photos voilés qu’on ne peut développer.
Et puis la « Tuna Académica » de l’université de Porto a débarqué le lundi soir pour occuper un séjour qui s’étirait. Des filles avec des capes noires, des tambourins, des mandolines et des guitares et une belle énergie. Ce type de formation est traditionnelle dans les facs et, ma foi, il faut que cela continue. Dans le bar du bateau, elles reprennent des fados en en gommant la mélancolie, elles chantent avec un joli mouvement de houle leurs compositions et c’est charmant comme du vino verde. J’adore la mandoliniste avec ses yeux toujours baissés sur les cordes, ses longs cils, son application et son sourire.
Le mardi 22 avril, – un mois où l’eau, au Portugal, tombe par mille – les autocars sont de retour pour nous emmener à Braga. A bord du « nouméro oune », la guide, Ana Maria Ferreira Vieira, en fait des kilos. Elle annonce que nous ferons deux villes pour le prix d’une et qu’elle nous montrera Guimaraes, le berceau de la nation portugaise. Elle raconte des blagues, fait semblant de ne pas maîtriser les subtilités du français, se moquent des flics, raconte la dictature de Salazar qui disait « un peu de morue, un sardine, cela suffisait à mon peuple et les femmes doivent rester à la maison », entonne avec une belle voix des chansons de chez nous et des fados qui font vibrer les vitres du car. Elle est trop Ana, une sorte de July Sander du tourisme. Mais avec une vraie gentillesse et de la générosité. Plus tard, elle me confiera : « J’essaye d’avoir un style différent des autres guides ». C’est réussi Ana. La pluie, toujours la pluie, comme une compagne familière, nous accompagne encore. Arrivée à Braga, devant la cathédrale aux plus grandes orgues du pays. J’ai l’impression, en longeant les maisons de schiste et de granit, en marchant sur les pavés, sous les nuages et les barreaux de pluie, de faire un voyage en noir et blanc. D’ailleurs, cela se voit sur mes films. Les orgues m’enchantent, les tombeaux et la salle des reliques m’angoissent. Alors je zappe et je trouve un café tout à fait charmant avec un match où Cristiano Ronaldo joue – mais comment font-il ? – des pains au chocolat d’anthologie et une atmosphère. Puis je déniche à l’angle de la rue une boutique qui vend des tee-shirts portugais et qui exhibe en grand un superbe poème d’amour que la vendeuse, tout à fait sympathique et mignonne, me traduit en anglais. Retour au bus après une attente sous la pluie que mon bibi Zara en papier fabriqué au Mexique me rend presque agréable. J’ai l’air d’un Blues Brother rural qui s’est trompé de film.
Guimaraes, dernier arrêt. Le château où est né le Portugal, la statue du fondateur, les rues médiévales, les maisons à colombages, le centre-ville préservé, le chemin de croix du Christ dans des petites chapelles qui présentent des personnages naïfs, des petites places comme brossées à grande eau qui donnent envie de tourner sur soi-même, toujours des boutiques qui font aimer le shopping inutile et Ana Maria qui présente tout cela au pas de charge, comme si elle devait aller chercher son fils à l’école. D’ailleurs, dans le bus, elle nous parle de son gamin ado en évoquant les allocations familiales. C’est un bon garçon, confie-t-elle. Retour dans le brouillard sur les superbes autoroutes sur piliers qui traversent les montagnes. L’argent de l’Europe a bien été utilisé. Les vignes en espalier, à près de deux mètres du sol – la vigne du pendu, selon Ana Maria – jalonnent le paysage, comme les statues de coq dont la guide nous raconte l’origine. Un suspect qui allait être condamné et qui, en désespoir de cause, était allé voir le juge chez lui. L’homme mangeait du coq au vin. Alors, le plaideur avait dit : « Si je suis innocent, ce coq chantera ». Et évidemment la volaille avait sauté de la marmite. Dans le bus, comme de bien entendu, un touriste français raconte l’histoire du coq gaulois qui chante « même les pieds dans la merde ».

