Double mort à la une

juin 28, 2009

Un titre à la une qui en chasse un autre, une vie qui en cache une autre

Un titre à la une qui en chasse un autre, une vie qui en cache une autre

 L’information en deuil ? Que nenni ! La grande machine du destin, qui devient celle de l’info, reproduit encore une de ses drôles de constantes : les morts en double, la doublette funéraire.
Expliquons-nous. Très souvent, un décès de célébrité peut en cacher un autre. On va se souvenir que le 25 juin 2009, Michaël Jackson a fait son dernier pas de “Moonwalk” et on oubliera en partie que Farrah Fawcett, cette superbe “Drôle de Dame” a vu l’écran s’éteindre le même jour après avoir, pour témoigner, filmé son agonie car elle était rongée par un cancer du colon.
Ce couple de hasard ne fonctionne donc pas à égalité. C’est la loi du genre : une grande star en efface une autre, un peu moins connue ou tout au moins dont le décès est survenu plus tôt dans la journée.
Il faut se souvenir qu’Edith Piaf a ainsi, en mourant le 11 octobre 1963, effaça en partie le décès de son ami écrivain et cinéaste Jean Cocteau, quelques heures après. A l’époque, un officiel parla pourtant de “double deuil national”.
Plus près de nous, les journaux durent encore bouleverser leur “une” en quelques heures. C’était le 14 septembre 1982. Nous étions passés de la mort de Bashir Gemayel, président de la République Libanaise, assassiné sans avoir prêté serment au décès qui bouleversa le monde de Grace Kelly, dans un accident de la route. Alors qu’elle avait été, semble-t-il, victime d’un accident vasculo-cérébral, sa Rover P6 à moteur V8 quitta la route départementale dans un lacet à Cap d’Ail et dévala une pente à-pic pour s’immobiliser sur le parking d’une villa 50 mètres en contre-bas. Elle décéda des suites des blessures de cet accident au Centre Hospitalier Princesse Grace. La princesse Stéphanie qui l’accompagnait fut sérieusement blessée. Il y eut une polémique pour savoir qui exactement – de Grace ou de Stéphanie – conduisait la Rover, mais il semble certain que c’était la princesse qui était au volant. Le monde entier, bien avant la mort sous le pont de l’Alma de Lady Di, avait été bouleversé. Mais qui se souvient immédiatement que l’attentat contre Gemayel avait provoqué un massacre punitif, perpétré par ses partisans s’ensuivit dans les camps palestiniens (sous occupation israélienne) de Sabra et Chatila dans la nuit du 17 au 18 septembre ? Les soldats israéliens n’étaient pas intervenus.
Un autre “binôme de deuil” improbable : celui de Louis Aragon, monument de la littérature française et Maurice Biraud, acteur comique tout à fait sympathique et abonné aux seconds rôles. Tous deux quittèrent ce monde le 24 décembre 1982, Biraud étant d’ailleurs foudroyé par une crise cardiaque alors qu’il était arrêté au volant de sa voiture, à un feu rouge.
Et le pire clin d’oeil du destin, c’est bien la mort du boxeur Marcel Cerdan, dans le crash d’un avion. Dans la nuit du 27 au 28 octobre 1949, le Constellation FDA-ZN d’Air France s’écrase contre le pico de Vara (paroisse Nordestinho) sur l’île de Sao Miguel aux Açores, avec 48 passagers. Cerdan allait rejoindre à New-York l’amour de sa vie, Edith Piaf, après un match exhibition à Troyes. Dans le même appareil, il y avait la célèbre violoniste Ginette Neveu. Qui le sait aujourd’hui. Et pourtant, l’écrivain Georges Perec, dans son célèbre “Je me souviens”, écrit dans sa 123e citation d’exercice de mémoire collective et individuelle : “Je me souviens que la violoniste Ginette Neveu est morte dans le même avion que Marcel Cerdan”.
Enfin, les amateurs de jazz et de danse peuvent se recueillir ensemble le 6 janvier car, ce jour-là, en 1993, le trompettiste Dizzy Gillespie fit entendre sa dernière note et l’immense danseur Rudolf Noureev nous quittait.
Alors, adieu Michaël, adieu Farrah et tous les autres “morts en double”.

