Ce serait la plage aux épaves devant l’hôtel où les bateaux viennent mourir. Fort-Dauphin, dernière destination pour eux. Ils y finissent doucement allongés sur le sable, se laissant rouiller en attendant les pilleurs d’épaves et les enfants joueurs. Sud-Extrême de Madagascar, ambiance de comptoir colonial, bout du monde, terre qui a renoncé. Sur une autre plage de la ville, Joseph le rasta se désespère de ne plus pouvoir fumer son herbe face à la mer sans se faire contrôler.

 

Sur cette terre d’exil et d’oubli, on peut noyer sa tristesse dans le plus petit bar du monde, une petite boîte en bois avec deux tabourets et le plus petit barman du monde qui n’arrive pas au comptoir et sert d’incroyables bières de 75 cl “Three Horses” à 4000 francs malgaches. Lorsqu’on grimpe sur la colline au-dessus des hôtels balnéaires, on voit en contrebas les tribunes d’un stade de foot où se joue un match décisif, forcément décisif. C’est drôle parce que le terrain est invisible du point de vue où l’on se trouve. Alors, on peut simplement suivre les actions dangereuses en observant les déplacements des spectateurs enthousiastes qui courent d’un bout à l’autre des tribunes dès qu’il y a danger devant un but. Fort-Dauphin invente les matchs invisibles.

 

Sur une autre grève, les pêcheurs semblent marcher sur l’eau, au plus près des rouleaux, s’avançant en équilibre avec leur canne sur la plateforme rocheuse qui affleure. C’est là que la grande fille demande : “Comment naissent les coquillages”. Une vraie question. Plus loin, sur un cap, un groupe de maisons ont l’air à l’abandon mais c’est un leurre. Ici, tout n’est qu’assoupi, ouateux. Comme ce dispensaire silencieux aux murs couverts de dessins très éducatifs. A deux pas, une Française, Anne, installée dans une case de rêve accroché à une falaise tapissée d’arbres organise des séjours pour les touristes. Elle a un sort tout à fait enviable.

 

Ici l’attente est un art de vivre, presque un plaisir et la prison installée dans un fort au-dessus-du Pacifique donne envie de devenir délinquant colonial. On dirait qu’il suffit de pousser la porte pour entrer et papoter avec les détenus. Les horaires des visites sont inscrits en malgache et, en face, la femme du gardien-chef (un panneau sur la porte atteste de la fonction de l’occupant) prépare son repas en souriant, avec un enfant qui regarde par la fenêtre et se marre. Il a le même sourire XXL que le plus petit barman du monde qui a un gros problème avec la monnaie. Alors, lorsqu’il ne peut rendre d’argent sur un billet de 10.000 francs malgaches (ah, les énormes billets locaux qui vous donnent l’impression d’être un notable ou un voyou en cavale !), il vous propose une limonade “Bonbon Anglais” assez écœurante pour faire le compte. Et lorsqu’on le quitte, il ferme le plus petit bar du monde derrière vous en lançant “A la prochaine”, sa recette de la saison faite.

 

Comme dans les revues de voyage d’antan, “L’Illustration” et d’autres, ces images un peu abîmées, patinées, griffées par le temps et ses petites blessures. Comme moi, comme nous. Arrêt sur images, carnets de voyages retrouvés. Se souvenir de la cathédrale de Fort-Dauphin et, face à elle, une mosquée immense comme pour relever un défi, construite par les “carans” (les Indiens qui vivent à Madagascar). Revoir un autre personnage incroyable de l’ancien comptoir colonial, une sorte de dandy black décadent aux cheveux défrisés avec la raie au milieu qui descend le sentier abrupt vers la plage touristique. Ce faux mannequin égaré avait l’air de sortir d’une pub parodique des jeans “Diesel”. D’ailleurs, lorsqu’on retourne dans le centre-ville (le centre-ville!), on tombe sur un salon de coiffure improbable avec exposé dans la vitrine un sac à dos rouge de Père Noël. A quelques centaines de mètres de ce salon où les beautés se révèlent à elles-mêmes, une “Postes Télécommunications” qui regarde le large et d’où partent des messages d’oublis.

