Dominique, la barbière d’Aigues-Mortes
avril 19, 2009

- Un salon de 1881 baptisé "Aqui" avec le panneau d'antan "Figaro" devant
Elle s’appelle Dominique, un prénom au sexe incertain, elle a des cheveux courts et elle est barbière à Aigues-Mortes, “dans le plus vieux salon de coiffure de la ville”, comme elle le dit fièrement. Elle a pris la succession de son père dans dans ce lieu de marbre, de boiseries anciennes, de petits casiers magiques fondé en 1881. Elle fait chauffer l’eau pour la barbe dans une bouilloire électrique “parce que comme le salon est ancien, il n’y a que l’eau froide”. Dominique a le geste précis quand elle coupe les cheveux aux ciseaux et la parole comme un flot continu. Elle est porteuse de toute une histoire et de cette obligation qu’ont les coiffeuses et les coiffeurs d’environner leur client de mots. Elle raconte Aigues-Mortes à l’heure de la messe quand les hommes endimanchés laissaient leurs épouses aux bons soins du curé et venaient “refaire le monde et prendre des nouvelles de tout un chacun” au salon. Elle regardait son père travaillait et écoutait tout. “les hommes laissaient leur parfumerie, le pento et leur coupe-chou pour la barbe dans les petits casiers qui ressemblent à des tiroirs de mercerie. “On leur refaisait le fil de leur rasoir et mon père versait l’après-rasage de chacun dans sa main, raconte-t-elle. C’est profond une main d’homme quand on la creuse bien. Elles s’épuisaient vite les bouteilles et il en recommandait pour eux. Certains venaient tous les deux jours pour se faire rafraîchir, pour un coup de ciseau ou se faire raser.”
Elle parle des ouvriers agricoles qui ne pouvaient eux venir que le dimanche car ils travaillaient dans des mas à des kilomètres, désherbant à la main les vignes qui produisent le vin des sables. “Pour leur seul jour de congés, ils venaient en ville et ils payaient tout plus cher”. Elle voyait arriver au salon cette troupe modeste dans ses habits soignés. “Le salon était noir de monde”. Elle a en coupant les cheveux des gestes qui font revenir des sensations à la mémoire. Elle mouille son doigt dans un bol d’eau pour humecter la peau quand elle donne un petit coup de rasoir sur la nuque, elle projette un peu de “sent-bon” et puis du talc avec un vaporisateur à l’ancienne à poire. On lui parle de celui, parfumé, trouvé en Espagne et du plaisir de terminer sa toilette avec cette “poudre de perlimpinpin”, comme elle dit.
Et puis la coupe de cheveux terminée, elle penche le fauteuil, elle change la blouse qui vous enveloppe contre un grand tablier à l’impression provençale, une serviette bleue et elle vous enduit conscieusement le visage de savon Palmolive en tube sans oublier le moindre recoin. Cela vous fait comme un petit massage et bien entendu, vous vous assoupissez après lui avoir raconté votre premier rasage avec le Gillette à lames de votre père et, comme cela devait arriver, la coupure sous le menton. Elle passe longuement le coupe-chou sur vos joues, votre cou et votre menton en vous demandant “de l’arrondir avec la langue”. Vous avez l’impression d’être Clint Eastwood dans “Grand Torino” chez son barbier italien. Le rasoir vous tire un peu la peau mais vous avez confiance. Vous êtes dans le plus vieux salon d’Aigues-Mortes et Dominique a la main sûre. Vous aimez ce lieu hors du monde. Vous vous étonnez de votre reflet dans le vieux miroir. Soudain, elle vous entoure le visage d’une grande serviette chaude comme dans les westerns et c’est divinement bon. Elle vous masse avec une crème après-rasage “pour se faire pardonner de vous avoir fait des misères”. Vous vous levez tout neuf du salon “Aqui”.
Elle raconte qu’elle a choisi de succéder à son père, qu’elle adorait le voir travailler, qu’ils étaient six enfants dans la famille, que son frère aussi a coupé les cheveux et rasé les notables et les paysans. Elle est seule désormais dans ce salon dans une rue près de la vieille poste, d’un incroyable hôtel à la façade qui dégouline de glycines et de magasins de brocante. Elle est mariée et a une fille. A quelques numéros, des voisins qui connaissent bien la barbière disent que son père était très sévère et que ça n’avait pas été facile pour elle. Pourtant, ses gestes autour de vous, sur vous, entre poil et peau sont une vraie douceur.

Elle parle des ouvriers agricoles qui ne pouvaient eux venir que le dimanche car ils travaillaient dans des mas à des kilomètres, désherbant à la main les vignes qui produisent le vin des sables. “Pour leur seul jour de congés, ils venaient en ville et ils payaient tout plus cher”. Elle voyait arriver au salon cette troupe modeste dans ses habits soignés. “Le salon était noir de monde”. Elle a en coupant les cheveux des gestes qui font revenir des sensations à la mémoire. Elle mouille son doigt dans un bol d’eau pour humecter la peau quand elle donne un petit coup de rasoir sur la nuque, elle projette un peu de “sent-bon” et puis du talc avec un vaporisateur à l’ancienne à poire. On lui parle de celui, parfumé, trouvé en Espagne et du plaisir de terminer sa toilette avec cette “poudre de perlimpinpin”, comme elle dit.
Et puis la coupe de cheveux terminée, elle penche le fauteuil, elle change la blouse qui vous enveloppe contre un grand tablier à l’impression provençale, une serviette bleue et elle vous enduit conscieusement le visage de savon Palmolive en tube sans oublier le moindre recoin. Cela vous fait comme un petit massage et bien entendu, vous vous assoupissez après lui avoir raconté votre premier rasage avec le Gillette à lames de votre père et, comme cela devait arriver, la coupure sous le menton. Elle passe longuement le coupe-chou sur vos joues, votre cou et votre menton en vous demandant “de l’arrondir avec la langue”. Vous avez l’impression d’être Clint Eastwood dans “Grand Torino” chez son barbier italien. Le rasoir vous tire un peu la peau mais vous avez confiance. Vous êtes dans le plus vieux salon d’Aigues-Mortes et Dominique a la main sûre. Vous aimez ce lieu hors du monde. Vous vous étonnez de votre reflet dans le vieux miroir. Soudain, elle vous entoure le visage d’une grande serviette chaude comme dans les westerns et c’est divinement bon. Elle vous masse avec une crème après-rasage “pour se faire pardonner de vous avoir fait des misères”. Vous vous levez tout neuf du salon “Aqui”.
Elle raconte qu’elle a choisi de succéder à son père, qu’elle adorait le voir travailler, qu’ils étaient six enfants dans la famille, que son frère aussi a coupé les cheveux et rasé les notables et les paysans. Elle est seule désormais dans ce salon dans une rue près de la vieille poste, d’un incroyable hôtel à la façade qui dégouline de glycines et de magasins de brocante. Elle est mariée et a une fille. A quelques numéros, des voisins qui connaissent bien la barbière disent que son père était très sévère et que ça n’avait pas été facile pour elle. Pourtant, ses gestes autour de vous, sur vous, entre poil et peau sont une vraie douceur.

- Elle a l’air dure mais elle rase avec douceur sans oublier le talc
Posté par philippelazare
Classé dans: journal intime, souvenir, voyages ·Mots-clefs: mer, barbière, Aigues-Mortes, coiffure, barbe, savon, douceur, coupe-chou, Pento, rasoir, fil, Dominique