Et puis voir passer une autre journée comme passent les rameurs sur le douro. Skiff, quatre de couple, huit de couple, les champions d’aviron passent à la queue-leu-leu sur le Douro, dans les méandres entre les rives couvertes de forêt. Aimer la compagnie de Ricou, Mady, Gaston et Ginette. Quand des personnes me parlent avec confiance, surtout durant ce temps sans enjeu du voyage, j’ai l’impression qu’elles me font cadeau de leur vie. Petit à petit, je fais connaissance avec eux mais surtout avec la galerie des figures de leur village du Sud-Ouest. Il y a là le poète revenue un peu fou des Etats-Unis, qui marche en quinconce et entretient à mains nues les tombeaux de ses ancêtres en plein hiver, le maire en qui on faisait confiance avant son élection et qui a déçu, un membre d’une famille royale en exil dont la femme a eu un enfant avec un gitan, le père meunier de Ricou, une femme pas très jolie et trop maquillée à qui un garçon du village, cruel, lance : « Tu es tombé dans le sac de farine! », la mère patronne de café de Gaston et le Portugais, bien sûr nommé Pinto, qui a repris son commerce aujourd’hui. Tout une communauté étonnante et attachante qui me tient compagnie dans ma cabine quand l’ennui me gagne.
Dans ma bulle hors du temps, alors que je vois passer des troncs d’arbre sur le fleuve, que j’entends un chauffeur un peu fou et joyeux traverser la vallée en face de Folgosa avec la musique à fond, je jette un oeil aux chaînes françaises sur ma télé. J’apprends à quelques heures d’intervalle que Pascal Sevran est mort et puis qu’il est vivant. Et les commentaires entendus sur son décès – « il méritait mieux que le jugement sur ses émissions pastel avec chanteurs d’un autre temps » – restent suspendus dans l’espace, incongrus mais réels, comme des photos voilés qu’on ne peut développer.
Et puis la « Tuna Académica » de l’université de Porto a débarqué le lundi soir pour occuper un séjour qui s’étirait. Des filles avec des capes noires, des tambourins, des mandolines et des guitares et une belle énergie. Ce type de formation est traditionnelle dans les facs et, ma foi, il faut que cela continue. Dans le bar du bateau, elles reprennent des fados en en gommant la mélancolie, elles chantent avec un joli mouvement de houle leurs compositions et c’est charmant comme du vino verde. J’adore la mandoliniste avec ses yeux toujours baissés sur les cordes, ses longs cils, son application et son sourire.
Le mardi 22 avril, – un mois où l’eau, au Portugal, tombe par mille – les autocars sont de retour pour nous emmener à Braga. A bord du « nouméro oune », la guide, Ana Maria Ferreira Vieira, en fait des kilos. Elle annonce que nous ferons deux villes pour le prix d’une et qu’elle nous montrera Guimaraes, le berceau de la nation portugaise. Elle raconte des blagues, fait semblant de ne pas maîtriser les subtilités du français, se moquent des flics, raconte la dictature de Salazar qui disait « un peu de morue, un sardine, cela suffisait à mon peuple et les femmes doivent rester à la maison », entonne avec une belle voix des chansons de chez nous et des fados qui font vibrer les vitres du car. Elle est trop Ana, une sorte de July Sander du tourisme. Mais avec une vraie gentillesse et de la générosité. Plus tard, elle me confiera : « J’essaye d’avoir un style différent des autres guides ». C’est réussi Ana. La pluie, toujours la pluie, comme une compagne familière, nous accompagne encore. Arrivée à Braga, devant la cathédrale aux plus grandes orgues du pays. J’ai l’impression, en longeant les maisons de schiste et de granit, en marchant sur les pavés, sous les nuages et les barreaux de pluie, de faire un voyage en noir et blanc. D’ailleurs, cela se voit sur mes films. Les orgues m’enchantent, les tombeaux et la salle des reliques m’angoissent. Alors je zappe et je trouve un café tout à fait charmant avec un match où Cristiano Ronaldo joue – mais comment font-il ? – des pains au chocolat d’anthologie et une atmosphère. Puis je déniche à l’angle de la rue une boutique qui vend des tee-shirts portugais et qui exhibe en grand un superbe poème d’amour que la vendeuse, tout à fait sympathique et mignonne, me traduit en anglais. Retour au bus après une attente sous la pluie que mon bibi Zara en papier fabriqué au Mexique me rend presque agréable. J’ai l’air d’un Blues Brother rural qui s’est trompé de film.