 

Lorsqu’on croise des enfants sur la plage de l’abandon, ils crient toujours joyeusement “Bonjour Wasa”. Sur la plage aux épaves où l’on revient sans cesse, fascinés par les monstres assoupis, ces gosses sont toujours là, à escalader les coques rouillées, à passer par les hublots cassés pour chercher encore et toujours les trésors envolés des cargos meurtris. Parmi eux, se trouve un enfant aux yeux avides qui préfère trouver fortune dans les livres. Il regarde par-dessus mon épaule la lettre que j’écris. Comme mon écriture n’est guère lisible, je lui tends mon livre, “La Demande de Michèle Desbordes”. Un bouquin qui raconte le regard amoureux d’un peintre italien en exil sur la servante d’un château de la Loire, en pleine Renaissance; Le gamin déchiffre le texte phonétiquement. Ses mots un peu maladroits mais beaux restent en suspens dans les gouttes d’écume. C’est émouvant de l’entendre déclamer le récit de personnages à mille lieux de lui, à des centaines d’années de sa vie. Et il voyage dans le texte en avançant doucement son doigt à l’ongle long sur les mots. Fort-Dauphin, rives de Loire, liaison immédiate.

 

Puis il me lit le nom du bateau échoué sur lequel les vagues font des geysers : “Akbary”. Je lui donne le livre parce qu’il lui est mille fois plus précieux qu’à moi. Le petit Malgache a un sourire mi-triste, mi-timide. On revient sans cesse vers la mer, le dernier terrain vague de la ville. Sur celle-là, au pied d’une falaise, il y a toujours une femme qui sourit, enveloppé dans un tissu coloré que le vent plaque contre elle. Patiente, elle attend son pêcheur en proposant des nacres. Le soir est tombé sur Fort-Dauphin et un pétrolier est arrivé dans la rade, à quelques encablures des épaves. Comme on ne le voit pas immédiatement dans l’obscurité, sa corne de brume lorsqu’elle retentit semble être celle des épaves qui renaissent. Quelle étrange danse macabre ce serait sur la plage jusqu’alors engourdie, la revanche nocturne des cargos !

Le lendemain, la ville est toujours aussi molle et indolente. Le visiteur cherche le centre et le centre le fuit. Alors il va manger un croque-monsieur à la “Palmeraie”, un salon de thé installé dans un local de la chambre de commerce endormie, encore sur un cap. Fort-Dauphin est une main dont tous les doigts griffent la mer. Après le croque-monsieur à la “Palmeraie” pendant que la grande fille se perd dans ses pensées, après la lecture instructive et décalée des quotidiens locaux, “La Tribune” et “L’Express”, le voyage monte avec l’amie sur la terrasse à l’abandon du snack qui domine la ville et le seul bateau vivant parmi les épaves. Au milieu des tables vermoulues et renversées, entre les poteaux dont les lampions se sont envolés, ils imaginent ensemble les bals d’antan avec les couples amidonnés qui tournent, tournent dans le ciel. Il y a toujours des fantômes de danseurs quelque part et une musique semblable ou presque à celle de nos campagnes -”Plaisir d’amour ne dure…”- qui reste suspendue par les dernières notes. Il faut aimer ce parfum d’abandon dans les lieux à la dérive.

 

Si Bourvil était là, il adorerait ce lieu de petit bal perdu, envolé. Il irait à la sortie des mariages comme dans ses chansons ou voir l’authentique défilé de mode qui se déroule le dimanche de Pâques lorsque les Malgaches vont à la messe. Les petites filles ont des robes en satin qui tournent. Elles forment une escadrille discipline de demoiselles d’honneur. Les femmes ont des robes moulantes qui affolent les hommes, les prêtres, Dieu et tous ses saints. Les adolescents ont des costumes croisés brillants sur des chemines amidonnées, des pantalons au pli coupant dans une lame mais avec les mêmes Reebok et Nike que dans les rue de Marseille ou de Paris. Les vieilles dames pimpantes comme un sou neuf vendent des éclairs au chocolat et des brioches sur le parvis de la cathédrale. La grande fille fait des croquis des plus belles robes sous les regards amusés des habitants.

