La chanson de Quinson, préhistoric blues
septembre 26, 2008
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Voilà, c’était une belle journée d’automne dans les Alpes-de-Haute-Provence, une journée de trêve pastel où tous les croisements de souvenirs sont possibles, où la préhistoire vous en apprend beaucoup sur votre histoire et l’art de vivre.D’abord une heure de route pour me débarrasser un peu de cette tension permanente qui m’habite à “La Provence”, du stress du travail quotidien, du bulldozer de l’information qui me fait parfois vibrer comme un diapason désaccordé. Accrocher des chênes verts et des grands cèdres du regard et puis goûter enfin aux grands paysages, aux routes rectilignes du plateau de Riez, aux moutons qui ont presque la couleur de la terre retournée des champs des lavandes dont les plants arrachés s’entassent, aux montagnes encharpées de nuages impossibles qui s’élèvent derrière les grandes antennes légères comme des libellules.Et puis arriver, après quelques égarements, à ce musée de la préhistoire de Quinson que, finalement, je n’avais jamais visité. Repenser à la lettre touchante d’un paléontogue, Jean-Courtin, après mon article sur Françoise Claustre qui avait commencé sa carrière de scientifique dans cette région avant de devenir la captive du désert au Tchad. Cette femme au beau visage qui parlait au journal de 20 heures de sa détention, filmée par Raymond Depardon et dont, bizarrement, l’annonce de la mort m’avait profondément touché. Pas si bizarrement finalement, à cause d’un lien souterrain. Chercher si son nom est inscrit quelque part, si on voit une photo d’elle au bord du Verdon lors des fouilles et ne pas trouver, à mon grand regret.Me souvenir surtout (voilà une part du lien) que ma compagne décédée, Véronique Dancette, m’avait parlé avant tout le monde du musée de Quinson. Parce que des amis architectes à elle lui avaient raconté leur projet fou, leur coup de fil à Norman Foster sans trop y croire et le miracle de son accord. Je me souviens des photos d’elle et de ses potes le jour de l’inauguration faites avec le premier numérique que je lui avais offert : 800.000 pixels, la préhistoire de la photo informatique. Jean Courtin devait sans doute y être aussi. Mais surtout aussi Sylvie Sauzet, l’amie d’enfance de Véro, fille de Maurice Sauzet, dont les maisons sont parents de ce musée. Véro est morte le 7 janvier 2002 et elle aussi aimait les échappées belles dans la lumière et la solitude dans ces terres de western provençales.Alors voilà, j’ai adoré ce musée, encore plus pour l’architecture que pour le contenu, comme au musée Guggenheim que j’avais visité à Bilbao avec Véro. En Espagne, les rondeurs métalliques. A Quinson, l’alliance des pointes de silex et du béton. Un côté escargot rassurant et beau, appuyé sur les falaises. L’audacieux décalage de ce bâtiment moderne dans un village. S’asseoir à l’intérieur dans la reconstitution de la Baume Bonne est un vrai apaisement pour l’hyperactif que je suis.J’ai aimé aussi le déjeuner à Quinson à l’hôtel deux étoiles Notre-Dame. Une merveille d’hôtel de bord de route où l’on voudrait se réveiller, un matin volé au monde en ouvrant grand les volets, après avoir mangé la veille une truite meunière ou du gigot d’agneau de Sisteron. Les serveuses étaient épatantes et complices de mon échappée buissonnière avec l’amie qui m’accompagnait. Après le “moment Quinson”, nous sommes allés écouter des lectures aux Correspondances de Manosque. Il y avait d’abord sur la place de l’Hôtel de Ville, cet écrivain de nouvelles dépressif, Serge Joncour, qui racontait que le bonheur pour lui, c’était de pouvoir voler un accoudoir à sa voisine dans le train. Et puis Nicolas Fargues, que j’ai écouté sans savoir que c’est lui qui a écrit un de mes livres fétiches, “J’étais derrière toi” et avec qui j’ai évoqué avec bonheur une scène magique de “Hors d’atteinte”, où George Clooney séduit Jennifer Lopez qu’il a enfermé avec lui dans le coffre d’une voiture. Une merveille de légèreté et de séduction cool que Fargues reraconte dans son livre “Beau Rôle”.Et enfin, il y a eu ces lectures de lettres de Rosa Luxembourg par Anouk Grinberg au théâtre Jean Le Bleu. Cela commençait mal, elle était tendue, elle a demandé qu’on arrête de prendre des photos, un monsieur lui a crié qu’on entendait pas sa voix. Et