Bouche cousue le lapin des secrets

Bouche cousue le lapin des secrets

J’adore ce lapin-doudou en suspension exposé au 41 rue Montgrand, devant lequel j’ai éclaté de rire à lagrande surprise des visiteurs et qui est l’œuvre de Julie Bouanich.
Celle belle girafe drôle et roublarde peint dans son atelier du 5 rue Pascal à Marseille avec une grâce légère les poupées et peluches qu’elle collectionne et les objets du quotidien. Elle porte le nom d’un garçon qui m’a causé beaucoup de soucis quand j’étais jeune mais je lui pardonne. A elle, pas au garçon.
Ce Bouanich ressorti du fond de ma mémoire habitait tout comme moi à la cité Py, dans le quartier de Montolivet à Marseille. Avec sa tignasse frisée, il me ressemblait beaucoup et, sans que je me sois jamais trouvé avec lui au même moment, ne cessait d’insulter et d’emmerder une fille dans le bus n°6 que je prenais aussi.
Alors, avec une amie, elles sont venus se plaindre à ma mère, me prenant pour lui. Il a fallu que je convainque ma maman que, timide comme tout, je ne parlais à personne et que je n’avais jamais insulté cette fille. Finalement la confusion a été reconnue mais la gamine n’est jamais venue s’excuser. Elle a envoyé sa cop’s faire son mea culpa à sa place. Satané Bouanich.
En y repensant, on peut ainsi se faire piéger, surtout si on se met à bafouiller, à paraître coupable quand on est juste affolé par l’erreur.
Julie, continuez à peindre des images quasi-enfantines, des lapins et des ours pastels pendant que je tourne une page de mon enfance.

Laisse ta main, là

octobre 11, 2009

Accepter la tendresse avec le vertige du sexe
Accepter la tendresse avec le vertige du sexe

Je pensais qu’avec une phrase comme “Tu veux bien laisser ta main, là.”, on peut se raconter toute une histoire. Alors, avec mon faux-fils Romain Capdepon, nous relevons le défi de ce ping-pong littéraire et affectif. C’est lui qui débute et il met la barre très haut. “«Tu veux bien laisser ta main». Margot venait de prononcer cette ultime demande avec une difficulté si douce et ces mots avaient retenti si fort en lui qu’il revint sur ses pas. Margot avait besoin de lui, il avait besoin d’elle. Et pour la première fois en trente années de bonheur, ils venaient d’évoquer leur séparation. Inévitable, douloureuse, définitive. Cette fois, c’est la mort qui avait endossé ces habits de maîtresse, d’amant, et de routine que le couple avait évité sans heurt. Cette mort que Margot avait tutoyé dans ce banal accident sur la route des vacances. Cette phrase était leur phrase. La première fois, la toute première fois, c’est Marc qui l’avait dite. Dans ce petit restaurant parisien de la rue du Faubourg St Martin. Le soir de leur rencontre. Ce soir-là, alors qu’il commandait une seconde bouteille de champagne, elle avait pris les devants. A l’époque les femmes ne prenaient pas les devants. Mais ce soir-là, celle qui deviendra la mère de ses deux fils posa délicatement sa main sur la sienne. Surpris, il la retira. Vexée, elle feint de devoir aller se repoudrer le nez. Et il lâcha ces mots magiques…

Mais cette fois, point de bistroquet parisien, point de bouteille de champagne. Margot vivait ses dernières heures sur ce lit d’hôpital. Et Marc allait laisser sa main, là.”

Surtout ne pas flancher devant ce beau texte. Faire du Larue comme du Capdebon. Différent et pareil.

