Fort-Dauphin, ce serait le bout du monde
septembre 26, 2008
Ce serait la plage aux épaves devant l’hôtel où les bateaux viennent mourir. Fort-Dauphin, dernière destination pour eux. Ils y finissent doucement allongés sur le sable, se laissant rouiller en attendant les pilleurs d’épaves et les enfants joueurs. Sud-Extrême de Madagascar, ambiance de comptoir colonial, bout du monde, terre qui a renoncé. Sur une autre plage de la ville, Joseph le rasta se désespère de ne plus pouvoir fumer son herbe face à la mer sans se faire contrôler.
Sur cette terre d’exil et d’oubli, on peut noyer sa tristesse dans le plus petit bar du monde, une petite boîte en bois avec deux tabourets et le plus petit barman du monde qui n’arrive pas au comptoir et sert d’incroyables bières de 75 cl “Three Horses” à 4000 francs malgaches. Lorsqu’on grimpe sur la colline au-dessus des hôtels balnéaires, on voit en contrebas les tribunes d’un stade de foot où se joue un match décisif, forcément décisif. C’est drôle parce que le terrain est invisible du point de vue où l’on se trouve. Alors, on peut simplement suivre les actions dangereuses en observant les déplacements des spectateurs enthousiastes qui courent d’un bout à l’autre des tribunes dès qu’il y a danger devant un but. Fort-Dauphin invente les matchs invisibles.
Sur une autre grève, les pêcheurs semblent marcher sur l’eau, au plus près des rouleaux, s’avançant en équilibre avec leur canne sur la plateforme rocheuse qui affleure. C’est là que la grande fille demande : “Comment naissent les coquillages”. Une vraie question. Plus loin, sur un cap, un groupe de maisons ont l’air à l’abandon mais c’est un leurre. Ici, tout n’est qu’assoupi, ouateux. Comme ce dispensaire silencieux aux murs couverts de dessins très éducatifs. A deux pas, une Française, Anne, installée dans une case de rêve accroché à une falaise tapissée d’arbres organise des séjours pour les touristes. Elle a un sort tout à fait enviable.
Ici l’attente est un art de vivre, presque un plaisir et la prison installée dans un fort au-dessus-du Pacifique donne envie de devenir délinquant colonial. On dirait qu’il suffit de pousser la porte pour entrer et papoter avec les détenus. Les horaires des visites sont inscrits en malgache et, en face, la femme du gardien-chef (un panneau sur la porte atteste de la fonction de l’occupant) prépare son repas en souriant, avec un enfant qui regarde par la fenêtre et se marre. Il a le même sourire XXL que le plus petit barman du monde qui a un gros problème avec la monnaie. Alors, lorsqu’il ne peut rendre d’argent sur un billet de 10.000 francs malgaches (ah, les énormes billets locaux qui vous donnent l’impression d’être un notable ou un voyou en cavale !), il vous propose une limonade “Bonbon Anglais” assez écœurante pour faire le compte. Et lorsqu’on le quitte, il ferme le plus petit bar du monde derrière vous en lançant “A la prochaine”, sa recette de la saison faite.
Comme dans les revues de voyage d’antan, “L’Illustration” et d’autres, ces images un peu abîmées, patinées, griffées par le temps et ses petites blessures. Comme moi, comme nous. Arrêt sur images, carnets de voyages retrouvés. Se souvenir de la cathédrale de Fort-Dauphin et, face à elle, une mosquée immense comme pour relever un défi, construite par les “carans” (les Indiens qui vivent à Madagascar). Revoir un autre personnage incroyable de l’ancien comptoir colonial, une sorte de dandy black décadent aux cheveux défrisés avec la raie au milieu qui descend le sentier abrupt vers la plage touristique. Ce faux mannequin égaré avait l’air de sortir d’une pub parodique des jeans “Diesel”. D’ailleurs, lorsqu’on retourne dans le centre-ville (le centre-ville!), on tombe sur un salon de coiffure improbable avec exposé dans la vitrine un sac à dos rouge de Père Noël. A quelques centaines de mètres de ce salon où les beautés se révèlent à elles-mêmes, une “Postes Télécommunications” qui regarde le large et d’où partent des messages d’oublis.
