Une parenthèse portugaise. Porto. Une ville lyonnaise, cossue. Le vin doux de l’homme à la cape a remplacé les côtes-du-rhône. Pierre noire, rues bien droites, cité entretenue. Des lions de pierre, des cadres en costume, des petites maisons à azulejos au milieu des buildings. De la modernité, des jolis musiques d’ambiance au caffe di roma. Des parcs partout, des rues tortueuses aux trottoirs étroits avec des restaurants au menu à 3,50 euros. Des magasins à tout à un euro tenus par des Chinois, des souvenirs de football, un «métro-tram » superbe avec des stations empelousées, le plaisir d’entendre de nouveau parler portugais, la « Casa Musicale » et l’architecture cassée et ouverte de Renzo Piano, comme un labyrinthe facile. De l’élégance, du fourbis et de la rigueur à Porto. Et puis ces incroyables ponts jetés comme des bras au cou d’un inconnu au-dessus de la vallée encaissée du Douro pour rejoindre la jumelle et ses caves : Villa Nova di Gaia. Au pied d’un des ponts du Douro, un bar improbable, sorti d’un roman de Philippe Djian. Une serveuse larguée habillée comme une pute avec un pantalon panthère rose et des cheveux jaunes poussin, deux chiens joueurs qui viennent quémander, un canari qui fait son malin. Un décor de fin du monde avec les grandes baies face au Douro, un patron bougon qui fait des travaux. Au plafond des boules à facettes pour un dernier bal interrompu. Décor flashy avec du rose, du bleu grec, du rouge. Dans un coin un vieux billard recouvert. Cet après-midi-là, la pluie fait un boucan du diable sur le toit. La serveuse me demande si je veux des « cachaouettes ». C’est pas de refus. Elle m’apporte des arachides en coque. En coque. Mais dans une assiette avec une autre assiette pour les coques. Elle me demande d’où je viens, si j’ai des enfants. Elle, elle est de Porto mais « de la rue, enfant trouvée ». Le tout dans un mélange d’anglais, de portugais et de quelques bribes de français. Nous sommes déjà de vieux amis, comme avec le chien qui fait des allers-retours entre la salle et le chemin qui longe le fleuve, à poursuivre des ombres. Au-dessus de nous, l’arche blanche du pont a l’air de l’aile d’un ange bienveillant. Le temps dure longtemps. J’aime l’immobilité du lieu. On pourrait rester mille ans à regarder couler le Douro sous la pluie et à écouter la conversation incompréhensible de « Pink Lady ». Cela pourrait être le surnom de la serveuse automate tout comme celui de ce rade du bout du monde, de dessous le pont. Posé comme une histoire drôle décalée près de l’embarcadère des bateaux de croisière. D’ailleurs les marins arrivent et parlent de leur vie, des bateaux sur lesquels ils travaillent sur le Rhin ou le Rhône. Pink Lady leur emmènent aussi des cachouettes. La bière est bonne. Je suis toujours ému par les choses simples et bizarres. Dans ce café rose et bleu sous le pont blanc, je pense au plus petit bar du monde avec le plus petit serveur du monde, à Fort-Dauphin, à Madagascar. Le gamin qui n’arrrivait pas au comptoir m’avait servi une bière d’un litre. Ici, après une heure à m’imprégner de l’ambiance, Pink Lady m’a demandé un euro pour la bière et les cachouettes. Un euro pour cette tranche de vie ! Il pleut sur le Douro comme il pleure sur Porto. Ambiance aquatique et molle. Visite du palais de la Bourse et de l’église San-Francisco. Du granit, du marbre, des ors et de l’ennui. Envie de retrouver les rues comme je les aime, les cafés avec leur cour à immense tonnelle. Une expo de dessins d’architecte qui montre des relevés de façades de commerce avec leur enseigne à beau lettrage et leurs incroyables noms : « Sapateria vigorosa », « Pharmacia hygienica »… Direction les caves à porto Ferreira à Villa Nova de Guaia. Le guide est beau comme un dieu et s’appelle Jesus. Une sorte de Pauleta grand. Il est d’une patience infinie avec les retraités qui posent des questions d’une précision diabolique sur les modes de vinification ou la contenance des foudres. Il détaille le logo de la maison Ferreira : « C’est un émeu qui tient dans son bec un fer à cheval. L’émeu, c’est le symbole du positivisme car il ne marche jamais en arrière. Le fer à cheval, c’est parce que le nom de la maison signifie maréchal-ferrant. » Evident, non ? Les caves sont obscures et tendres à visiter. Une ambiance de recueillement, de vie hors du monde. Le porto blanc est un délice. Bien sûr je m’énerve