Et puis voir passer une autre journée comme passent les rameurs sur le douro. Skiff, quatre de couple, huit de couple, les champions d’aviron passent à la queue-leu-leu sur le Douro, dans les méandres entre les rives couvertes de forêt. Aimer la compagnie de Ricou, Mady, Gaston et Ginette. Quand des personnes me parlent avec confiance, surtout durant ce temps sans enjeu du voyage, j’ai l’impression qu’elles me font cadeau de leur vie. Petit à petit, je fais connaissance avec eux mais surtout avec la galerie des figures de leur village du Sud-Ouest. Il y a là le poète revenue un peu fou des Etats-Unis, qui marche en quinconce et entretient à mains nues les tombeaux de ses ancêtres en plein hiver, le maire en qui on faisait confiance avant son élection et qui a déçu, un membre d’une famille royale en exil dont la femme a eu un enfant avec un gitan, le père meunier de Ricou, une femme pas très jolie et trop maquillée à qui un garçon du village, cruel, lance : « Tu es tombé dans le sac de farine! », la mère patronne de café de Gaston et le Portugais, bien sûr nommé Pinto, qui a repris son commerce aujourd’hui. Tout une communauté étonnante et attachante qui me tient compagnie dans ma cabine quand l’ennui me gagne.
Dans ma bulle hors du temps, alors que je vois passer des troncs d’arbre sur le fleuve, que j’entends un chauffeur un peu fou et joyeux traverser la vallée en face de Folgosa avec la musique à fond, je jette un oeil aux chaînes françaises sur ma télé. J’apprends à quelques heures d’intervalle que Pascal Sevran est mort et puis qu’il est vivant. Et les commentaires entendus sur son décès – « il méritait mieux que le jugement sur ses émissions pastel avec chanteurs d’un autre temps » – restent suspendus dans l’espace, incongrus mais réels, comme des photos voilés qu’on ne peut développer.
Et puis la « Tuna Académica » de l’université de Porto a débarqué le lundi soir pour occuper un séjour qui s’étirait. Des filles avec des capes noires, des tambourins, des mandolines et des guitares et une belle énergie. Ce type de formation est traditionnelle dans les facs et, ma foi, il faut que cela continue. Dans le bar du bateau, elles reprennent des fados en en gommant la mélancolie, elles chantent avec un joli mouvement de houle leurs compositions et c’est charmant comme du vino verde. J’adore la mandoliniste avec ses yeux toujours baissés sur les cordes, ses longs cils, son application et son sourire.
Le mardi 22 avril, – un mois où l’eau, au Portugal, tombe par mille – les autocars sont de retour pour nous emmener à Braga. A bord du « nouméro oune », la guide, Ana Maria Ferreira Vieira, en fait des kilos. Elle annonce que nous ferons deux villes pour le prix d’une et qu’elle nous montrera Guimaraes, le berceau de la nation portugaise. Elle raconte des blagues, fait semblant de ne pas maîtriser les subtilités du français, se moquent des flics, raconte la dictature de Salazar qui disait « un peu de morue, un sardine, cela suffisait à mon peuple et les femmes doivent rester à la maison », entonne avec une belle voix des chansons de chez nous et des fados qui font vibrer les vitres du car. Elle est trop Ana, une sorte de July Sander du tourisme. Mais avec une vraie gentillesse et de la générosité. Plus tard, elle me confiera : « J’essaye d’avoir un style différent des autres guides ». C’est réussi Ana. La pluie, toujours la pluie, comme une compagne familière, nous accompagne encore. Arrivée à Braga, devant la cathédrale aux plus grandes orgues du pays. J’ai l’impression, en longeant les maisons de schiste et de granit, en marchant sur les pavés, sous les nuages et les barreaux de pluie, de faire un voyage en noir et blanc. D’ailleurs, cela se voit sur mes films. Les orgues m’enchantent, les tombeaux et la salle des reliques m’angoissent. Alors je zappe et je trouve un café tout à fait charmant avec un match où Cristiano Ronaldo joue – mais comment font-il ? – des pains au chocolat d’anthologie et une atmosphère. Puis je déniche à l’angle de la rue une boutique qui vend des tee-shirts portugais et qui exhibe en grand un superbe poème d’amour que la vendeuse, tout à fait sympathique et mignonne, me traduit en anglais. Retour au bus après une attente sous la pluie que mon bibi Zara en papier fabriqué au Mexique me rend presque agréable. J’ai l’air d’un Blues Brother rural qui s’est trompé de film.
Guimaraes, dernier arrêt. Le château où est né le Portugal, la statue du fondateur, les rues médiévales, les maisons à colombages, le centre-ville préservé, le chemin de croix du Christ dans des petites chapelles qui présentent des personnages naïfs, des petites places comme brossées à grande eau qui donnent envie de tourner sur soi-même, toujours des boutiques qui font aimer le shopping inutile et Ana Maria qui présente tout cela au pas de charge, comme si elle devait aller chercher son fils à l’école. D’ailleurs, dans le bus, elle nous parle de son gamin ado en évoquant les allocations familiales. C’est un bon garçon, confie-t-elle. Retour dans le brouillard sur les superbes autoroutes sur piliers qui traversent les montagnes. L’argent de l’Europe a bien été utilisé. Les vignes en espalier, à près de deux mètres du sol – la vigne du pendu, selon Ana Maria – jalonnent le paysage, comme les statues de coq dont la guide nous raconte l’origine. Un suspect qui allait être condamné et qui, en désespoir de cause, était allé voir le juge chez lui. L’homme mangeait du coq au vin. Alors, le plaideur avait dit : « Si je suis innocent, ce coq chantera ». Et évidemment la volaille avait sauté de la marmite. Dans le bus, comme de bien entendu, un touriste français raconte l’histoire du coq gaulois qui chante « même les pieds dans la merde ».