 

Une forteresse sur l’Atlantique

 

Arrivée de l’autocar sur le quai du « Fernao de Magalhaes » à Folgosa. Plus envie de retrouver ma cabine où mes bagages sont prêts. Le commissaire de bord, Ricardo, me propose de me rapatrier sur Porto avec le chauffeur qui ramène les guides. Yes ! Je salue Ricou qui me donne son adresse, je récupère mes valises et en voiture Simone. La conversation d’Ana Maria et du chauffeur en portugais me berce dans la nuit. L’autre guide, une jolie brune frisée un peu dodue, me dit qu’ils sont un peu inquiets de leur impolitesse à parler en portugais devant moi et que ce ne sont que des paroles banales sur le temps et la route. Pas de souci, les amis, j’adore. Voilà Porto et sa palanquée de ponts. Rebonjour M. Eiffel, c’est un plaisir. Le chauffeur nous laisse devant la voiture d’Ana Maria qui doit me conduire dans un hôtel du vieux Porto, tout près de chez elle. Sa voiture, une vieille Corsa, ne démarre pas. « C’est la première fois que cela m’arrive », m’assure-t-elle. Un clochard qui fait les poubelles arrive et m’aide à pousser. Je manque de condition sur les pavés. Puis il va chercher un litre d’essence à la station toute proche. Pendant ce temps, je me suis mis au volant et après quelques « reuh, reuh », j’arrive à faire démarrer la bête. Un euro pour le sympathique clochard. Encore un peu de route à travers cette ville que j’aime et nous arrivons dans les petites rues de la pointe de Porto, face à l’Atlantique. « Je suis né dans cette traverse, ma mère habite à quelques numéros et moi, j’habite dans la rue de mon enfance. » Devant l’hôtel Boa Vista, sous les bourrasques de pluie, je tends la main à ma guide-chanteuse. Elle me tend la joue. Je suis un vrai timide. Face à l’hôtel, une forteresse est illuminée. La même que celle que j’ai vu sous d’autres cieux où ont traînés les navigateurs portugais. A Monbassa, au Kenya, à Zanzibar ou à Oman. Dans la rue, un drôle de petit bus rouge qui semble sorti d’une chanson des Beatles ou d’une émission pour enfants. Je me promène un moment sur le front de l’océan battu par la pluie. Des rumeurs de fête montent d’un restaurant sur pilotis de la plage. Un phare m’envoie un message secret, la mer est déchaînée. Je tiens mon petit chapeau. J’aime bien être le personnage de Sempé dans le paysage. Dans ma suite à niveaux avec balcon et grand écran, je regarde encore l’Atlantique par dessus la forteresse. Je rêve à Magellan et à Vasco de Gama. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, talala…
Six heures et demi ce mercredi 23 avril, le chauffeur de taxi m’emmène par le front de mer à l’aéroport Francisco Sa Carneiro de Porto, élu 3e meilleur aéroport du monde dans sa catégorie l’année dernière. Il le vaut bien. Il est moderne et clean comme ses homologues suisses et accueillant comme un lusitanien. 11 km d’autoroute pour fermer doucement la parenthèse portugaise.