Guimaraes, dernier arrêt. Le château où est né le Portugal, la statue du fondateur, les rues médiévales, les maisons à colombages, le centre-ville préservé, le chemin de croix du Christ dans des petites chapelles qui présentent des personnages naïfs, des petites places comme brossées à grande eau qui donnent envie de tourner sur soi-même, toujours des boutiques qui font aimer le shopping inutile et Ana Maria qui présente tout cela au pas de charge, comme si elle devait aller chercher son fils à l’école. D’ailleurs, dans le bus, elle nous parle de son gamin ado en évoquant les allocations familiales. C’est un bon garçon, confie-t-elle. Retour dans le brouillard sur les superbes autoroutes sur piliers qui traversent les montagnes. L’argent de l’Europe a bien été utilisé. Les vignes en espalier, à près de deux mètres du sol – la vigne du pendu, selon Ana Maria – jalonnent le paysage, comme les statues de coq dont la guide nous raconte l’origine. Un suspect qui allait être condamné et qui, en désespoir de cause, était allé voir le juge chez lui. L’homme mangeait du coq au vin. Alors, le plaideur avait dit : « Si je suis innocent, ce coq chantera ». Et évidemment la volaille avait sauté de la marmite. Dans le bus, comme de bien entendu, un touriste français raconte l’histoire du coq gaulois qui chante « même les pieds dans la merde ».

 

Une forteresse sur l’Atlantique

 

Arrivée de l’autocar sur le quai du « Fernao de Magalhaes » à Folgosa. Plus envie de retrouver ma cabine où mes bagages sont prêts. Le commissaire de bord, Ricardo, me propose de me rapatrier sur Porto avec le chauffeur qui ramène les guides. Yes ! Je salue Ricou qui me donne son adresse, je récupère mes valises et en voiture Simone. La conversation d’Ana Maria et du chauffeur en portugais me berce dans la nuit. L’autre guide, une jolie brune frisée un peu dodue, me dit qu’ils sont un peu inquiets de leur impolitesse à parler en portugais devant moi et que ce ne sont que des paroles banales sur le temps et la route. Pas de souci, les amis, j’adore. Voilà Porto et sa palanquée de ponts. Rebonjour M. Eiffel, c’est un plaisir. Le chauffeur nous laisse devant la voiture d’Ana Maria qui doit me conduire dans un hôtel du vieux Porto, tout près de chez elle. Sa voiture, une vieille Corsa, ne démarre pas. « C’est la première fois que cela m’arrive », m’assure-t-elle. Un clochard qui fait les poubelles arrive et m’aide à pousser. Je manque de condition sur les pavés. Puis il va chercher un litre d’essence à la station toute proche. Pendant ce temps, je me suis mis au volant et après quelques « reuh, reuh », j’arrive à faire démarrer la bête. Un euro pour le sympathique clochard. Encore un peu de route à travers cette ville que j’aime et nous arrivons dans les petites rues de la pointe de Porto, face à l’Atlantique. « Je suis né dans cette traverse, ma mère habite à quelques numéros et moi, j’habite dans la rue de mon enfance. » Devant l’hôtel Boa Vista, sous les bourrasques de pluie, je tends la main à ma guide-chanteuse. Elle me tend la joue. Je suis un vrai timide. Face à l’hôtel, une forteresse est illuminée. La même que celle que j’ai vu sous d’autres cieux où ont traînés les navigateurs portugais. A Monbassa, au Kenya, à Zanzibar ou à Oman. Dans la rue, un drôle de petit bus rouge qui semble sorti d’une chanson des Beatles ou d’une émission pour enfants. Je me promène un moment sur le front de l’océan battu par la pluie. Des rumeurs de fête montent d’un restaurant sur pilotis de la plage. Un phare m’envoie un message secret, la mer est déchaînée. Je tiens mon petit chapeau. J’aime bien être le personnage de Sempé dans le paysage. Dans ma suite à niveaux avec balcon et grand écran, je regarde encore l’Atlantique par dessus la forteresse. Je rêve à Magellan et à Vasco de Gama. C’est pas l’homme qui prend la mer, c’est la mer qui prend l’homme, talala…
Six heures et demi ce mercredi 23 avril, le chauffeur de taxi m’emmène par le front de mer à l’aéroport Francisco Sa Carneiro de Porto, élu 3e meilleur aéroport du monde dans sa catégorie l’année dernière. Il le vaut bien. Il est moderne et clean comme ses homologues suisses et accueillant comme un lusitanien. 11 km d’autoroute pour fermer doucement la parenthèse portugaise.