puis, finalement, elle s’est installé dans Rosa. Et j’ai découvert cette femme incroyable, combattante éternelle et qui envoyait à ses amies des lettres de petite fille où elle parlait de ses herbiers et des mésanges buissonnières dont elle imitait le chant. Et puis surtout une superbe lettre de voyage de Rosa Luxembourg sur la Corse. Etonnant, non ? Elle y parlait de ce peuple qui marche en caravane, jamais groupé comme en Allemagne mais l’un derrière l’autre sur les sentiers, des femmes toujours droites assises en amazone sur un cheval ou un âne, “mince comme des cyprès”. Superbe non ? On imagine l’évasion que pouvait représenter un tel voyage pour cette femme qui fut brisée par la prison et pour son exigence politique. Et, même sur le fil, j’ai aimé Anouk Grinbert prenant une voix de presque petite fille que je lui avais entendu dans certains films pour être cette Rosa perdue ou réfugiée dans ces rêves enfantins.Putain de femmes, tout de même. Rosa Luxembourg n’était qu’exigence, Françoise Claustre n’a jamais voulu parler de sa captivité après sa libération et est retourné au silence et à ses fouilles. Véronique était forte fragile et méprisait les tièdes.Et puis nous sommes rentrés dans la nuit sans attendre la fin du spectacle, avec les images de Quinson et les mots de Luxembourg. Avec aussi une pensée pour les croyances enfantines à cause d’une conversation sur un orage qui menaçait. Parce que, quand j’étais petit – mais je le pense encore un peu – je croyais que la première goutte était toujours pour moi.C’est drôle de penser à autant d’histoires en allant au coeur de la préhistoire.Mais notre vie est faite de strates qui s’empilent, d’ères qui en nourrissent d’autres. Parfois, on gratte un peu et tout réapparaît.Comme mes amours, comme les vôtres.
Trust et Paolo Conte
septembre 22, 2008

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Aujourd’hui, dans une journée en vrac, les mots m’ont servi de refuge, de bouée. Mais pas des mots banals, pas des mots d’occasion. Non des mots de grand large, des mots de haute lutte.
J’ai croisé Bernie Bonvoisin, le chanteur de Trust, cinéaste et écrivain. Et je lui ai dit tout le bien que je pensais de son livre, “Vous êtes faites de peines étranges”. Rarement petit bouquin m’aura autant bouleversé. Parce ce qu’il raconte un amour impossible, le croisement d’un homme et d’une femme avec un sentiment cristal, un boule de mercure entre eux. Cette situation que j’ai déjà vécue et que je voudrais raconter ainsi.
Bernie Bonvoisin écrivait : ‘”Un cinq-à-sept est comme un pied de nez à l’ennui. Mais là, les choses ont pris une tournure que ni vous ni moi n’avions prévue. Je vous ai vue combattre votre puante dérive, soupirer lourdement sans que les mots ne sortent. Juste de chaudes larmes. j’ai toujours essayé d’en boire quelques-unes. Sans que je le sache leurs sillons étaient tout tracés. Magnificence, majestueuse enfant, vous êtes faite de peines étranges.”
Et puis, dans l’arrière-salle du “Longchamp Palace”, seul à une table en écoutant des conversations en italien et en anglais, je me suis plongé dans des mots doux, chics et rauques, ceux du portrait de Paolo Conte.
Tout d’abord, je me suis souvenu en lisant du moment que j’avais passé avec lui à Aix-en-Provence avant l’un de ses concerts. Il m’avait parlé de son amour du foot mais du fait qu’il ne pouvait plus être supporter à cause des dérives dans les tribunes. Il m’avait parlé d’un festival où Il avait partagé la scène avec Roberto Benigni dont on ne pouvait maîtriser la folie. Il m’avait expliqué les paroles d’un de ses chansons où il disait qu’il aimait les femmes en hiver, “morbida et pelosa”. Alanguies et poilues, pas tout à fait entretenues comme en été. Une sorte de tendresse bienveillante.
Et là, au détour d’une phrase, j’ai aimé encore plus la langue et le français à l’ombre de Pierre Desproges qui disait de Paolo Conte:
“A cheval sur un tabouret de bar prémussolinien, voilà ce Piémontais grave et lent, tout habillé gris sobre de distinguée nostalgie… Il dit le goût défait des curaçaos amers et des rumbas éteintes. C’est une voix crépusculaire de vraie virilité. Paolo Conte chante. Esthétiquement, c’est beau. Moralement, comme toute insulte à la médiocrité, c’est une bonne action.”
Alors, dans le disque de Paolo Conte, il doit y avoir tant de peines étranges.