Départ à l’aube de Baca de Alva. Le car grimpe dans les collines et puis il entame une longue route vers Salamanque à travers des paysages de western. Des vaches, des grandes propriétés, des 4X4, une nationale sans un virage. Des cols, des descentes, des horizons sans fin et enfin, la dernière station dans les faubourgs de Salamanque. Il fait un froid de gueux. Sur le parking, comme des vestiges du temps où la vie était belle et le temps plus clément, des manèges démontés sur des semi-remorques. Sur l’une d’elles, Hulk est couchée, battu au bout de la dernière reprise. Le snack de la station est sinistre à souhait et les retraités font la queue pour les toilettes. Vite rouler vers Salamanque, voir se dessiner les murs blonds de la ville. Car si Porto et d’autres villes portugaises sont noires, grises, ardoise, Salamanque est blonde, ocre, méditerranéenne. Suivre un peu la visite de la double cathédrale, baroque et romane, se régaler du gigantesque rétable comme une bande dessinée qui raconte la vie de Marie et Jésus, aimer l’histoire de cette rue qui permet d’accéder à la vieille ville et qui s’appelle « Tentenecio », « Arrête-toi, idiot ». C’est ce qu’aurait dit le saint protecteur de la ville à un taureau échappé d’une « abrivado » et qui allait foncer sur des enfants. Le taureau, pas si idiot, s’était arrêté. Et puis laisser là la visite et le temps des cathédrales. Aller comme un enfant en récré dans les rues d’une ville inconnue et qui semble familière. Des boutiques, des bars accueillants, du wi-fi, des étudiantes rieuses et des étudiants hâbleurs, un cité vivante dans son beau corset desserré de pierres blondes. Arpenter la Cale Mayor pour se retrouver sur la Plaza Mayor, une place carrée au beau dallage et aux superbes proportions, entourée d’arcades. Une envie de tourner au milieu, de s’énivrer du spectacle. Rentrer dans de modestes églises romanes, dans la cour de la bibliothèque publique, visiter une drôle d’expo avec un rideau comme ceux de l’été fait de capsules de bouteilles au lieu de perles. Manger dans un bar des tas de petites omelettes et des beignets de courgettes. Regarder dans ce café une fille jolie juchée sur un tabouret avec les cheveux cachés dans une grande casquette, un imper qu’elle garde obstinément fermé et un jean avec une large découpe au genou. Le regard est toujours attiré par un détail presque innocent et pourtant. On se raconte une histoire sur ce qu’on ne voit pas. J’aime bien cette ville étudiante, avec sa faculté qui est la plus ancienne d’Europe avec la Sorbonne. Continuer la flânerie, comme un élève qui taille les cours, s’acheter un pull très utile et un chapeau inutile mais fort beau. Etre un déambulant, l’homme qui ne s’arrête jamais de marcher. Se perdre à peine et revenir vers les remparts de la ville vieille, vers le musée de l’Art Déco et de l’Art Nouveau. Dans les vitrines, les statues graciles et mutines de Chiparus en chryséléphantine : danseuses figées, dames du monde le porte-cigarette à la bouche, séductrices d’ivoire et de bronze. J’aurais adoré me faire interpeller par ces filles gouailleuses et sûres d’elle.
Et puis voilà, laisser les belles figées, les jeunes étudiantes rieuses de Salamanque et repartir en autocar sous la pluie. Cette fois, la tempête est là. Trombes d’eau sur l’autoroute, regards inquiets dans les descentes vers les voies de détresse au marquage au sol rouge et blanc destinées aux cars dont les freins lâchent. Engourdissement malgré tout dans l’autocar comme si un sommeil d’enfant pouvait tout effacer. Des montées, des descentes, des paysages vertigineux, le chauffeur qui double, malgré les bourrasques, des camions. Pour passer le temps, parler avec mes deux gentils couples, de leurs parents et voisins, avec qui je suis maintenant familier même si je ne les connais pas, de leurs disputes politiques, de quelques vedettes de cinéma, des longs repas du dimanche… Et puis le chauffeur crie d’une voix joyeuse : « Portuguaaal ». Une frontière symbolique et encore de la route sous la douche géante. Et si l’Arche n’était pas prête ? Si Noé n’avait pas rassemblé tous les animaux avant notre retour. Mais revoilà le Douro et tous les torrents furieux qui dévalent vers lui à travers les vignes et les eucalyptus. Folgosa