Départ à l’aube de Baca de Alva. Le car grimpe dans les collines et puis il entame une longue route vers Salamanque à travers des paysages de western. Des vaches, des grandes propriétés, des 4X4, une nationale sans un virage. Des cols, des descentes, des horizons sans fin et enfin, la dernière station dans les faubourgs de Salamanque. Il fait un froid de gueux. Sur le parking, comme des vestiges du temps où la vie était belle et le temps plus clément, des manèges démontés sur des semi-remorques. Sur l’une d’elles, Hulk est couchée, battu au bout de la dernière reprise. Le snack de la station est sinistre à souhait et les retraités font la queue pour les toilettes. Vite rouler vers Salamanque, voir se dessiner les murs blonds de la ville. Car si Porto et d’autres villes portugaises sont noires, grises, ardoise, Salamanque est blonde, ocre, méditerranéenne. Suivre un peu la visite de la double cathédrale, baroque et romane, se régaler du gigantesque rétable comme une bande dessinée qui raconte la vie de Marie et Jésus, aimer l’histoire de cette rue qui permet d’accéder à la vieille ville et qui s’appelle « Tentenecio », « Arrête-toi, idiot ». C’est ce qu’aurait dit le saint protecteur de la ville à un taureau échappé d’une « abrivado » et qui allait foncer sur des enfants. Le taureau, pas si idiot, s’était arrêté. Et puis laisser là la visite et le temps des cathédrales. Aller comme un enfant en récré dans les rues d’une ville inconnue et qui semble familière. Des boutiques, des bars accueillants, du wi-fi, des étudiantes rieuses et des étudiants hâbleurs, un cité vivante dans son beau corset desserré de pierres blondes. Arpenter la Cale Mayor pour se retrouver sur la Plaza Mayor, une place carrée au beau dallage et aux superbes proportions, entourée d’arcades. Une envie de tourner au milieu, de s’énivrer du spectacle. Rentrer dans de modestes églises romanes, dans la cour de la bibliothèque publique, visiter une drôle d’expo avec un rideau comme ceux de l’été fait de capsules de bouteilles au lieu de perles. Manger dans un bar des tas de petites omelettes et des beignets de courgettes. Regarder dans ce café une fille jolie juchée sur un tabouret avec les cheveux cachés dans une grande casquette, un imper qu’elle garde obstinément fermé et un jean avec une large découpe au genou. Le regard est toujours attiré par un détail presque innocent et pourtant. On se raconte une histoire sur ce qu’on ne voit pas. J’aime bien cette ville étudiante, avec sa faculté qui est la plus ancienne d’Europe avec la Sorbonne. Continuer la flânerie, comme un élève qui taille les cours, s’acheter un pull très utile et un chapeau inutile mais fort beau. Etre un déambulant, l’homme qui ne s’arrête jamais de marcher. Se perdre à peine et revenir vers les remparts de la ville vieille, vers le musée de l’Art Déco et de l’Art Nouveau. Dans les vitrines, les statues graciles et mutines de Chiparus en chryséléphantine : danseuses figées, dames du monde le porte-cigarette à la bouche, séductrices d’ivoire et de bronze. J’aurais adoré me faire interpeller par ces filles gouailleuses et sûres d’elle.