Un train qui s'arrête, un espoir en gare

Un train qui s'arrête, un espoir en gare

Elle est immobile derrière son comptoir et attend le prochain train. Elle aime ces instants de paix entre les convois qui s’arrêtent à Arvant pour le changement. Elle écoute alors sur le juke-box éraillé de vieux tubes de Richard Cocciante et Claude-Michel Schönberg. Elle aime bien ces morceaux hors du temps, « Un coup de soleil » ou « Le premier pas ». C’est une femme qui ne bouge pas. C’est la fille du buffet, un peu engoncée dans son tablier. Elle ne rêve pas de TGV, de trains luxueux qui s’arrêtent enfin, essoufflés, à Venise. Non, elle est heureuse à essuyer ses verres au fond du café, fidèle à ce nœud ferroviaire presque hors de la carte. Arvant, la France d’avant. L’arrêt où l’on attend une heure ou plus avant de grimper jusqu’à Aurillac ou Clermont-Ferrand. La SNCF des sandwichs artisanaux et des voyageurs encombrés de valises vieillottes qui tiennent avec de la ficelle.
Quand elle les voit débarquer, elle leur sourit, les salue, leur sert un café noir ou un petit blanc, beurre consciencieusement leurs tartines ou le pain de leur sandwich et attend qu’ils se soient installés, qu’ils prennent leurs aises dans ce « non-lieu » pour inventer leurs existence.
Elle a un peu de peine pour cette grosse dame qui traîne ses sacs et ses paniers. Elle revient sûrement de chez son fils installé à Marseille et qui est toujours un peu gêné de voir débarquer cette dame un peu étrangère maintenant. Cette mère qui s’excuse de vivre et à qui il refuse toujours ses conserves, ses gâteaux « étouffe-chrétiens », ses confitures et son miel. Alors, elles les ramènent dans le Cantal, comme à chaque fois. Elle demande un café léger en précisant plusieurs fois : « Vraiment léger s’il vous plaît sinon je ne dors pas ». Elle a peur des nuits blanches et des souvenirs qui défilent.
La dame du buffet d’Arvant aime bien aussi ce quinquagénaire sec comme un cep de vigne, au visage tanné par le soleil, qui lit « L’Équipe » jusqu’à la dernière ligne. Avec son petit sac Adidas des années 1970 où, alors que la fermeture éclair était mal fermée, elle avait entrevu une tenue noire élimée. Elle s’est dit que ce devait être un arbitre de football. Un de ses solitaires à la vie gâchée par la passion. Il a connu les stades pleins, les supporters en cohorte braillarde et haineuse, les équipes de stars qui le vouvoyaient, malgré leur salaire à six zéros.
Mais il n’a pas su raccrocher, pas su retrouver la femme qui l’attendait en vain le week-end et s’est lassée de le voir repousser sans cesse sa retraite des pelouses. Elle l’a quitté pour le gardien aux yeux clairs d’un petit stade de quartier, modèle de sédentarité. Alors maintenant, il prend des trains régionaux, des lignes transversales, des convois de nuit en avalant des polars à la chaîne. Tout ça pour aller arbitrer des matchs de National sur des terrains aussi bosselés que son âme, dans des vallées au froid âpres. Une fuite sans fin scandées par les « tatam, tatam » de son wagon.
Parfois il tient si serré dans sa main son sifflet au brillant ternir qu’il pourrait presque le faire pénétrer dans sa peau, se le tatouer à vie. Et quand, dans une petite gare, l’agent SNCF siffle, il cherche où est la faute.
La serveuse règne sur tout son monde, sentinelle sereine et indulgente. Jamais il ne lui viendrait à l’idée de se moquer de ces gens-là, de son petit peuple de voyageurs en transit que les trajets ne font plus guère bouger.
Parfois il y a un jeune militaire, un cadre aux cheveux encore flous qui va prendre son premier poste de manager dans une papeterie en bout de ligne. Il va devoir faire sembler de la faire tourner avant de l’envoyer avec hommes et femmes à la casse. Elle accroche le regard de ces premiers de la classe, de ces hommes qui se tiennent droit. Mais elle ne cherche pas l’amour, la rencontre qui irait au-delà des échanges polis avec la clientèle. Son désir est en rase campagne, perdu sur une voie de garage.
Elle est la petite sœur du buffet qui peut consoler mais elle ne donne pas le signal d’un nouveau départ. Elle veut être un simple témoin, quelqu’un qui regarde se dérouler la vie des autres et respire un peu de leur existence au passage. La fille dans le tableau d’Edward Hopper. En posant ses carafes au frais, elle se dit qu’elle vit comme une sorte de pickpocket. Pfuiit un peu d’espoir, pfut une pensée pour une personne qui attend le voyageur à l’arrivée, au bout de sa solitude.

Mais le moment qu’elle préfère, c’est le matin, quand les directeurs et les sous-directeurs débarquent. Peu soucieux de la mode des soins masculins, ils sentent bon l’après-rasage et l’eau de lavande. Elle aime ces hommes de pouvoir et de salle de bain. Et elle s’installe dans leur parfum comme une amante dans le lit de l’épouse légitime.