est en vue. Près de quatre heures d’autocar. Sur le quai, le commandant nous accueille, l’air aussi maussade que la météo. Il raconte le temps exécrable sur l’Espagne, le débit incroyable du Douro, l’appel des autorités espagnoles de régulation de la navigation – l’essentiel du fleuve, 450 km, coule en Espagne – pour le prévenir d’un lâcher d’eau massif. Comme le quai de Barca de Alva n’est qu’à trois kilomètres en aval du premier barrage espagnol, le « Fernao de Magalhaes » se serait transformé en planche de surf s’il avait pris la vague d’eau. Alors, le commandant a pris la mer -pardon le fleuve- avec son bateau dans la tourmente pour le mettre à l’abri bien en aval, à Folgosa, tout prêt du barrage de Regua. D’où le retour plus long pour les cars – « nouméro 1 pour les passagers francophones, nouméro 2 pour les germanophones » – pou rejoindre plus bas sur le Douro notre péniche de luxe fuyant devant la montée des eaux. Le commandant Jean-Marc Portebois raconte sa traversée dans la tempête assurant que l’essentiel est d’assurer la sécurité du bateau et des passagers mais il semble jubiler d’avoir vécu cette épreuve qui fait les vrais officiers, genre Clooney en patron pêcheur dans « En pleine tempête », escaladant la vague géante. Il raconte les rochers qu’il faut éviter, la navigation à l’arrache dans les gorges, les « cinq chaises qui se sont envolées sur le pont ». Petite promenade dans Folgosa, un drôle de panneau « Marmelale », une église qui se prend pour un orchestre symphonique, des maisons à l’abandon qui ont gardé la trace des combats politiques.
A bord du navire qui fut balloté, excuses pour le désagrément, « Tout l’équipage est mobilisé pour vous faire oublier ces mauvaises conditions et l’essentiel est que nous soyons bien ensemble, à l’intérieur. Notre soleil, c’est vous. ». J’adore cette manière d’en faire trop des croisières, de cultiver une très douce politesse, de trouver des solutions à tout, même aux cataclysmes, de se présenter tous les soirs, de faire défiler le personnel en uniforme de prestige, de donner du sens au temps qui s’étire.
Au matin, remontée du fleuve pas du tout impassible vers Pinhao. Son promontoire, ses vignes en terrasse, son pont Eiffel, son délicieux pain de viande, sa gare à azulejos et à réservoir western et son café internet avec des écrans à monnayeur et leur unité centrale qui ne lit pas mes cartes SD ni mon disque dur externe. La serveuse revêche ne peut rien pour moi. Repartir sur le quai aux énormes réservoirs de stockage en béton de porto. Boire justement du porto à la baraque-tonneau de vente pour les touristes avec mes amis du Sud-Ouest, particulièrement Ricou le déconneur qui se désole que son ami Gaston soit de droite. Redécouvrir la douceur de la légère ivresse. Voler quelques mignonnettes de porto dans un panier.
De petits créneaux de soleil pour ne pas oublier qu’il existe. Et puis l’excursion de l’après-midi – « car nouméro oun… » pour les vignobles, la ville de San Joao da Pesqueira. Montée vertigineuse à travers toutes les sortes de vignobles en coteaux. Leçon d’agronomie traditionnelle et moderne grandeur nature. Des vignes en terrasses traditionnelles, deux trois rangs et un mur en schiste de soutènement avec un escalier pour aller de l’une à l’autre. D’autres en terrasses plus larges, avec ou sans mur de pierre. Ici, il pleut comme vache comme il pisse mais les orages qui emportent la terre sont très rares alors les coteaux restent en place. Et puis d’autres vignes sur les lignes de niveaux ou plantées en éventail depuis le haut vers le bas, épousant la descente. Des horizontales, des verticales, des ondulations, une véritable exposition universelle de cépages et de génie agricole. Un puzzle en brun et vert qui descend vers le Douro ou le Rio Torto. Le guide, Joao, qui a l’air d’un mousquetaire qui aurait abusé du Nutella, parle joliment des vignes « cimeterres », des petits vignoles abandonnés après le philoxera où les paysans ont préféré replanter des oliviers car l’huile d’olive « azeite » se vend aussi bien que le porto. Cela fait des taches grises dans le paysages, de petites taches de vieillesse sur le paysage flamboyant. Une histoire dans l’histoire en cours. Raconter tout cela à une table du bar du « Fernao