Et puis voilà, laisser les belles figées, les jeunes étudiantes rieuses de Salamanque et repartir en autocar sous la pluie. Cette fois, la tempête est là. Trombes d’eau sur l’autoroute, regards inquiets dans les descentes vers les voies de détresse au marquage au sol rouge et blanc destinées aux cars dont les freins lâchent. Engourdissement malgré tout dans l’autocar comme si un sommeil d’enfant pouvait tout effacer. Des montées, des descentes, des paysages vertigineux, le chauffeur qui double, malgré les bourrasques, des camions. Pour passer le temps, parler avec mes deux gentils couples, de leurs parents et voisins, avec qui je suis maintenant familier même si je ne les connais pas, de leurs disputes politiques, de quelques vedettes de cinéma, des longs repas du dimanche… Et puis le chauffeur crie d’une voix joyeuse : « Portuguaaal ». Une frontière symbolique et encore de la route sous la douche géante. Et si l’Arche n’était pas prête ? Si Noé n’avait pas rassemblé tous les animaux avant notre retour. Mais revoilà le Douro et tous les torrents furieux qui dévalent vers lui à travers les vignes et les eucalyptus. Folgosa est en vue. Près de quatre heures d’autocar. Sur le quai, le commandant nous accueille, l’air aussi maussade que la météo. Il raconte le temps exécrable sur l’Espagne, le débit incroyable du Douro, l’appel des autorités espagnoles de régulation de la navigation – l’essentiel du fleuve, 450 km, coule en Espagne – pour le prévenir d’un lâcher d’eau massif. Comme le quai de Barca de Alva n’est qu’à trois kilomètres en aval du premier barrage espagnol, le « Fernao de Magalhaes » se serait transformé en planche de surf s’il avait pris la vague d’eau. Alors, le commandant a pris la mer -pardon le fleuve- avec son bateau dans la tourmente pour le mettre à l’abri bien en aval, à Folgosa, tout prêt du barrage de Regua. D’où le retour plus long pour les cars – « nouméro 1 pour les passagers francophones, nouméro 2 pour les germanophones » – pou rejoindre plus bas sur le Douro notre péniche de luxe fuyant devant la montée des eaux. Le commandant Jean-Marc Portebois raconte sa traversée dans la tempête assurant que l’essentiel est d’assurer la sécurité du bateau et des passagers mais il semble jubiler d’avoir vécu cette épreuve qui fait les vrais officiers, genre Clooney en patron pêcheur dans « En pleine tempête », escaladant la vague géante. Il raconte les rochers qu’il faut éviter, la navigation à l’arrache dans les gorges, les « cinq chaises qui se sont envolées sur le pont ». Petite promenade dans Folgosa, un drôle de panneau « Marmelale », une église qui se prend pour un orchestre symphonique, des maisons à l’abandon qui ont gardé la trace des combats politiques.
A bord du navire qui fut balloté, excuses pour le désagrément, « Tout l’équipage est mobilisé pour vous faire oublier ces mauvaises conditions et l’essentiel est que nous soyons bien ensemble, à l’intérieur. Notre soleil, c’est vous. ». J’adore cette manière d’en faire trop des croisières, de cultiver une très douce politesse, de trouver des solutions à tout, même aux cataclysmes, de se présenter tous les soirs, de faire défiler le personnel en uniforme de prestige, de donner du sens au temps qui s’étire.
Au matin, remontée du fleuve pas du tout impassible vers Pinhao. Son promontoire, ses vignes en terrasse, son pont Eiffel, son délicieux pain de viande, sa gare à azulejos et à réservoir western et son café internet avec des écrans à monnayeur et leur unité centrale qui ne lit pas mes cartes SD ni mon disque dur externe. La serveuse revêche ne peut rien pour moi. Repartir sur le quai aux énormes réservoirs de stockage en béton de porto. Boire justement du porto à la baraque-tonneau de vente pour les touristes avec mes amis du Sud-Ouest, particulièrement Ricou le déconneur qui se désole que son ami Gaston soit de droite. Redécouvrir la douceur de la légère ivresse. Voler quelques mignonnettes de porto dans un panier.