Mais il se demandait pourquoi il avait si peur de la tendresse. Pourquoi sa main avait tant de mal à consoler, à apaiser à l’approche de la mort quand il avait tant d’aisance à caresser, à surprendre encore Margot d’une paume balladeuse, de doigts fureteurs. Il se rendait compte combien il était un handicapé de la douceur. Il ne savait pas étreindre, embrasser comme une mère, comme ces hommes qui savaient prendre dans leurs bras un enfant qui a peur ou une femme qui souffre. Il savait que c’était un héritage familial, que son père ne savait pas faire une bise sur les joues, qu’il donnait une sorte d’accolade de ministre remettant une décoration. Mais là, Margot avait besoin de lui, car la peur, même si elle n’en laissait rien sentir, la tenaillait. Il ne fallait pas être un héros dans ces moments-là car n’importe quel humain a envie de fuir devant la mort. Mais on reste par pur instinct animal. Parce qu’on s’imagine soi-même face à cette immense solitude et qu’on a besoin de quelqu’un qui se roule en boule autour de vous. Ne pas laisser Margot et convoquer dans son esprit tous les moments forts de leur vie. Et avant tout le plaisir brut, le sexe qui le rendait joyeux et légers. Un instant il pensa à ce film de Guédiguian, “Marius et Jeannette”, quand une des héroïnes raconte que les prisonniers et les prisonnières d’un camp de concentration se donnent rendez-vous aux grillages et font l’amour sur les barbelés en jetant une couverture dessus pour ne pas se blesser. Oui l’amour et le désir comme une négation furieuse du temps qui s’arrête. Il se souvenait de cette grille qui donnait sur les calanques, de Margot collé à lui.

Joli, faux père….je continue.

Soudain, Margot fut prise de spasmes. De spasmes d’une rare violence. Son corps entier sursautait, ses sublimes yeux verts anis étaient révulsés. Marc paniquait, criait, pleurait. Les infirmières, prises de court, en appelaient aux médecins bien occupés dans cet hôpital niçois où le manque de personnel était visiblement criant. L’une d’entre elles, plus expérimentée, reprit tout de même ses esprits et injecta dans les veines de Margot assez de calmants pour que son corps s’immobilise, enfin. Ces quelques secondes d’anarchie physique avaient duré un siècle. Marc, en observant l’amour de sa vie attirée par cette fameuse lumière blanche, s’était vu passé le film de leur histoire. Il avait revu les sourires, les rires, les cris, les crises. Il avait vu les noëls en famille, les vacances au ski, en corse, les nuits torrides, leur rencontre, ce verre qu’elle lui avait offert au beau milieu d’une incroyable après-midi de mai, dans les jardins du Luxembourg. A l’époque, les femmes n’offraient pas de verre aux hommes. Mais Margot n’était pas les autres. Elle était de celles qui ne laissent pas une miette de la vie, qui savourent chaque seconde. C’est sans doute pour cette raison qu’elle était si peu impressionnée par la mort. Elle avait tout de même besoin de lui, elle voulait qu’il laisse sa main, là”.

Continuer donc le texte de Romain. Etre Larue mais surtout Lazare.

