Trompettes d’or

novembre 22, 2009

Dors ma ville aux pluies d’automne
Odeurs de craie qu’enfant griffonne
Trottoirs mouillés
Les marronniers
Bonsoir (…)
Oh! ma ville aux pluies d’automne
Un jour, si ton parfum m’étonne
Cheveux mouillés
Gorge serrée
Du soir.”

Je ne sais pas si vous le ressentez mais avec le gris de l’actu, il y a comme une bouffée d’automne qui monte en nous. Un absolu besoin d’ors et d’ocre qui s’inscrit dans notre esprit. Des envies de paysages or sous le gris du ciel. La nécessite d’être dehors et de rouler le long des champs et des vignes où l’on brûle les ceps ou les feuilles mortes (photo FB).

Ces impressions étonnantes de bonheur moelleux que chante si bien Julien Clerc dans “J’ai eu trente ans”. Un texte écrit par Maxime le Forestier qui était invité pour les trente ans de Juju et qui n’avait pas eu le temps d’acheter un cadeau. Ah si un jour, pour notre anniversaire, quelqu’un pouvait nous offrir une telle brassée d’impressions !
Donc voir la route couper toutes ces couleurs sous le peuple des nuages, s’amuser en scooter à poser le pied par terre en roulant dans les feuilles mortes et de les accumuler devant moi. Se sentir écolier sur le chemin de la classe, randonneur fou de lumières et de senteurs, ramasseur de champignons, chasseur. Oui chasseur à la “passée” comme jadis avec mon père, quand nous attendions le soir les grives qui allaient se coucher dans la montagne et qui volaient bas, un peu ivres après s’être gavées des raisins qui restaient dans les vignes.

Se sentir à la fois bien et mal. Heureux de cette douceur. Triste comme d’une fin. L’automne est une vie qui passe. Mais bizarrement se dire qu’il rassemble toutes les sensations : le feu, l’humide, les odeurs, les douces pourritures. C’est une saison paradoxale où l’on sait que tout passe et où pourtant on laisse faire, on laisse s’envoler les feuilles sans les retenir. Parce que, sans doute, quelque chose reviendra, renaître.
C’est ainsi que les saisons vivent et les pensées parfois les suivent.
Nous avons envie de tweed et de velours, de pulls marrons et d’écharpes précieuses. Nous avons envie d’une cheminée qui ne tire pas bien pour avoir une odeur de fumée sur nous. Nous avons envie de genévrier qui brûle vite dans l’âtre. J’avais envie de sanguins au feu de bois. Nous avons envie de mettre une canadienne de notre père et de retrouver un mot de lui dans la poche.
Nous avons tous envie d’automne sur les pentes du Ventoux, les routes de la Drôme provençale, les collines de la Cadière d’azur, les Gorges de la Nesque, la Castagniccia, les hauteurs de Saint-Michel l’Observatoire et tous les sentiers de nos coeurs.

bains2

"La première fois, ça surprend, l'épilation". Laissons passer l'ange.

On devrait toujours prendre un café chez l’esthéticienne. Là se joue la vraie vie, au poil près.Intérieur jour, les Bains des Cinq Avenues. Souad, cliente, 25 ans, sourire XXXXXXL, tignasse bouclée d’arabe qui ondule, raconte sa formation à Nelli, la maîtresse des lieux. Elle dit qu’elle apprend les règles de la sécurité incendie dans les lieux qui accueillent du public. “L’évacuation, les systèmes de sécurité pour éviter la propagation des flammes.” Elle parle des installations superbes du “Pavot”. En fait le Grand Pavois à Marseille. Cette liane qui danse dès qu’elle se lève s’y connaît en matière d’embrasement.