contre une touriste belge qui fait des photos au flash d’une table à l’ambiance tamisée sur laquelle se trouve une vieille bouteille et deux verres. Pourquoi tant de haine de la lumière ? Dehors, la même me dit qu’elle a acheté fort cher cette appareil de huit millions de pixels dont elle ne comprend pas le fonctionnement. « Et puis tout évolue si vite dans la technologie, dit-elle. C’est comme les GPS, ils changent tout le temps. Mais j’étais bien content d’en avoir un pour aller au mariage de ma fillle. C’était dans la campagne de Namur, un vrai « blet » perdu. » Quitter Porto, passer sous les ponts de fer et de béton, voir disparaître les maisons accrochées à la colline. Glisser sur le Douro large comme la poitrine d’Alain Bernard. Se régaler des rives boisées sur lesquelles nichent des hérons. Passer du fleuve qui s’étale au Douro qui s’enserre dans des gorges aux rochers ronds et hospitaliers comme les fesses d’une amante. Des villas avec un ponton qui monte avec le niveau du fleuve. Et puis l’arrivée à la première écluse, Crestuma : un piège à bateau, une entrée d’entonnoir. Dans la boîte, il ne reste que trente centimètres entre la coque et le mur de béton : l’écluse fait 12 mètres de large, le « Fernao de Magalhaes » 11,40 m ! Impression d’être prisonnier. Pas d’évasion possible. Impression d’être dans un film de guerre et d’entrer dans la base secrète de sous-marins nazis. Souvenir d’une autre écluse aussi impressionnante sur le Rhin avec Christine. Le bateau de croisière grimpe dans l’ascenseur aquatique. Plus loin sur le fleuve, le barrage monumental de Carrapatelo avec son écluse géante dont la dénivellation atteint 36 mètres. C’est la plus haute d’Europe. Musique d’ambiance rassurante dans le bar panoramique. Des pêcheurs sur les quais de béton haut comme des arc-boutants de cathédrale. Grimpe Fernao, grimpe ! La porte d’amont disparaît sous l’eau, l’écluse nous libère comme un bouchon sur le Douro. L’après-midi s’étire comme une chatte au coin du feu. La croisière, c’est l’art de l’ennui. La carte des tisanes est incroyable : Verveine, verveine-menthe, tilleul, camomille, oranger. Au bar, cours de portugais. Les Allemands ont du mal à prononcer. Ils devraient prendre quelques Lexomil pour amollir leur prononciation. Le repas arrive sans que l’on s’y attende. J’aime bien mes voisins de table : deux couples du Sud-Ouest avec deux copains d’enfance plein de souvenirs et de belles expressions qui se chamaillent sur la politique et se tournent pour avoir leur assentiment vers leurs femmes généreuses et indulgentes. Échapper au bingo du soir (le loto, c’est plus drôle au pied du Ventoux, à Malaucène, avec retransmission simultanée dans tous les bars du village), aller marcher dans les rues de Rigua où le « Fernao de Magalhaes » fait escale, à l’ombre de Sandeman dont la silhouette à la grande cape se profile parmi les cyprès sur la colline, surveillant les vignes. Regarder les hommes qui traînent dans les bars où les télés diffusent toujours un match portugais ou anglais. Une enseigne lumineuse qui clignote : « Clinica dentaria ». Toujours les pavés de granit sur lesquels la pluie fait des claquettes à minuit et à n’importe quel heure. Le matin, à 6 h et demie, c’est le même ciel avec les barreaux de pluie. Laisser partir l’excursion et se promener encore dans les rues de Regua. Sur la façade d’une boutique définitivement fermée, l’affiche d’un cirque : « Superman, Batman, Claudios Circus ». Les personnages dessinés comme dans « Strange » ou les petits BD de mes vacances chez mes grands-parents à Villes-sur-Auzon. Cette simple vision me renvoit aux après-midi d’été quand nous lisions ces illustrés dans la remise, à l’ombre, avec une copine. Laisser les souvenirs et trouver un bar ouvert avec des tabourets hauts comme je les aime. Se caler avec mon ordi devant un bon café et m’émerveiller d’avoir du réseau. Consulter mes mails vite fait et respirer la bonne odeur de désinfectant dans l’établissement pendant que le monsieur à moustaches fait le ménage. Se hâter vers le bateau qui repart, s’installer au bar quasi désert qui diffuse une version à l’accordéon de « C’est un beau roman ». Passer l’écluse de Bagauste-Regua, 27 mètres de dénivelé et une porte qui se ferme comme une guillotine. 