“Il se souvenait de cette phrase murmurée alors qu’il entrait dans la chambre : “J’ai froid, je veux la peau de loup”. Il avait pu emmener cette incroyable pelisse où couraient les fantômes d’un troupeau de loups chinois alors que l’asepsie était plutôt de règle dans un hôpital. Mais là, les infirmières lui avaient laissé étendre sur elle cette couette digne d’un porno des années 1970 avec Brigitte Lahaye. Quand il la sentait souffrir, il parvenait enfin, après toutes ses années, à lui prendre la main. Mais son regard était attiré par les infirmières qui entraient dans la chambre, maquillées comme des voitures volées. Alors il repensait à son désir pour elle, à cet incroyable cadeau qu’est le ventre d’une femme. Il se souvenait qu’un jour une amie lui avait raconté qu’un amant italien l’avait quitté sans faire de bruit à l’aube et qu’elle avait couru après lui dans la rue. “Je l’ai attrapé dans la rue et je lui dit que je pouvais bien lui offrir un café et des tartines, l’accueillir dans ma cuisine après lui avoir accueilli en moi”, lui avait-elle raconté. Cela coulait de source, si l’on peut dire. Il aimait le solide bon sens féminin, les femmes qui ne faisaient pas de détour. C’est pour cela qu’il aimait Margot la guerrière. Margot la parleuse au lit qui parfois, l’éblouissait d’une phrase. “Tenir ton sexe, lui avait-elle glissé à l’oreille en le faisant, c’est un peu tenir à toi.” C’était juste. Comme lorsqu’il posait la main sur son sexe et qu’il disait : “C’est rien une vie, cela tient dans une paume”. Il se souvenait de lui avoir demandé un jour une lettre de sexe et de l’avoir obtenu facilement, comme un gamin qui reçoit la panoplie dont il rêvait à Noël. La lettre disait : “J’ai donc mis Jeannot dans ma chatte et j’ai marché dans l’appartement à petits pas pour qu’il ne glisse pas hors de moi. Je portais une jupe droite très femme fatale et des talons hauts qui me font une démarche chaloupée. Je me sentais soumise, geisha, esclave de tes désirs et en même temps, femelle libre et arrogante de luxure. Je me suis regardée dans toutes les glaces de la maison, sous tous les angles, tour à tour soumise et aguichante. Pendant tout ce temps j’imaginais ta voix qui ordonnait, exigeait. A certains moments, c’était ma voix qui prenait le dessus et qui disait “tu me vois, regarde moi bien, regarde comme je suis belle et brûlante, je suis a toi, je suis ton amazone; insatiable et prète à tout, ivre de désir”. Il se mit à dire à haute voix : “Alors, tu veux bien laisser ta main, là”. Et il tenta de penser de revoir Margot d’avant, d’avant l’accident. Il se souvenait comment elle l’avait apprivoisé, converti à la tendresse. “La douceur des hommes, ce n’est pas une faiblesse”, lui répétait-elle en souriant. Avec elle, il avait appris à sortir de lui toute cette adrénaline qui l’empêchait de contempler, de goûter le moment. Elle aimait nager longuement sur les plages d’arrière-saison. Elle aimait parler au coeur de nuit, quand l’amour les avait épuisé. Elle avait inventé au début de leur histoire un jeu avec lui : “Une cicatrice, une histoire”. Amusé, il lui avait conté cette trace au bout du majeur, souvenir d’une boîte de conserve de confiture où il avait mis le doigt alors que sa mère s’affolait, en poussant du mauvais côté. Ce large trait sous le menton, quand, pour son premier rasage, il n’avait pas compris qu’on ne poussait pas sur le côté un Gillette sous peine de s’égorger. Ou de paraître devant sa mère effrayé le visage ensanglanté. Elle lui avait montré sa marque sur le tibia, souvenir d’un détestable danceur, sa cicatrice sur le menton, elle aussi, témoin de la poussée de colère d’un petit cousin qui l’avait renversée alors qu’elle faisait du vélo. Elle lui avait parlé, avec un sourire triste, de cette blessure dans son ventre, de ces enfants perdus, loin d’elle. Et il avait désiré fort combler ce manque, lui faire des minots beaux, joueurs et malins. Quand il parlait de ça et qu’il était en elle, elle prenait sa main, la posait sur son ventre et lui disait : “Tu veux bien la laisser, là ?”. Avec Margot, il avait fait bien des apprentissages. La douceur, la sincérité, la tendresse, même si c’est cela qui lui était le plus difficile. Il disait toujours à ses rares amis hommes -il n’aimait pas la compagnie masculine- que les femmes étaient les meilleures des profs. Il se souvenait que jeune homme il sortait toujours avec des “dames”, comme il disait alors, de dix ou vingt ans plus âgées que lui. Elles l’avaient “débourré” à l’instar des cavaliers pour un cheval. Ch. lui avait appris à s’habiller alors qu’il aurait pu vivre la malédiction du cake marseillais. “Fais sobre, lui répétait-elle, du noir, de la simplicité italienne. Des chemises blanches bien repassées et surtout cire tes chaussures.” J., elle, l’avait amené au théâtre. Elle lui avait évité ainsi quelques soirées dans des boîtes à la con et des discussions vaines entre potes. Il était méfiant au début quand il entrait dans une salle où les spectateurs étaient assis sur scène au lieu d’être sur les gradins. Mais il avait aimé ces pièces qui ressemblaient parfois à la vie comme “Le banquet” ou les lectures d’Italo Calvino avec son singulier personnage, Monsieur Palomar. Il avait toujours gardé le goût de cela : les lectures dépouillés d’un texte, sans l’artifice d’une mise en scène. Et il se souvenait du petit livre de cet auteur que lui avait offert J. : “Le château des destins croisés”. Quand ils pénétraient dans le château, les personnages du livre perdaient l’usage de la parole et n’échangeaient qu’avec des cartes de tarot. En fait, la vie ce n’était que cela. Tirer la bonne carte et surtout en faire bonne usage. Margot, c’était la plus belle de ses cartes. Son atout majeur et il se demandait comme il allait continuer à jouer en la perdant. Il avait avec elle la meilleur des mains, comme disait Jean, son pote amoureux de poker. Alors, “Laisse ta main, là”, suppliait-il.