de Magalhaes » avec Henri Salvador qui chante « La Méditerranée » avec ces mots « Et la croisière ne s’amuse plus du tout… » Les vers de « Jardin d’Hiver » qui résonne en moi. Un album parfait pour l’alanguissement du voyage fluvial. Une pensée pour Véronique qui aurait rigolé avec moi de cette croisière et de mes petits malheurs de voyageur solitaire. Les jours avec elle vers Bilbao. Revenir au présent, à la sortie vignobles. Une halte à San Joao da Pesqueira. Charmante petite ville, place centrale rectangulaire à colonnades, deux soeurs qui vendent des caramels durs au citron et à la cannelle. Des maisons à deux portes, l’une étroite, l’autre large. « C’était les maisons des juifs portugais, raconte le guide. D’abord pourchassés puis protégés. La porte étroite pour grimper à l’appartement à l’étage, la porte large au rez-de-chaussée, c’était le magasin. »
Les autocars repartent vers les vignobles qui font les beaux sur les coteaux – et je me mets en travers, et je me mets en long et j’ondule et je me fais étroit – Grimpette d’enfer vers la « Pinta do Seixo », un domaine de la société Sandeman fondée par un Ecossais – vous savez l’homme à la cape et au chapeau noir genre Zorro – une société qui fait elle-même partie du holding financier portugais Sogrape. Ca ne rigole pas dans le porto. Du bel et bon capitalisme agricole loin de la propriété familiale. Route au beau dallage et pavage, schiste omniprésent, architecture moderne, vignes bien sages en-dessous de nous. L’homme en noir est là qui me fait sursauter à l’entrée. Comme si je tombais sur un grand noir avec un chapeau de zouave à l’entrée des usines Banania ou si Monsieur Propre me faisait l’accolade avant que je visite les usines Procter and Gamble. En fait, ce n’est pas le vrai Monsieur Sandeman mais un figurant pour faire s’animer le logo connu dans le monde entier. Le guide de la maison viticole, télécommande à la main pour déclencher les écrans plats des murs, explique que le logo a été créé par un graphiste qui voulait symboliser dans un même personnage les deux productions principales de la société pour la bonne société britannique, le porto – avec la cape noire des étudiants portugais – et le cherry – avec le sombrero espagnol. Bâtiment moderne tout récent, film de présentation pour raconter un « monde de volupté et d’harmonie, a touch of class ». On se croirait dans un SAS sponsorisé par les grandes marques. Le clip sur grand écran est visible depuis un grand balcon au-dessus de cuves en granit carrées. Soudain, l’écran s’élève et les vignobles se dessinent dans une grande baie. Les cuves sont des pressoirs où des écraseurs pneumatiques contrôlés par électronique reproduisent l’ancien pas des fouleurs de grappes. Trop fort ce marketing, cette mise en scène à grand spectacle d’un produit, d’une tradition. Tout comme la salle de dégustation et la boutique qui s’ouvrent par une immense baie sur les « restanques » de vignes et la vallée du Douro. Je suis bluffé. Mes amis du Sud-Ouest aussi. Des leçons à retenir pour les caves provençales qui donnent sur les vallées. Ricou demande à l’étudiant qui jouait Zorro-Sandeman de poser pour moi devant le point de vue. Finalement, l’homme en noir est très gentil. Il tient sa cape et « El sombrero » dans les bourrasques.
Retour moins long à travers vignobles, villages, et usines de distillation d’eau-de-vie vers Folgosa où le bateau a dû revenir, car, en dehors de celle qui tombe du ciel, de l’eau arrive encore des 46 barrages espagnols. Soirée de gala, grand discours du commandant et du commissaire de bord. Ce dernier est parfait : « Si nous gardons le sourire dans ces circonstances, c’est parce que nous sommes votre reflet ». Applaudissements nourris. Etreinte du commandant avec sa grande fille Sandy, qui est à bord avec son jules. Son autre fille, Manon, qui a fêté ses deux ans à bord est née d’une deuxième union avec une capitaine, Christelle, qui travaille elle aussi sur le bateau de croisière. De l’émotion, des larmes retenues, c’est la grande famille du Douro. Envoyez le foie gras, l’omelette norvégienne – ah les terribles souvenirs de repas du dimanche en famille – et la chanteuse de fado après un terrible collègue qui se prend pour Julio Iglesias. Saudade, saudade…