 

Une forteresse sur l’Atlantique

 

Arrivée de l’autocar sur le quai du « Fernao de Magalhaes » à Folgosa. Plus envie de retrouver ma cabine où mes bagages sont prêts. Le commissaire de bord, Ricardo, me propose de me rapatrier sur Porto avec le chauffeur qui ramène les guides. Yes ! Je salue Ricou qui me donne son adresse, je récupère mes valises et en voiture Simone. La conversation d’Ana Maria et du chauffeur en portugais me berce dans la nuit. L’autre guide, une jolie brune frisée un peu dodue, me dit qu’ils sont un peu inquiets de leur impolitesse à parler en portugais devant moi et que ce ne sont que des paroles banales sur le temps et la route. Pas de souci, les amis, j’adore. Voilà Porto et sa palanquée de ponts. Rebonjour M. Eiffel, c’est un plaisir. Le chauffeur nous laisse devant la voiture d’Ana Maria qui doit me conduire dans un hôtel du vieux Porto, tout près de chez elle. Sa voiture, une vieille Corsa, ne démarre pas. « C’est la première fois que cela m’arrive », m’assure-t-elle. Un clochard qui fait les poubelles arrive et m’aide à pousser. Je manque de condition sur les pavés. Puis il va chercher un litre d’essence à la station toute proche. Pendant ce temps, je me suis mis au volant et après quelques « reuh, reuh », j’arrive à faire démarrer la bête. Un euro pour le sympathique clochard. Encore un peu de route à travers cette ville que j’aime et nous arrivons dans les petites rues de la pointe de Porto, face à l’Atlantique. « Je suis né dans cette traverse, ma mère habite à quelques numéros et moi, j’habite dans la rue de mon enfance. » Devant l’hôtel Boa Vista, sous les bourrasques de pluie, je tends la main à ma guide-chanteuse. Elle me tend la joue. Je suis un vrai timide. Face à l’hôtel, une forteresse est illuminée. La même que celle que j’ai vu sous d’autres cieux où ont traînés les navigateurs portugais. A Monbassa, au Kenya, à Zanzibar ou à Oman. Dans la rue, un drôle de petit bus rouge qui semble sorti d’une chanson des Beatles ou d’une émission pour enfants. Je me promène un moment sur le front de l’océan battu par la pluie. Des rumeurs de fête montent d’un restaurant sur pilotis de la plage. Un phare m’envoie un message secret, la mer est déchaînée. Je tiens mon petit chapeau. J’aime bien être le personnage de Sempé dans le paysage. Dans ma suite à niveaux avec balcon et grand écran, je regarde encore l’Atlantique par dessus la forteresse. Je rêve à Magellan et à Vasco de Gama. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, talala…
Six heures et demi ce mercredi 23 avril, le chauffeur de taxi m’emmène par le front de mer à l’aéroport Francisco Sa Carneiro de Porto, élu 3e meilleur aéroport du monde dans sa catégorie l’année dernière. Il le vaut bien. Il est moderne et clean comme ses homologues suisses et accueillant comme un lusitanien. 11 km d’autoroute pour fermer doucement la parenthèse portugaise.

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