 

Après la sortie de messe à grand spectacle, je suis allé ensuite traîner dans le collège privé du Sacré-Cœur avec sa majestueuse allée plantée d’arbres pour jeunes filles chères à Proust et à Dave. Entendre pour soi seul les clameurs associées à une reprise de volée magique sur le terrain de foot défoncé pour ados portant un vieux maillot marqué Zidane. Derrière le collège de Fort-Dauphin, il suffit de sauter un mur pour se retrouver dans le cimetière de la ville. Il est plein de missionnaires couchés loin de leur Danemark ou de leur Allemagne natale, d’administrateurs des colonies françaises aux noms bretons, d’enfants morts très tôt, de femmes aux noms datés, (Zelaïde, Ernestine…) de Chinois dont le portrait semble sortir de “L’amant”, de Marguerite Duras. Des centaines de vies en creux sur les stèles de marbre et surtout des rêves d’exil.

 

Après le cimetière, il y a aussi ce petit bar peint de couleurs vives sur une falaise avec les chèvres qui broutent à côté et lèvent la tête lorsque les surfers reviennent de leur joute avec les vagues. D’abord, on ne comprend pas pourquoi les habitants du village descendent tous sur la plage en contrebas avant de revenir quelques minutes après. Mystère que ce bref séjour dans la végétation qui pousse sur le sable Mais le patron du bar – qui met la musique à fond pour faire plaisir à ses hôtes – explique ces allers-retours en se désolant : “Ils vont faire caca sur la plage et jeter leurs ordures. Ils s’en foutent que ça soit un bel endroit”.

 

Le soir, assommé d’images et de souvenirs fabriqués, je retourne à mon hôtel dans une atmosphère magique : une atmosphère rose baigne Fort-Dauphin et patine les lieux et les visages. Je m’endors dès le début de la soirée et je manque le rendez-vous avec le rasta vendeur d’herbe devant l’établissement. Mais je me réveille vers 21 heures et je descends manger avec la grande fille amie, qui erre entre deuil et enfance. Ils partagent la table d’un couple de Français, Karine et Benoît. Le repas est drôle. Ils sont agréables à regarder et leur conversation est plaisante. Lui est fragile. Elle est forte et joueuse. La grande fille leur fait des démonstrations de pliage de serviettes à thèmes e cela se terminer en concours avec le serveur : rose, veste, oiseau… Je ne me souviens plus du nom de l’étrange hôtel de béton décati jadis presque palace sur la plage, où je partage un lit avec la grande fille sans faire l’amour avec elle, prenant des douches dans une salle de bain brinquebalante où le lavabo est troué, regardant les bateaux s’échouer ou gémir le soir sur le balcon.

 

Toutes ses minuscules images et leurs milliers de sensations qui piquent comme des aiguilles sous la peau pour raviver le souvenir. Le dernier jour au bout du monde, une virée dans une réserve avec des lémuriens, des caméléons, des stèles funéraires au pied d’arbres géants avec des cornes de zébu en guise de croix. Un torrent avec une cascade qui fait penser à la Corse et un parcours en pirogue dans un cours d’eau qui chemine entre les arums géants “oreilles d’éléphants” et les mangroves. Bizarrement, cela rend triste. Comme un parcours imposé, un exercice pour remplir le temps allongé. Mais cela manque de solitude, d’absence et de langueur.

 

Alors je rentre avec le taxi qui passe des cassettes de blues sur la route défoncée et je viens dire adieu aux épaves du bout du monde à Fort-Dauphin. Je me dis que je devrais rester là, fouetté par les grains de sable. Lire “l’Ascension du Mont Ventoux” de Pétrarque jusqu’au réveil des bateaux. Mais je prends l’avion de retour comme un zombie, pour que la parenthèse ne devienne pas une fuite. Je ne suis pas retourné à Madagascar, là où mon pote Tonin a pourtant tant d’amis. Je devais m’y trouver pour la grande éclipse, attendre le soleil noir sur la plage des bateaux perdus mais ce fut partie remise. Alors, l’année prochaine à Fort-Dauphin, pour des souvenirs sans fin ? Pour d’autres moments d’exilé volontaire, sur la plus lointaine terre.

 

Philippe Larue, souvenir de mai 2000.