Passage de relais Romain. C’est drôle, c’est un jeu dangereux.

Margot s’endormait très tôt chaque soir, assommée sous les doses de morphine bombardées par ces guerrières d’infirmières tentant une sorte de putsch à sa douleur latente. Lui, somnolait dès le soleil couché. Entre deux rêves furtifs et cette réalité cauchemardesque, il ressassait cette peur de la perdre. Il était tenaillé. L’angoisse le faisait délirer. Comment Louis et Arthur, leurs jumeaux, allaient-ils supporter le départ de cette maman si aimante ? Allaient-ils, comme des ados de base, se réfugier dans l’alcool, la drogue, le sexe, la dépression ? Marc était au bord du gouffre et prenait conscience qu’il avait appris à être deux. Qu’elle lui avait appris à être deux. Mais était il encore capable de n’être qu’un ? Parviendrait-il un jour à poser les mains sur un autre corps ? Vivrait-il dans le passé, ou deviendrait-il au contraire un épicurien soudainement amputé de tous sentiments amoureux ? Il ne restait plus que quelques heures de vie à Margot. La veille, elle avait remis une lettre à Marc. Plusieurs pages noircies. Une très longue lettre d’adieu. Comme un testament amoureux. Un coup de poignard en plein coeur. Elle lui confiait cette haine de ne pas pouvoir vieillir à ses côtés, la chance qu’elle avait eu de croiser son chemin, elle lui ordonnait de faire de leurs deux fils des hommes droits comme l’est leur père. Elle aurait adoré être la mamie gâteau de quelques petits enfants. Et surtout elle demandait à Marc de refaire sa vie, elle confiait ne pas supporter l’idée que son souvenir soit un frein dans l’horizon de celui qu’elle dit aimer plus qu’elle ne s’aime elle même. Elle terminait avec leur signature amoureuse : “Laisse ta main, là”.

Aller au plus loin de la douleur, du souvenir, des sensations, attraper la perche de Romain pour me dénuder, moi, Philippe Larue.