Nelli raconte elle ses “leçons de code particulières”, parce qu’elle n’est pas libre aux horaires d’ouverture de l’auto-école. Elle se plaint de son frère qui ne “termine pas ses travaux”. Elle se plaint qu’il est “déglass”. On traduit “dégueulasse”. Et, tout sourire, elle désigne Souad en disant : “C’est elle qui a failli me faire perdre toute ma clientèle en criant quand je lui épilais le maillot”.
Souad, qui n’a pas l’air d’avoir froid aux yeux, rougit et lance : “Nelli, tu ne peux pas te taire, c’est déglasse ce que tu dis là”. Et elle vous prend à témoin : “Ca fait mal la première fois, ça surprend”. On la rassure en lui racontant notre épilation du dos et l’arrachage de la première bande. Et puis on laisse passer un ange, lisse comme un galet.
Nelli accueille une autre cliente : “Elle est psychologue, j’ai une bonne clientèle non ?”
“Tout le monde vous aime bien”, répond la dame elle aussi tout sourire.
Les deux s’éclipsent pour un soin. Reste Souad et moi. Elle se lève et improvise une petite chorégraphie.
” J’aimerais faire de la danse orientale”, se met-elle à rêver;
” Vous devriez prendre un peu de poids alors”, lui répond-on en voyant son petit ventre plat que le bas de son tee-shirt et le haut de son jooging ne parvienne pas à cacher et ça serait dommage.
“Arrêtez, vous allez me complexer”, sourit-elle. Ce n’était pas le but et on aurait bien du mal à le faire.
“Il ne faut pas croire comme ça mais je suis timide”, ose-t-elle.
On lui raconte “La graine et le mulet”, où la jeune actrice marseillaiseHafsia Herzi danse pour faire patienter les clients d’un restaurant. Le réalisateur l’avait gavée pour qu’elle prenne des formes plus conformes aux canons orientaux. Souad ne connaît pas ce film. Cela l’amuse.
On lui parle de notre séjour dans un hôtel près d’un parcours de golf. “Vous auriez dû y jouer, ça permet de faire des connaissances”, assure la jeune fille, très sûre d’elle. Elle raconte une émission sur les célibataires et toutes les manières de trouver l’âme soeur. On lui dit qu’elle n’a sans doute pas besoin de tels artifices. Elle sourit et elle dit que “ce n’est pas si simple de se caler”. Pour cette beauté portuaire, c’est mieux que de se caser.
On prend ses courses. Nelli est remonté du hammam. “C’est un plaisir de boire un café avec vous mais il faut que j’épile Souad avant qu’elle aille à sa formation”. “Ne criez pas cette fois”, lance-t-on à la future spécialiste de la sécurité incendie. “Eh je ne crie plus”, assure-t-elle.
On laisse repasser l’ange silencieux et lisse comme un galet, dans une subtile senteur de miel.

Elle s’est assise à une table près de moi dans une brasserie marseillaise. Elle demande à voix haute et d’un trait : “Un café noisette avec une sucrette dedans, combien je vous dois s’il vous plaît ?”. C’est une habituée de l’établissement. Bernard, le patron, la sert vite, habitué de cette commande immuable, presque amusé par le rite. Elle sourit et tire de son petit sac à main une enveloppe avec des coupures de 50, 20 et 10 euros. Comme des milliers d’autres retraités, elle prépare ses petites enveloppes.

On lui glisse de se méfier, de bien ranger son argent mais elle répond : “Ne vous en faites pas”. Chez ces gens-là, monsieur, le budget se compte au centime près et la prévoyance est une règle de vie. Bernard raconte après le départ de sa cliente la vie de sa voisine, rendue un peu plus compliquée par l’interdiction faite au facteur de lui amener l’argent de son mandat. Jeanne habite dans un quartier escarpée sur les hauteurs de Marseille, au Nord et sa santé l’empêche de marcher suffisamment longtemps pour aller jusqu’à la poste, à un km au bas de son immeuble (Photo Philippe Larue). 

Alors, ce sont les habitants de son bloc qui l’aident désormais.