Voilà, c’était une belle journée d’automne dans les Alpes-de-Haute-Provence, une journée de trêve pastel où tous les croisements de souvenirs sont possibles, où la préhistoire vous en apprend beaucoup sur votre histoire et l’art de vivre.
D’abord une heure de route pour me débarrasser un peu de cette tension permanente qui m’habite à “La Provence”, du stress du travail quotidien, du bulldozer de l’information qui me fait parfois vibrer comme un diapason désaccordé. Accrocher des chênes verts et des grands cèdres du regard et puis goûter enfin aux grands paysages, aux routes rectilignes du plateau de Riez, aux moutons qui ont presque la couleur de la terre retournée des champs des lavandes dont les plants arrachés s’entassent, aux montagnes encharpées de nuages impossibles qui s’élèvent derrière les grandes antennes légères comme des libellules.
Et puis arriver, après quelques égarements, à ce musée de la préhistoire de Quinson que, finalement, je n’avais jamais visité. Repenser à la lettre touchante d’un paléontogue, Jean-Courtin, après mon article sur Françoise Claustre qui avait commencé sa carrière de scientifique dans cette région avant de devenir la captive du désert au Tchad. Cette femme au beau visage qui parlait au journal de 20 heures de sa détention, filmée par Raymond Depardon et dont, bizarrement, l’annonce de la mort m’avait profondément touché. Pas si bizarrement finalement, à cause d’un lien souterrain. Chercher si son nom est inscrit quelque part, si on voit une photo d’elle au bord du Verdon lors des fouilles et ne pas trouver, à mon grand regret.
Me souvenir surtout (voilà une part du lien) que ma compagne décédée, Véronique Dancette, m’avait parlé avant tout le monde du musée de Quinson. Parce que des amis architectes à elle lui avaient raconté leur projet fou, leur coup de fil à Norman Foster sans trop y croire et le miracle de son accord. Je me souviens des photos d’elle et de ses potes le jour de l’inauguration faites avec le premier numérique que je lui avais offert : 800.000 pixels, la préhistoire de la photo informatique. Jean Courtin devait sans doute y être aussi. Mais surtout aussi Sylvie Sauzet, l’amie d’enfance de Véro, fille de Maurice Sauzet, dont les maisons sont parents de ce musée. Véro est morte le 7 janvier 2002 et elle aussi aimait les échappées belles dans la lumière et la solitude dans ces terres de western provençales.
Alors voilà, j’ai adoré ce musée, encore plus pour l’architecture que pour le contenu, comme au musée Guggenheim que j’avais visité à Bilbao avec Véro. En Espagne, les rondeurs métalliques. A Quinson, l’alliance des pointes de silex et du béton. Un côté escargot rassurant et beau, appuyé sur les falaises. L’audacieux décalage de ce bâtiment moderne dans un village. S’asseoir à l’intérieur dans la reconstitution de la Baume Bonne est un vrai apaisement pour l’hyperactif que je suis.
J’ai aimé aussi le déjeuner à Quinson à l’hôtel deux étoiles Notre-Dame. Une merveille d’hôtel de bord de route où l’on voudrait se réveiller, un matin volé au monde en ouvrant grand les volets, après avoir mangé la veille une truite meunière ou du gigot d’agneau de Sisteron. Les serveuses étaient épatantes et complices de mon échappée buissonnière avec l’amie qui m’accompagnait. Après le “moment Quinson”, nous sommes allés écouter des lectures aux Correspondances de Manosque. Il y avait d’abord sur la place de l’Hôtel de Ville, cet écrivain de nouvelles dépressif, Serge Joncour, qui racontait que le bonheur pour lui, c’était de pouvoir voler un accoudoir à sa voisine dans le train. Et puis Nicolas Fargues, que j’ai écouté sans savoir que c’est lui qui a écrit un de mes livres fétiches, “J’étais derrière toi” et avec qui j’ai évoqué avec bonheur une scène magique de “Hors d’atteinte”, où George Clooney séduit Jennifer Lopez qu’il a enfermé avec lui dans le coffre d’une voiture. Une merveille de légèreté et de séduction cool que Fargues reraconte dans son livre “Beau Rôle”.
Et enfin, il y a eu ces lectures de lettres de Rosa Luxembourg par Anouk Grinberg au théâtre Jean Le Bleu. Cela commençait mal, elle était tendue, elle a demandé qu’on arrête de prendre des photos, un monsieur lui a crié qu’on entendait pas sa voix. Et puis, finalement, elle s’est installé dans Rosa. Et j’ai découvert cette femme incroyable, combattante éternelle et qui envoyait à ses amies des lettres de petite fille où elle parlait de ses herbiers et des mésanges buissonnières dont elle imitait le chant. Et puis surtout une superbe lettre de voyage de Rosa Luxembourg sur la Corse. Etonnant, non ? Elle y parlait de ce peuple qui marche en caravane, jamais groupé comme en Allemagne mais l’un derrière l’autre sur les sentiers, des femmes toujours droites assises en amazone sur un cheval ou un âne, “mince comme des cyprès”. Superbe non ? On imagine l’évasion que pouvait représenter un tel voyage pour cette femme qui fut brisée par la prison et pour son exigence politique. Et, même sur le fil, j’ai aimé Anouk Grinbert prenant une voix de presque petite fille que je lui avais entendu dans certains films pour être cette Rosa perdue ou réfugiée dans ces rêves enfantins.
Putain de femmes, tout de même. Rosa Luxembourg n’était qu’exigence, Françoise Claustre n’a jamais voulu parler de sa captivité après sa libération et est retourné au silence et à ses fouilles. Véronique était forte fragile et méprisait les tièdes.
Et puis nous sommes rentrés dans la nuit sans attendre la fin du spectacle, avec les images de Quinson et les mots de Luxembourg. Avec aussi une pensée pour les croyances enfantines à cause d’une conversation sur un orage qui menaçait. Parce que, quand j’étais petit – mais je le pense encore un peu – je croyais que la première goutte était toujours pour moi.
C’est drôle de penser à autant d’histoires en allant au coeur de la préhistoire.
Mais notre vie est faite de strates qui s’empilent, d’ères qui en nourrissent d’autres. Parfois, on gratte un peu et tout réapparaît.
Comme mes amours, comme les vôtres.