Lorsqu’on croise des enfants sur la plage de l’abandon, ils crient toujours joyeusement “Bonjour Wasa”. Sur la plage aux épaves où l’on revient sans cesse, fascinés par les monstres assoupis, ces gosses sont toujours là, à escalader les coques rouillées, à passer par les hublots cassés pour chercher encore et toujours les trésors envolés des cargos meurtris. Parmi eux, se trouve un enfant aux yeux avides qui préfère trouver fortune dans les livres. Il regarde par-dessus mon épaule la lettre que j’écris. Comme mon écriture n’est guère lisible, je lui tends mon livre, “La Demande de Michèle Desbordes”. Un bouquin qui raconte le regard amoureux d’un peintre italien en exil sur la servante d’un château de la Loire, en pleine Renaissance; Le gamin déchiffre le texte phonétiquement. Ses mots un peu maladroits mais beaux restent en suspens dans les gouttes d’écume. C’est émouvant de l’entendre déclamer le récit de personnages à mille lieux de lui, à des centaines d’années de sa vie. Et il voyage dans le texte en avançant doucement son doigt à l’ongle long sur les mots. Fort-Dauphin, rives de Loire, liaison immédiate.
Puis il me lit le nom du bateau échoué sur lequel les vagues font des geysers : “Akbary”. Je lui donne le livre parce qu’il lui est mille fois plus précieux qu’à moi. Le petit Malgache a un sourire mi-triste, mi-timide. On revient sans cesse vers la mer, le dernier terrain vague de la ville. Sur celle-là, au pied d’une falaise, il y a toujours une femme qui sourit, enveloppé dans un tissu coloré que le vent plaque contre elle. Patiente, elle attend son pêcheur en proposant des nacres. Le soir est tombé sur Fort-Dauphin et un pétrolier est arrivé dans la rade, à quelques encablures des épaves. Comme on ne le voit pas immédiatement dans l’obscurité, sa corne de brume lorsqu’elle retentit semble être celle des épaves qui renaissent. Quelle étrange danse macabre ce serait sur la plage jusqu’alors engourdie, la revanche nocturne des cargos !
Le lendemain, la ville est toujours aussi molle et indolente. Le visiteur cherche le centre et le centre le fuit. Alors il va manger un croque-monsieur à la “Palmeraie”, un salon de thé installé dans un local de la chambre de commerce endormie, encore sur un cap. Fort-Dauphin est une main dont tous les doigts griffent la mer. Après le croque-monsieur à la “Palmeraie” pendant que la grande fille se perd dans ses pensées, après la lecture instructive et décalée des quotidiens locaux, “La Tribune” et “L’Express”, le voyage monte avec l’amie sur la terrasse à l’abandon du snack qui domine la ville et le seul bateau vivant parmi les épaves. Au milieu des tables vermoulues et renversées, entre les poteaux dont les lampions se sont envolés, ils imaginent ensemble les bals d’antan avec les couples amidonnés qui tournent, tournent dans le ciel. Il y a toujours des fantômes de danseurs quelque part et une musique semblable ou presque à celle de nos campagnes -”Plaisir d’amour ne dure…”- qui reste suspendue par les dernières notes. Il faut aimer ce parfum d’abandon dans les lieux à la dérive.
Si Bourvil était là, il adorerait ce lieu de petit bal perdu, envolé. Il irait à la sortie des mariages comme dans ses chansons ou voir l’authentique défilé de mode qui se déroule le dimanche de Pâques lorsque les Malgaches vont à la messe. Les petites filles ont des robes en satin qui tournent. Elles forment une escadrille discipline de demoiselles d’honneur. Les femmes ont des robes moulantes qui affolent les hommes, les prêtres, Dieu et tous ses saints. Les adolescents ont des costumes croisés brillants sur des chemines amidonnées, des pantalons au pli coupant dans une lame mais avec les mêmes Reebok et Nike que dans les rue de Marseille ou de Paris. Les vieilles dames pimpantes comme un sou neuf vendent des éclairs au chocolat et des brioches sur le parvis de la cathédrale. La grande fille fait des croquis des plus belles robes sous les regards amusés des habitants.
Après la sortie de messe à grand spectacle, je suis allé ensuite traîner dans le collège privé du Sacré-Cœur avec sa majestueuse allée plantée d’arbres pour jeunes filles chères à Proust et à Dave. Entendre pour soi seul les clameurs associées à une reprise de volée magique sur le terrain de foot défoncé pour ados portant un vieux maillot marqué Zidane. Derrière le collège de Fort-Dauphin, il suffit de sauter un mur pour se retrouver dans le cimetière de la ville. Il est plein de missionnaires couchés loin de leur Danemark ou de leur Allemagne natale, d’administrateurs des colonies françaises aux noms bretons, d’enfants morts très tôt, de femmes aux noms datés, (Zelaïde, Ernestine…) de Chinois dont le portrait semble sortir de “L’amant”, de Marguerite Duras. Des centaines de vies en creux sur les stèles de marbre et surtout des rêves d’exil.
