Donc tenter en quelques lignes de comprendre et d’expliquer aussi pourquoi une nouvelle marque de lingerie peut provoquer en moi jubilation et curiosité. Prenons donc l’exemple “Undiz”. Une boutique à Aix, dans les rues piétonnes, une autre à Marseille rue Saint-Ferréol. Tout d’abord, une merveilleuse excuse : la gamme est mixte. Je ne veux pas dire qu’il y a des shorts à froufrous pour homme. Mais on trouve tout de même un rayon sympa pour les garçons. Ainsi, on peut aller y chercher un pyjama à carreaux et un débardeur pour faire mâle, genre Marlon Brando dans “Un Tramway nommé désir” tout en profitant du spectacle des jeunes filles qui choisissent d’incroyables culottes avec des volants et des attaches pour des bas pour boucler la panoplie que jamais elles n’achèteront. Parce que tout de même…
Entrer chez “Undiz”, cela donne l’impression d’être un diabétique dans une chocolaterie. On se dit : “Non, je ne peux pas” en se pourléchant les babines. On dévore des yeux toute la gamme pétillante, les bloomers, les culottes gaufrées, les serre-tailles années 1950 sortis d’un poster pour vieux camionneurs, les strings tombés dans un bac de sorbets et on voudrait rencontrer la ou le styliste qui a inventé tout cela. Afin de lui remettre immédiatement la légion d’honneur et la médaille du mérite.
Un moment, je me suis demandé si, à 48 ans, je ne virais pas vieux beau regardant les ados. Mais la présence de femmes mûres nostalgiques de leurs années vichy -l’imprimé hein pas la période Pétain !- m’a rassuré. En fait, il y a de la légèreté chez Undiz. De l’ambiance “premier été à Saint-Trop”. Du désir d’érotisme joueur, taquin. L’envie de se prendre pour une lolita pour trois francs six sous en faisant tilter les yeux de son jules après un strip-tease express. Une manière de lui offrir un mix de soirée Haribo et Greta Garbo. Brigitte Bardot avant la chute (total respect tout de même pour “Et Dieu créa la femme” et le mambo qui nous explosa le palpitant)
Donc faites péter les culottes, les tops indécents sur des poitrines généreuses, faites craquer les petits pois sur les fesses rebondies. Que la fête commence !