Trust et Paolo Conte

septembre 22, 2008

Vous êtes faite de peines étranges agrandir

Aujourd’hui, dans une journée en vrac, les mots m’ont servi de refuge, de bouée. Mais pas des mots banals, pas des mots d’occasion. Non des mots de grand large, des mots de haute lutte.
J’ai croisé Bernie Bonvoisin, le chanteur de Trust, cinéaste et écrivain. Et je lui ai dit tout le bien que je pensais de son livre, “Vous êtes faites de peines étranges”. Rarement petit bouquin m’aura autant bouleversé. Parce ce qu’il raconte un amour impossible, le croisement d’un homme et d’une femme avec un sentiment cristal, un boule de mercure entre eux. Cette situation que j’ai déjà vécue et que je voudrais raconter ainsi.
Bernie Bonvoisin écrivait : ‘”Un cinq-à-sept est comme un pied de nez à l’ennui. Mais là, les choses ont pris une tournure que ni vous ni moi n’avions prévue. Je vous ai vue combattre votre puante dérive, soupirer lourdement sans que les mots ne sortent. Juste de chaudes larmes. j’ai toujours essayé d’en boire quelques-unes. Sans que je le sache leurs sillons étaient tout tracés. Magnificence, majestueuse enfant, vous êtes faite de peines étranges.”
Et puis, dans l’arrière-salle du “Longchamp Palace”, seul à une table en écoutant des conversations en italien et en anglais, je me suis plongé dans des mots doux, chics et rauques, ceux du portrait de Paolo Conte.
Tout d’abord, je me suis souvenu en lisant du moment que j’avais passé avec lui à Aix-en-Provence avant l’un de ses concerts. Il m’avait parlé de son amour du foot mais du fait qu’il ne pouvait plus être supporter à cause des dérives dans les tribunes. Il m’avait parlé d’un festival où Il avait partagé la scène avec Roberto Benigni dont on ne pouvait maîtriser la folie. Il m’avait expliqué les paroles d’un de ses chansons où il disait qu’il aimait les femmes en hiver, “morbida et pelosa”. Alanguies et poilues, pas tout à fait entretenues comme en été. Une sorte de tendresse bienveillante.
Et là, au détour d’une phrase, j’ai aimé encore plus la langue et le français à l’ombre de Pierre Desproges qui disait de Paolo Conte:
“A cheval sur un tabouret de bar prémussolinien, voilà ce Piémontais grave et lent, tout habillé gris sobre de distinguée nostalgie… Il dit le goût défait des curaçaos amers et des rumbas éteintes. C’est une voix crépusculaire de vraie virilité. Paolo Conte chante. Esthétiquement, c’est beau. Moralement, comme toute insulte à la médiocrité, c’est une bonne action.”
Alors, dans le disque de Paolo Conte, il doit y avoir tant de peines étranges.