Après le cimetière, il y a aussi ce petit bar peint de couleurs vives sur une falaise avec les chèvres qui broutent à côté et lèvent la tête lorsque les surfers reviennent de leur joute avec les vagues. D’abord, on ne comprend pas pourquoi les habitants du village descendent tous sur la plage en contrebas avant de revenir quelques minutes après. Mystère que ce bref séjour dans la végétation qui pousse sur le sable Mais le patron du bar – qui met la musique à fond pour faire plaisir à ses hôtes – explique ces allers-retours en se désolant : “Ils vont faire caca sur la plage et jeter leurs ordures. Ils s’en foutent que ça soit un bel endroit”.
Le soir, assommé d’images et de souvenirs fabriqués, je retourne à mon hôtel dans une atmosphère magique : une atmosphère rose baigne Fort-Dauphin et patine les lieux et les visages. Je m’endors dès le début de la soirée et je manque le rendez-vous avec le rasta vendeur d’herbe devant l’établissement. Mais je me réveille vers 21 heures et je descends manger avec la grande fille amie, qui erre entre deuil et enfance. Ils partagent la table d’un couple de Français, Karine et Benoît. Le repas est drôle. Ils sont agréables à regarder et leur conversation est plaisante. Lui est fragile. Elle est forte et joueuse. La grande fille leur fait des démonstrations de pliage de serviettes à thèmes e cela se terminer en concours avec le serveur : rose, veste, oiseau… Je ne me souviens plus du nom de l’étrange hôtel de béton décati jadis presque palace sur la plage, où je partage un lit avec la grande fille sans faire l’amour avec elle, prenant des douches dans une salle de bain brinquebalante où le lavabo est troué, regardant les bateaux s’échouer ou gémir le soir sur le balcon.
Toutes ses minuscules images et leurs milliers de sensations qui piquent comme des aiguilles sous la peau pour raviver le souvenir. Le dernier jour au bout du monde, une virée dans une réserve avec des lémuriens, des caméléons, des stèles funéraires au pied d’arbres géants avec des cornes de zébu en guise de croix. Un torrent avec une cascade qui fait penser à la Corse et un parcours en pirogue dans un cours d’eau qui chemine entre les arums géants “oreilles d’éléphants” et les mangroves. Bizarrement, cela rend triste. Comme un parcours imposé, un exercice pour remplir le temps allongé. Mais cela manque de solitude, d’absence et de langueur.
Alors je rentre avec le taxi qui passe des cassettes de blues sur la route défoncée et je viens dire adieu aux épaves du bout du monde à Fort-Dauphin. Je me dis que je devrais rester là, fouetté par les grains de sable. Lire “l’Ascension du Mont Ventoux” de Pétrarque jusqu’au réveil des bateaux. Mais je prends l’avion de retour comme un zombie, pour que la parenthèse ne devienne pas une fuite. Je ne suis pas retourné à Madagascar, là où mon pote Tonin a pourtant tant d’amis. Je devais m’y trouver pour la grande éclipse, attendre le soleil noir sur la plage des bateaux perdus mais ce fut partie remise. Alors, l’année prochaine à Fort-Dauphin, pour des souvenirs sans fin ? Pour d’autres moments d’exilé volontaire, sur la plus lointaine terre.
Philippe Larue, souvenir de mai 2000.
2 Réponses vers “Fort-Dauphin, ce serait le bout du monde”
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Salut
Je suis tombé par hasard sur ton article Fort Dauphin !!!
J’y étais en 2007 et ça a été pour moi comme un coup de foudre parce que je n’arrêtais plus de parler de Fort Dauphin tous les jours, les plages sont belles, la vie est très calme et y à la mer au milieu de la ville. c’est magnifique.
au fait tu as déjà été à Lokaro toi?????
Philippe Larue :
“Non, je n’ai pas le souvenir de Lokaro mais je me suis rendu en taxi-brousse à Tuléar dans une jolie chambre au bord de la mer et j’y ai fait de la plongée”.
En tout cas merci de ton intérêt pour ce lieu magique. Ton blog est bien aussi