On the ring again Rocky

mars 29, 2008


Pourquoi cette soudaine envie de frapper, ce bonheur de taper sans retenue dans un sac, cette sensation énorme quand les poings frappent, ce plaisir de découvrir un sport où la force et la technique doivent s’allier? Rocky 13, Philippe of Marseille découvrant tout à la fois sa force et ses lacunes. Avec mon coach Franck, je découvre aussi le plaisir des progrès, cette sensation de la hanche qui tourne et emmène mon poing, un air de hip-hop qui résonne dans la salle de gymnase vide, le shadow-boxing face aux glaces, l’envie furieuse de tuer le sac, comme Mike Tyson. Et se sentir aussi tout à la fois vieux et jeune, comme le « Rocky Balboa » qui renaît face au jeune boxeur branché bling-bling et est tout à fait émouvant sur la tombe de sa femme. Blessé et indestructible. Dieu que j’aime la boxe. Et dieu aussi que ma bedaine m’emmerde pour taper encore plus fort, comme Foreman et Ali à Kinsasha.

Avoir l’explosivité de Mike Tyson, la légèreté de Mohamed Ali, danser sa boxe, avoir la puissance de Foreman, l’endurance et l’humanité de Rocky. Revivre en sentant la force dans ses poings, frapper encore et encore du même bras, en faire son levier, son canon. Découvrir un sport avec un bonheur d’enfant et de tueur gentil. Sauter à la corde pour se faire des jambes d’acier. Tourner autour d’un grand sac et en faire son adversaire virevoltant. Boxer contre des ombres, des fantômes et surtout contre soi. Vouloir l’épuisement et renaître d’un coup. Vivre quoi, en direct et sans crochet, avant qu’un uppercut vous cueille.


Enfant, je regardais avec fascination cette publicité dans le « Chasseur Français » ou « Modes de Paris » où un gringalet dont les filles se moquaient se transformait grâce à un programme révolutionnaire en un culturiste taillé en V et presque en W. Je m’imaginais recevoir la barre de torsion et voir mes trapèzes se développer. Eh bien mon héros de papier s’est incarné. Alain Bernard, avec son envergure de 2,05 m et sa musculature surpuissante, efface de mon Panthéon personnel « Blek le Roc », le trappeur taillé comme un séquoia, Victor Mature dans « Samson et Dalila » et même le Schwarzy de <Conan le Barbare>.

Le nageur d’Aubagne surnommé l’ « aéroglisseur » avec sa combinaison magique crève l’écran comme il fait éclater avec ses battoirs la surface des bassins olympiques. 1 mètre 87 pour 96 kilos et un incroyable record du monde du 100 mètres nage libre en 47 secondes et 50 centièmes 24 heures après l’avoir déjà battu en 47 secondes 60 centièmes en nageant à 7,5 km/h. Un peu comme si Asafa Powell battait son record du monde du 100 mètres « sur terre » en descendant de 9’’74 à 9’’67 ! Mais surtout, il me permet de ressortir du dictionnaire à clichés la délicieuse expression « armoire à glaces ». Car nous avons sans doute besoin, dans une époque un peu étriquée, où la rêche réalité nous comprime les testicules comme un jean slim, de colosses hors normes pour faire péter les coutures. Le XXL, quand il se dessine sous la forme d’un torse de gladiateur et d’abdominaux modèle tablette de chocolat et pas en Obélix ventripotent, nous modèle des super héros consolateurs.

Alain Bernard, le requin explosif, surgit au printemps dans notre univers médiatique après le déboulé à l’automne dernier de l’homme des bois Sébastien Chabal. Le « glouglouglouglouglou » pour accompagner chaque battement de bras de Bernard dans les bassins pourrait remplacer le « Houuuu » poussé dans les stades à chaque charge du « Démolisseur ». Une armoire en bois flotté en chasse une en chêne massif. Voilà de bien beaux gabarits dont la croissance a de quoi faire rêver. Y compris un Président plutôt poids plume qui voit celle de la France perdre du muscle.

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