Il pensait souvent à cela : l’amour c’est de la géologie. Ceux que l’on aime laissent des strates en nous, déposent leur tendresse et leurs empreintes. Et puis d’autres caresses, d’autres mots les recouvrent. Notre mémoire amoureuse est faire d’un immense charriage. Parce que parfois, les plaisirs et les émotions se répondent. Rien ne s’oublie, la peau est un palimpseste. Alors Margot lui demandait de déposer un autre amour sur le sien, de la faire vivre ainsi. Comme dans ce film avec Yves Montand et Romy Schneider, “Clair de Femme”. Mais pour l’instant, il traînait dans les couloirs de l’hôpital, déroulant leur vie commune et tentant d’imaginer la sienne à venir. Veuf : quel drôle de mot. Il y a des veuves de guerre. Il allait falloir qu’il s’invente veuf d’amour. Il marcha jusqu’à la salle de repos des infirmières. Il y avait là Gourjia, une jeune beurette dont il appréciait l’énergie douce au chevet de Margot. “Ça va? lui demanda-t-elle. Asseyez-vous, j’ai des gâteaux de ramadan de ma mère.” Il sourit, la remercia et s’assit. Il choisit une corne de gazelle et l’engloutit dans un bol de café. “Vous avez fait le bon choix, ce sont les plus lights du plateau”, se moqua-t-elle gentiment. “C’est bizarre, lui confia-t-il soudain sans raison. Je n’ai pas peur. Je devrais pourtant. C’est insupportable la mort. Injuste. Personne ne nous y prépare. Mais je suis là. J’attends, simplement. C’est sans doute la torpeur de l’hôpital. ” Il s’aperçut que des larmes coulaient sur ses joues et qu’il ne les avaient pas sentis tout de suite. Gourjia donna du temps au silence et se mit à parler de sa voie de miel. “Nous sommes tous des baliseurs de désert. Nous mettons des repères au milieu du sable. Ce sont les hommes et les femmes les plus beaux repères. Et puis une tempête de sable les recouvrent et notre paysage change. Mais nous continuons à baliser notre vie, à peupler notre désert. ” Princesse de salle de garde. Mille et une nuit à affronter la détresse et ses propres peurs sans se brûler de l’intérieur. Elle posa sa main sur la sienne saupoudrée de sucre glace. “Laisse ta main là”, entendit-il en lui comme un murmure. C’était la voix de Margot. Gourjia lui dit : “Ce sont mes parents qui m’ont appris l’amour physique, le besoin absolu de l’autre. Je me souviens que petite, je me cachais dans le couloir près de la salle de bain. Je revois mon père enlever le peignoir blanc de ma mère, je le devine se mettre à ses genoux pendant qu’elle dénouait ses longs cheveux et les peignaient. Il la traitait comme un déesse. Quand il me surprenait, il me grondait en disant : “C’est quoi qui va laver les pieds blancs de ta mère ? C’est toi qui va brosser sa chevelure ? C’est toi qui va la rendre plus belle encore ? Non, ma fille, cela c’est ma tâche”. Alors je partais en courant dans ma chambre. Mais je ne pouvais pas me coucher. J’avais une sorte de feu en moi. Alors, j’attendais qu’ils aillent dans leur chambre. La porte restait un moment entrouverte. Je voyais encore mon père, sans hâte, caresser les longs cheveux de maman. Elle laissait tomber de ses épaules son peignoir et s’allongeait comme une odalisque sur le ventre. Il prenait une huile parfumée et il lui massait le dos. Et puis, à un moment, il poussait la porte, mettant fin au spectacle. Il n’y avait plus que