Parfois un livre vous sauve. J’ai toujours cru dans les livres, dans certains livres. Comme en une “valeur-refuge”, au sens strict du terme. Je pourrais parler des bouquins de Philippe Djian, de John Fante ou de Jim Harrison. Mais celui de Mary R. Ellis, “Wisconsin”, que j’ai terminé ce matin, résume tout ce que je ressens. Toute la gratitude que je peux avoir envers la littérature et dont la pratique d’internet me détourne trop souvent. En fait, dans cette histoire dure mais pas désespérée, il y a tout ce dont j’ai besoin : de la réalité, de la nature, des sentiments forts et d’autres forces, moins concrètes. Je ne sais pas pourquoi je me sens proche de Bill, de Jimmy, d’Ernie, de Claire, Rosemary et d’Angel dans leurs fermes du Wisconsin, dans ce coin perdu et hostile d’Olina mais c’est ainsi. La littérature nord-américaine qui parle du coeur du pays, des destins brisés à la fonte des neiges, des enfants qui veulent s’échapper, des femmes meurtries qui pensent encore trouver une lettre dans la boîte avec le petit drapeau me touche profondément. Moi homme des villes, flâneur des quartiers de New-York, Londres, Paris, Lyon et Marseille, j’ai toujours été bouleversé par ces histoires de forêts, de collines, de lacs, de rivières, de chair et de larmes. On pleure beaucoup dans le livre de Mary R. Ellis mais pour de bonnes raisons. Juste un passage : “Postée devant la maison, étreignant Bill qui s’accrochait à ma taille, j’avais vu les oies passer dans le ciel, et la cacophonie de m’avait arraché des larmes. Tous les oiseaux quittaient le pays : d’abord les hirondelles, ensuite les merles, les roitelets et enfin les rouges-gorges (…) Il y a sans doute un mystère dans ce rapport à la nature qui me touche vraiment. Et puis, au fil de ces pages qui m’ont fait pleurer, il y a les questions essentielles pour moi : “Qu’est-ce-qu’on transmet à ceux qui nous aiment?” et “Pourquoi a-t-on peur de faire des enfants”. Le reste est dans le désir de vie, dans le désir qui vous maintient en vie, dans ce besoin que l’on a d’être touché avec douceur, dans cette absolue nécessité pour un homme d’aller dans le ventre d’une femme et d’y trouver une part de son secret, comme un paysan du Wisconsin laboure sa terre avec respect, comme Ernie le sang-mêlé qui pense qu’il y a un esprit en toute chose. Il y a un autre mystère : comment le haut fonctionnaire qui m’a offert ce livre et à qui j’ai offert un autre bouquin essentiel pour moi “Pieux Mensonges” de Maile Melloy, pouvait-il savoir qu’il me correspondrait à ce point ?

- C’est un livre de terre et d’esprit, un livre qui aide à respirer
Dans un voyage en train, on écoute des grosses dames qui téléphonent avec leur portable en parlant très fort. Elles préviennent toute leur famille de leur retard, à croire qu’il y aura plus de monde pour leur arrivée que pour une tournée électorale d’Obama.
Dans un voyage en train, on se demande pourquoi le jeune homme élégant n’arrête de tripoter son Iphone avant de s’apercevoir que l’on fait la même chose avec le sien.
Dans un voyage en train, on écouter avec plaisir une conversation en anglais entre deux jeunes filles souriantes.
Dans un voyage en train, on se souvient d’autres périples en TGV ou dans des trains étrangers avec une femme qu’on aimait et qui nous faisait aimer à la folie cette parenthèse enchantée entre deux lieux.
Dans un voyage en train, on voit passer des petits enfants qui rigolent en allant au wagon restaurant.
Dans un voyage en train, on se réveille en se retrouvant comme par magie sur le double viaduc ferroviaire d’Avignon, l’endroit précis où on avait ouvert l’oeil à l’aller.
Dans un voyage en train, on se demande comment font les monos pour canaliser les dizaines de minots qui ont envahi la rame après s’être éclaté au ski.
Dans un voyage en train, on se régale en regardant sur son ordi un petit film indépendant, “Juno” et bien entendu, comme c’est un vieux TGV et qu’il n’y a pas de prises électriques, cela coupe avant la fin.
Dans un voyage en train, on déroule ses pensées comme le paysage derrière les vitres.
Dans un voyage en train, les grosses dames téléphonent en hurlant : “Là nous entrons dans un tunnel” alors que précisément, il n’y a plus que réseau et que leur interlocuteur ne les entend pas.
Dans un voyage en train, on prépare tous son sac trop longtemps à l’avance et on attend entassé sur la passerelle entre les voitures.
Dans un voyage en train, on découvre une fille qui bouge bien, qui occupe bien l’espace, qui est habillé délicatement, comme une actrice américaine de film d’auteur, avec un joli pantalon rayé et on lui invente une vie, des projets, un emploi du temps serré et un journal intime dans son sac qui commence par : “Il y avait ce matin-là dans l’air un parfum d’été qui arrive et je ne me posais qu’une seule question…”

- Ce serait la jeune Américaine inconnue du TGV Lyon-Marseille de 15 h 37 parti avec un quart d’heure de retard
Posté par philippelazare
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