30 minutes dans la boîte et retour sur le fleuve. Flamenco dans les hauts-parleurs. Écrire tout cela. Elle est pas belle la vie ? Le commandant s’alarme de la pluie torrentielle sur l’Espagne et la partie du Douro qui coule là-bas. Si les lâchers d’eau pour compenser et réguler le cours du fleuve sont trop importants, il craint qu’on se retrouve coincé à la prochaine écluse. « Pas question de s’embarquer dans les gorges où le bateau ne peut pas faire demi-tour et se retrouver sur les rochers, il faudra improviser si nous ne pouvons pas remonter sur le Douro pour l’excursion de Salamanque. » Mais l’alerte est passée, la grande péniche de luxe glisse sur les eaux hautes du Douro. Succession de gorges comme celles d’un torrent corse et de vallons savamment ordonnés où s’alignent les vignes, les oliviers et les amandiers. Toujours, au milieu de l’exploitation ou sur un cabanon blanchi à la chaux, le nom du propriétaire ou d’une marque connue de porto. Ici, on célèbre et on expose, en grandes lettres comme sur la colline d’Hollywood. Le train nous accompagne le long de la rivière. La voie épouse ses entrelacs et ses méandres. De temps à autre, un pont métallique aux charmes arachnéens s’élance au-dessus du fleuve pour faire passer les automotrices diesel et les wagons sur l’autre rive. Avant le barrage et l’écluse de Valeira, des gorges si étroites qu’on se demande comment le bateau peut s’y engager. Les matelots regardent le fond et ses rochers, le commandant les rives très proches de la coque. « Nous ne pourrions pas faire demi-tour ici s’il y avait un lâcher d’eau en amont », résume-t-il. Mais ça passe. Tout près de cette épreuve herculéenne, un autre rite initiatique : le passage sous le « Ponte da Ferradosa ». Un pont de chemin de fer si bas que, lorsque l’eau est trop haute, l’équipage doit retirer sur le pont solarium toutes les superstructures. Cette fois, les matelots se contentent d’abaisser l’abri électrifié qui protège les chaises longues et les tables. Le « Fernao de Magalhaes » se glisse sous le tablier de ferraille. Accroupi sur le pont, je filme en me répétant de ne surtout pas me redresser. Le village de Pinhao se profile sur un promontoire au confluent du Douro et du « Rio Pinhao ». Arrêt sur un quai près d’un autre pont de chemin de fer. J’adore ce mariage du rail et du fleuve. Je suis pressé de descendre, envie de retrouver de l’espace, de rues. Pinhao est un petit village touristique et viticole pimpant, avec une gare bonbonnière recouverte d’azulejos et un réservoir d’eau le long de la voie qui porte le nom du village comme dans un western. Les habitants n’ont pas peur du train et traversent la voie devant la loco diesel lorsqu’elle arrive. En face de la gare, la bière Sagres est gouleyante et le patron sympa. Il remplit des carafes de vin pour le resto attenant. Il donne des explications sur les portos, le fromage et sert un pain de viande délicieux qui me fait un apéro d’anthologie. Pourquoi est-ce que j’aime les rades perdus, les lieux d’attente où rien ne peut se passer ? Comme dans la soirée, après un long périple dans les méandres du Douro, entre des collines entretenues comme des poules de luxe, avec des plants de lavande qui paillettent les vignes et les oliveraies à l’incroyable couleur cendrée. Arrivée dans un trou du cul du monde, à Barca de Alva. 200 habitants, trois bars, quatre boutiques de produits touristiques sur le fleuve et un restaurant installé sur le promontoire. Il y a une lumière douce dans les rues pavées, un panneau indique « Estacion C.F. » et la gare au bout du chemin est immense pour un si petit village. Vestige d’une grandeur passée, d’un axe commercial. A un croisement, un petit autel et des veilleuses devant un azujelo de la Vierge. Il y a un chat-huant et quelques chiens grognons pour mettre l’ambiance et un superbe pont éclairé al giorno sous lequel nichent des hirondelles. Les pauvres ont dû s’habituer à la lumière le soir. Mais les pauvres chauve-souris ont dû se réfugier sans doute dans la gare oubliée. Nous sommes encore du côté portugais mais la frontière est toute proche, dans un autre méandre où ne subsiste qu’un quai douanier. Un bar a investi l’ancienne maison du gabelou. Départ à l’aube de Barca de Alva. Le car grimpe dans les collines et puis il entame une longue route vers Salamanque à travers des paysages de western. Des vaches, des grandes propriétés, des 4X4, une nationale sans un virage.

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