les soupirs et les “Mais qu’est ce que tu fais ?” avec un petit rire gêné de ma mère. Je devais inventer le reste, me recréer leur amour. Ce que mes parents m’ont appris, c’est que l’amour a besoin de rituels, de célébrer son partenaire. Je ne l’ai jamais oublié dans mes histoires de coeur et de peau. J’ai balayé les hommes qui n’avaient pas ce goût de l’autre. Et je sais que Margot et vous, vous vous êtes aimés à cette aune.” Marc aimait sa voix de Shéhérazade, cette manière qu’elle avait d’enrouler une histoire dans l’autre. Et il s’imaginait comme un personnage de son histoire, un acteur perdu qui cherche ses marques et parle trop, pour occuper l’espace. Comme elle si le sentait déjà sous le charme, enchanté, Gourjia reprit. “Vous savez Marc -vous permettez que je vous appelle Marc- l’amour cela doit être aussi un jeu. C’est tout de même le plus beau des loisirs. Alors on peut y mettre des sentiments, de la passion, s’y perdre mais il faut toujours jouer. Faire l’amour, c’est comme jouer au foot à la manière de Zidane. Fluide, léger, enfantin. Double roulette sur le ventre et sombrero par-dessus les fesses.” Il sourit franchement en rougissant un peu. Lui qui n’était finalement pas si extrême en matière de sexe ni très explorateur, il avait souvent rencontré des initiatrices tout à fait délurées. Comme Marie-Jeanne, sa dépuceleuse, qui le faisait jouir dans sa chambre en jouant la “Lettre à Elise” d’un main sur son piano pour éviter que ses parents entendent dans la pièce d’à-côté. N. à qui il avait fait parcourir à coups de reins tout le couloir à tomettes d’une grande maison bourgeoise et qui lui racontait ce qu’elle voyait dans la rue. M. qui lui envoyait des textes en pleine réunion qui disaient : “Tu es le roi du cunnilingus” quand, ma foi, le titre de baron lui aurait suffi. C. avec qui il avait décidé de faire l’amour simplement parce qu’elle avait un manteau rouge avec une capuche et que cela lui faisait penser à un conte de fée. S. qui le recevait dans son cabinet de psychiatre, et qui jouissait très vite de sa main quand les patients attendaient derrière la porte. M. avec qui il avait été surpris en pleine levrette par une femme de chambre dans un joli hôtel du Campo di Fiori et qui avait crié en italien : “No disturbi, vous ne nous dérangez pas, venez profiter”. C’est drôle, tous ces jeux très sérieux et très gamins défilaient en lui mais il n’avait pas vraiment envie d’en parler avec Gourjia. “Venez avec moi prendre l’air sur la terrasse”, lui proposa-t-il. Quelques minutes après, ils étaient sur le toit de ce grand hôpital au nord de Nice, face aux premiers sommets des Alpes, comme des passagers sur le pont d’un paquebot endormi. Il s’avança vers la “proue” du bâtiment, ouvrit les bras et cria : “Je suis le maître du monde”. “Titanic ta mère”, répliqua Gourjia en riant. Et puis il la prit dans ces bras, en un geste évident dont il ne se croyait pas capable. “Je ne peux pas vous embrasser, princesse”, confessa-t-il. “Alors faites-moi l’amour très vite, répondit-il dans un souffle, sans vous préoccuper de moi, prenez ce plaisir qui vous fuit, sauvez-vous de la mort.” Il la retourna contre la rambarde, souleva sa blouse et sa jupe et lui demanda : “Je peux venir dans vos fesses?” “Oui, mais laisse-ta main, là”, lui murmura Gourdjia.