L'un des Trois Frères, veilleur du souvenir

  L’un des Trois Frères, veilleur du souvenir

Un jour, on retrouve sa place. Un lundi après-midi sur la terre, on va jusqu’au bout du monde, au bord de l’eau, de l’étang de Berre. Un petit port, une base nautique comme surgie d’un roman de Philippe Djian, à la limite de la Mède et de Châteauneuf-les-Martigues. Trois rochers qui veillent sur ce petit univers paisible, ce bout d’étang sans une ride où les enfants passent à la queue-leu-leu dans leur petit Optimist.
C’est un lieu en marge, presque sauvage, en contrebas de la raffinerie Total de la Mède. On y arrive en cherchant son chemin à travers le village. Et puis il y a un parking où stationne un petit bus qui n’a jamais un client avec une conductrice adorable qui patiente quand même en attendant des passagers fantômes. Et puis voilà, justement, me promener avec elle, avec mon amoureuse fantôme. Véronique aimait ce lieu que l’on saisissait du regard à la volée en roulant sur l’autoroute, au milieu d’un univers d’usines et de villas empilées au bord de l’eau. C’était une parenthèse, un cul-de-sac incongru. Avec sa digue, ses rochers, ses voiliers et ses bateaux à l’abandon près d’une barge rouillée.
Je n’avais jamais pris le temps de m’arrêter dans ce lieu qui nourrit mon imaginaire et ma mémoire. Pourquoi met-on tant de temps à faire les choses, à mettre ses pas dans les souvenirs ? Donc parler avec elle sur ce chemin de traverse, l’amener avec moi dans le “Nautic Club Médéen” où un jeune homme m’accueille gentiment. Se régaler ensemble de ce lieu paisible où ce moniteur m’explique ce qu’est le club, son site privilégié, sa passion pour le “wake-board”, le ski nautique sur une sorte de planche de surf.
Et cette drôle de promenade à rebours ne s’est pas arrêtée là. Le jeune homme m’a proposé de faire une promenade en bateau pour faire des photos, pour me présenter son plan d’eau. Alors, tous les trois, nous sommes montés précautionneusement dans le petit canot rouge pour partir à l’aventure.
J’ai vu les Trois Frères, trois rochers alignés alors que de l’autoroute, je croyais que cet ilôt était unique. J’ai vu la longue digue où les mouettes ont élu domicile sur des pneus. J’ai vu les petits bateaux qui allaient sur l’eau, leur voile parant au passage le paysage et faisant un reflet à la Nicolas de Staël.
J’ai vu les coques à l’abandon qui pourrissent dans l’eau marron après la pluie, témoins d’un autre temps, d’une autre activité.
J’ai vu près de la barge du chantier naval deux vedettes bleues dont j’ai toujours cru qu’elles permettaient de faire des promenades sur l’étang de Berre et qui sont en fait stationnées là en bout de course après avoir balladé les touristes à Marseille et Nice, attendant un hypothétique acheteur.
J’ai vu un sportif qui faisait de l’aviron sur ce miroir d’eau, léger comme une libellule.
J’ai vu un monde arrêté et un bonheur précaire.
J’ai vu tout cela avec elle, partageant mon plaisir si longtemps différé.
Véronique est restée un peu plus longtemps que moi. Elle devenait reine de ce petit monde pendant que je repartais vers mes rendez-vous et ma vie. Je me suis dit que je pourrais jamais aimer une femme que ce lieu ne toucherait pas.
Je me suis dit qu’il fallait parfois s’arrêter sur les parkings déserts, les petits ports oubliés et saisir la vie comme elle vient.

Dans une malle, des photos, des souvenirs, le monde et un secret

Dans une malle, des photos, des souvenirs, le monde et un secret

Une idée, un jour : organiser un vide-grenier amoureux. L’envie de céder ses souvenirs amoureux, matériels et immatériels. Les lettres, les photos et toutes les pensées, tous les regrets et les serments. Imaginer une vraie brocante où nous cèderions ces souvenirs encombrants. Avec de beaux échanges, un troc de vie. Une conversation, un groupe sur Facebook et le sentiment que cette envie de céder ses fantômes amoureux est partagée. Et puis une amie comédienne, Claude Lecat, que l’idée intéresse. Et qui se l’approprie, la réinvente avec Sylviane Simonet. Cela devient “40 photos pour une brocante amoureuse”, un hommage fantaisiste à l’art photographique par la découverte d’un vide-grenier intime et d’une série de photographies familiales emblématiques.
A Arles, sous un superbe cèdre dans un coin de l’incroyable site des Ateliers SNCF, j’ai vu arriver Claude, devenue “Zette” pour l’occasion avec un comédien, Raymond Vinciguerra, qui incarne “Nice” et qui porte la valise d’un vieil oncle photographe. Il veut leur léguer ses souvenirs en image, sa vision du monde et de la famille à travers l’objectif.
Et là, sous l’arbre, après l’accueil du public comme autant de membres de la famille, j’ai entendu mon texte avec plaisir, avec surprise, comme une histoire vraie et en même temps devenue fiction. Avec des personnages et des souvenirs qui se mêlent et se renouvellent. Une belle réinvention. L’impression soudain que ce que j’écris peut exister et toucher.
Et j’aime ce spectacle comme une jolie parabole sur le souvenir et les photos qui figent le temps.
Comme j’ai aimé écrire pour une expo sur la neige du 7 janvier dernier, souvenir photographié et partagé par tous qui est venu recouvrir avec sa douceur blanche un autre 7 janvier, souvenir personnel et blessure intime.
Merci Claude de ces “40 photos pour une brocante amoureuse” joué par la compagnie Hélios. Le début d’une jolie aventure. Je veux bien remettre mon coeur dans du papier d’argent.