Un jour, Bernard a été le messager. Il lui a amené l’argent. Jeanne l’a remercié et a immédiatement prélevé l’argent de ses charges fixes. Puis elle a fait ses enveloppes journalières. “Il y avait 8,70 euros dans chacune d’elle, se souvient le patron de bar. Elle comptait les petites pièces.” Jeanne est veuve. Son mari a travaillé toute sa vie. Elle a une pension de 600 euros par mois. Et malgré cette petite vie de petites enveloppes, elle arrive à rogner, centime après centime, pour le Noël de ses petits-enfants. Bernard a refermé la porte, ému et son émotion est toujours présente lorsqu’il raconte.

Pourquoi fait-on la vie toujours plus difficile à ces grands-mères dignes jusqu’au bout, qui ne se plaignent pas et rangent leurs enveloppes dans un tiroir du buffet, près des vieilles lettres de leurs enfants, en espérant qu’elles n’auront pas d’imprévus ?

Rouge comme le souvenir

novembre 2, 2009

étéindien

Des collines or, vert et rouge qui vous nourrissent, vous remplissent

Echappées belles : c’est le mot qui me vient pour parler de ma virée entre Haut-Vaucluse et Drôme, autour de cette bizarrerie géographique qu’est l’Enclave des Papes. J’avais envie d’y revenir après mon reportage sur la maternité de Valréas. C’est une terre qui accueille le promeneur solitaire comme le ventre doux d’une femme. Ici, j’ai redécouvert le sens du mot automne. J’ai roulé dans ma Clio de location comme un voyageur de commerce devenu fou qui continuer à sillonner les routes de France même sans clients à aller démarcher, comme les héros paumés de “Duets” avec Gwynett Paltrow, qui vont chanter de karaoké en karaoké dans des trous perdus des Etats-Unis.

Mais sur ces terres dessinés par l’homme, dans ce pays de paysans, point de collines désolés ni de déserts à perte de vue avec un motel impropable.  Les vignes encadrent le paysage, le mettent en scène, comme dans la vallée du Douro, au Portugal. Avec une douceur en plus, des collines plus alanguies comme des seins menus. J’aime ces rosiers témoins au début des rangs, pour repérer les attaques de pucerons ou d’autres maladies. J’aime ces vins de Suze-la-Rousse, Visan, Saint-Secret ou le provocateur Vinsobres qui vous descendent dans le gosier comme un Jésus en culotte de velours.

Surtout, il y avait cette symphonie en or, ocre, vert tendre et châtaigne sur les collines, ces vraies couleurs d’été indien qu’on trouve beaucoup moins plus bas en Provence, quand les pins prennent le dessus sur les buissons flamboyants accrochés aux rochers, les chênes, les hêtres, les cyprès ou les peupliers qui bruissent dans le vent.

Ah le bonheur de se sentir dans le paysage, sur ces routes qui longent une rivière, une falaise abrupte ou une terre qui vient d’être labourée ! Ces routes qui coupent le paysage au couteau ou se perdent en lacets sans fin en son sein. C’est un moment de grâce où la voiture semble glisser hors du temps. Un cheval se met soudain à galoper dans un champ que vous longez. Les caves s’affichent comme des stars avec des panneaux géants à l’entrée des villages ou des lettres hollywoodiennes sur les tuiles de leur toit. A Sainte-Cécile-les-Vignes, un gigantesque “Cecilia” se découvre ainsi en descendant vers le village. Et on pense un instant à l’ex du Président qui doit rouler ainsi avec son nouveau jules dans le Montana. On se dit que la vie, c’est cela, rouler sans but dans des paysages qui redessinent les couleurs de leur palette, se sentir étranger dans son propre pays, héros du livre “Un sport et un passe-temps” de James Salter. Taulignan ou Valréas comme Autun.

Se faire des souvenirs rouges, des pensées d’arrière-saison, pour brûler sa vie toujours plus fort.