 

Il écarta son joli shorty ivoire et l’encula tendrement en lui mordant la nuque. Elle soupira en le recevant en elle. “Tu es dur, je suis humide, nous nous complétons”, murmura-t-elle. Il se sentait vivant, il aimait son cul cambré d’Arabe. Il s’y amarrait comme à une île. C’est drôle comme l’amour est toujours un palimpseste. Il se souvenait comment Margot s’est donné à lui un 15 août à Paris. Allongé sur son lit en plein après-midi, il l’avait sodomisé en riant parce qu’elle était d’humeur taquine. “Je t’ai clouée. Tu es mon papillon”, lui avait-il soufflé. Et puis ils s’étaient endormis sans se désunir.
Il pensait aussi à ce poster incroyable montrant une fille nue aux incroyables fesses à la salle de boxe où il frappait pour tuer le temps qui passe. On aurait presque pu poser un verre de champagne dessus telle était leur cambrure. Il avait inventé un poème en boxant devant :
“Quelle chute de rein
A damner tous les saints
A faire mâchoire se décrocher
Comme après un beau crochet.
Dos tourné
Comme si elle craignait de te succomber
Que tes coups de reins soient aussi violents
Que tes coups de poings sont percutants.
Faire qu’au coeur de la nuit ses cris résonnent
Comme sur le sac les poings de Tyson
Laisser la chambre d’hôtel en plein chaos
Après l’ultime assaut et le divin KO.
Qu’elle se déleste de son string
Quand tu apparais sur le ring
Qu’elle se sente un peu ta “pute”
Quand tu descends les rivaux d’un uppercut.”
C’était un peu facile et prétentieux mais il aimait bien le déclamer sur le rythme de rap de la musique de son entraînement. Gourjia lui attrapa le cou en se tendant en arrière. “Je vais jouir, viens aussi.” Il trembla, eut presque mal en jouissant dans son cul. Ils se laissèrent aller sur le sol chaud, face aux montagne. Ils se récroquevillèrent l’un contre l’autre. “Regarde les étoiles, choisis en une, Marc. Dis-lui un secret.”
“Je prends la deuxième à droite dans la Grande Ourse. Depuis la première fois où j’ai fait l’amour, je crois que je gagne des années de vie à chaque érection, chaque éjaculation. Je me dit peut-être que je serais immortel à force.” Gourjia éclata de rire. “Alors nous règnerons longtemps sur le monde, comme deux Highlander.” Il lui raconta sa première fois très rapide dans les toilettes d’une boîte, au “Campus”, assise sur son amant maladroit. “On peur rêver plus glamour, c’est vrai”, sourit-elle. Et puis d’autres “pinailleries”, comme elle disait joliment sur une plage de Sausset, une autre du phare de l’Espinette, en Camargue et une autre dans l’eau profonde des calanques de Cassis où elle avait failli se noyer avec son partenaire. Il s’assoupit dans son cou, brisé par le plaisir, bercé par ses mots.
Elle se dégagea et le regarda un moment. Elle savait pourquoi elle avait choisi cet homme, dans ces conditions. Elle le sentait solide, tout d’une pièce et plein d’enfance en même temps, pas brûlé par la souffrance. Elle pensait à Margot, à qui elle avait parlé pendant ses quelques moments de lucidité. “Mon homme c’est un cyprès, disait-elle. Un repère dans le paysage, une odeur reconnaissable. Et il me protège du vent.” Elle avait aimé la comparaison. Elle aimait aujourd’hui profiter de ce cyprès qui s’était fiché en elle, “bien profond”, comme elle lui avait sussurré. Elle ne se sentait pas coupable. Le sexe n’est pas moral, expliquait-elle souvent à des copines. Il est nécessaire. Elle posa sa main là, sur le vier récroquevillé de Marc. “Je te berce, homme cassé”, chantonna-t-elle.
 Elle le laissa dormir un moment et le réveille d’un baiser. “Il faut redescendre Marc, je n’ai pas été bipé mais je suis seul à l’étage. Et puis Margot a encore besoin de toi.” Il se rembrailla, comme disait sa mère. Et ils reprirent l’escalier de secours main dans la main pour rejoindre l’étage de la réanimation.
Ils se séparèrent dans le couloir, pour ne pas être vu par les autres infirmières et médecins. Deux enfants pris en faute. Un homme et une femme qui vivent dans la parenthèse de la souffrance. Il entra dans la chambre de Margot. Les premières lueurs de l’aube l’éclairait. Elle avait les yeux ouverts. Elle le regardait. “Marc, dit-elle avec difficulté, je t’attendais. Je crois que je veux plus souffrir. Ne m’en veux pas, je vais te laisser. Mais s’il te plaît. Mets la main, là, sous ma tête.” Il prit dans sa main droite sa tête légère comme celle d’un mandarin dont il aimait tant les cheveux fins.

Il pleurait sans bruit. Il la regardait en se demandant s’il pourrait saisir son dernier instant de vie. Il se demandait comme on peut accepter de mourir, quitter les siens. Il se disait qu’il n’y aurait que peur en lui s’il devait y passer. Il tenait toujours sa tête. Il pensait stupidement : “Bientôt elle sera froide”. Il pose ses lèvres sur les siennes, pour y capter son souffle. Elle murmura : “Je t’aime petit phacochère”. Sans doute à cause de la fatigue, de ses tendres efforts avec Gourjia, de toutes ses nuits de veille, il s’endormit sur sa poitrine.
Il se mit à rêver. Il était dans un immense chambre du “Royal Pita Maha”, à Bali. Il se levait de l’immense lit et ouvrait la baie qui donnait sur une piscine à débordement. Margot se baignait nue et chantait : “Dansez sur moi”. Le jour tombait. Il la regardait en se disant : “Je ne la regarde pas assez. Il faut que je me souvienne de chaque partie de son corps”. Il pensait au “Mépris” de Godard et aux questions de Bardot : “Et mes genoux, tu aimes mes genoux? Et mes fesses, tu aimes mes fesses?…”. De Margot, il aimait particulièrement les salières au-dessus de ses seins tendres. Il se damnait pour la douceur de ses aisselles, il était en admiration devant son ventre avec un minuscule arrondi, pour ses jambes musclées, ses fesses parfaitement séparées et haut perchées, pour les petits cheveux de sa nuque. Il était capable de dessiner avec précision son sexe, ses grandes et petites lèvres. Parce qu’il en avait souvent une vision macroscope. Dans la lumière déclinante, il la fixait sur le papier sensible de son cerveau, il l’imprimait en poster. Il se disait qu’elle était parfaitement à sa place dans ce décor de luxe, que son corps l’épousait parfaitement. Lui il arpentait l’immense chambre et son salon, se laisser glisser dans la piscine comme un enfant qui n’y croit pas. Il avait toujours peur que cela ne soit pas vrai, que quelqu’un vienne le réveiller. Il la rejoint en quelques brasses et l’entoura du V de ses bras. “Mon bel amour exotique, ma femme tropicale, lui glissa-t-il exotique. Je veux t’aimer comme une mangue.” Elle sourit en lui murmurant : “Tu crois que ce n’est pas dangereux d’être heureux comme cela ? Tu crois qu’on va nous laisser nous aimer aussi fort dans ce paradis”. Il mordit sa nuque et lui fit l’amour comme un chat repu. Un corbeau vient se percher sur le fauteuil d’osier au bord de la piscine. Etrangement, il se dit que l’oiseau allait lui parler.”
“Monsieur, monsieur, il faut vous relever” : une voix insistante, une main douce mais ferme le tira de la piscine balinaise, le ramena à la surface de la réalité. Il regarda le visage de Margot. Ses yeux étaient fermées. Elle dormait peut-être. Mais l’infirmière insistait. Il mit sa main devant la bouche de sa femme. Aucun souffle. Il toucha sa joue. Elle était déjà froide. Le visage désolé de la fille en blouse blanche lui dit tout ce qui ne s’énonçait pas. “Monsieur, vous ne pouvez pas rester contre elle”. Si, il pouvait. Il pouvait se fondre dans ses aisselles, s’enfoncer dans ses salières, se réfugier dans son ventre et s’enfoncer dans son sexe. Il pouvait être elle. La mort ça n’existe pas. Ce n’est qu’un manque de savoir-vivre comme disait Pierre Dac. Et elle et lui, ils savaient vivre. Fort.
Dans les hôtels de Bali, au marché de la Plaine, sur les routes de Haute-Provence, les plages de Camargue hors saison, le musée Guggenheim au bout d’un long voyage en voiture, les bistrots de pays dans la vallée du Toulourenc. Ils aimaient les odeurs qui racontent des histoires, les textes que l’on se laisse sur la table pour partager son bonheur.
“Elle est morte, elle n’est plus. Elle est mort, elle n’est plus”, se répétait-il pour s’habituer. Il ne sentait pas de douleur. Juste un soudaine envie d’accélérer. De vivre tout de suite les obsèques, les condoléances, la gentillesse des familles, les vêtements de Margot à donner ou jeter, le besoin soudain de vide et de solitude. Et les insomnies dans la maison vide, la sensation qu’elle est encore là quand le rideau de perles bouge avec le vent. Ou encore ces filles qui viennent lui offrir leur corps comme un baume.
Un infirmier entra et le releva pour le pousser gentiment dehors. Le jour s’était levé. Il sortit sur la terrasse où il avait aimé Gourjia. Il s’avança vers le vide, eut la tentation de basculer. Mais non, comme disait Margot, il fallait “aimer cette putain de vie plus qu’elle ne nous aime parfois”. Il pensait à ses deux fils, Arsène et Louis. Il se dit qu’il allait devoir leur apprendre à boxer, surtout ce direct latéral qui pouvait couper en deux un adversaire. Il regarde le soleil grimper au-dessus des montagnes. Il se retourna. Gourjia était là. “Baliseur du désert, il va te falloir marquer un nouveau territoire”, dit-elle en souriant. “Je ne laisserais pas le sable s’écouler”, répondit-il. Il lui prit la main. Il allait devoir quitter ce lieu clos où il avait vécu ces derniers jours. Il s’était fait un monde de cet hôpital. Un bateau de croisière.
“Pars dès que tu peux, dit Gourjia. Dès que Margot sera en terre. Vas en Corse. Marche sur la plage de l’Ostriccone. Vas au-dessus de Speloncato, là où la route domine toute la mer. Sois seul et fort. Nourris-toi de figues et de lait de chèvre. Prends du papier et écris, à l’ancienne, toute ta peine, toute ta haine, toutes tes envies pour demain. Quand tu seras vierge de ta douleur, quand elle sera toute sur le papier, appelle-moi. Je viendrais.”
Elle lui donna un livre : “Un bonheur parfait”, de James Salter. “Il t’accompagnera, c’est mon bouquin fétiche”. Et elle lui glissa un “komboloï” grec dans la main. “Pour que tu puisses jouer avec, te raconter une histoire à chaque grain”. Il était armé pour sa vie de veuf. “Avant de partir, laisse ta main, là”, murmura Gourjia en la posant sur ses reins.

Voilà, merci Romain. Donc continuer. Sur le fil, toujours.