De petits créneaux de soleil pour ne pas oublier qu’il existe. Et puis l’excursion de l’après-midi – « car nouméro oun… » pour les vignobles, la ville de San Joao da Pesqueira. Montée vertigineuse à travers toutes les sortes de vignobles en coteaux. Leçon d’agronomie traditionnelle et moderne grandeur nature. Des vignes en terrasses traditionnelles, deux trois rangs et un mur en schiste de soutènement avec un escalier pour aller de l’une à l’autre. D’autres en terrasses plus larges, avec ou sans mur de pierre. Ici, il pleut comme vache comme il pisse mais les orages qui emportent la terre sont très rares alors les coteaux restent en place. Et puis d’autres vignes sur les lignes de niveaux ou plantées en éventail depuis le haut vers le bas, épousant la descente. Des horizontales, des verticales, des ondulations, une véritable exposition universelle de cépages et de génie agricole. Un puzzle en brun et vert qui descend vers le Douro ou le Rio Torto. Le guide, Joao, qui a l’air d’un mousquetaire qui aurait abusé du Nutella, parle joliment des vignes « cimeterres », des petits vignoles abandonnés après le philoxera où les paysans ont préféré replanter des oliviers car l’huile d’olive « azeite » se vend aussi bien que le porto. Cela fait des taches grises dans le paysages, de petites taches de vieillesse sur le paysage flamboyant. Une histoire dans l’histoire en cours. Raconter tout cela à une table du bar du « Fernao de Magalhaes » avec Henri Salvador qui chante « La Méditerranée » avec ces mots « Et la croisière ne s’amuse plus du tout… » Les vers de « Jardin d’Hiver » qui résonne en moi. Un album parfait pour l’alanguissement du voyage fluvial. Une pensée pour Véronique qui aurait rigolé avec moi de cette croisière et de mes petits malheurs de voyageur solitaire. Les jours avec elle vers Bilbao. Revenir au présent, à la sortie vignobles. Une halte à San Joao da Pesqueira. Charmante petite ville, place centrale rectangulaire à colonnades, deux soeurs qui vendent des caramels durs au citron et à la cannelle. Des maisons à deux portes, l’une étroite, l’autre large. « C’était les maisons des juifs portugais, raconte le guide. D’abord pourchassés puis protégés. La porte étroite pour grimper à l’appartement à l’étage, la porte large au rez-de-chaussée, c’était le magasin. »
Les autocars repartent vers les vignobles qui font les beaux sur les coteaux – et je me mets en travers, et je me mets en long et j’ondule et je me fais étroit – Grimpette d’enfer vers la « Pinta do Seixo », un domaine de la société Sandeman fondée par un Ecossais – vous savez l’homme à la cape et au chapeau noir genre Zorro – une société qui fait elle-même partie du holding financier portugais Sogrape. Ca ne rigole pas dans le porto. Du bel et bon capitalisme agricole loin de la propriété familiale. Route au beau dallage et pavage, schiste omniprésent, architecture moderne, vignes bien sages en-dessous de nous. L’homme en noir est là qui me fait sursauter à l’entrée. Comme si je tombais sur un grand noir avec un chapeau de zouave à l’entrée des usines Banania ou si Monsieur Propre me faisait l’accolade avant que je visite les usines Procter and Gamble. En fait, ce n’est pas le vrai Monsieur Sandeman mais un figurant pour faire s’animer le logo connu dans le monde entier. Le guide de la maison viticole, télécommande à la main pour déclencher les écrans plats des murs, explique que le logo a été créé par un graphiste qui voulait symboliser dans un même personnage les deux productions principales de la société pour la bonne société britannique, le porto – avec la cape noire des étudiants portugais – et le cherry – avec le sombrero espagnol. Bâtiment moderne tout récent, film de présentation pour raconter un « monde de volupté et d’harmonie, a touch of class ». On se croirait dans un SAS sponsorisé par les grandes marques. Le clip sur grand écran est visible depuis un grand balcon au-dessus de cuves en granit carrées. Soudain, l’écran s’élève et les vignobles se dessinent dans une grande baie. Les cuves sont des pressoirs où des écraseurs pneumatiques contrôlés par électronique reproduisent l’ancien pas des fouleurs de grappes. Trop fort ce marketing, cette mise en scène à grand spectacle d’un produit, d’une tradition. Tout comme la salle de dégustation et la boutique qui s’ouvrent par une immense baie sur les « restanques » de vignes et la vallée du Douro. Je suis bluffé. Mes amis du Sud-Ouest aussi. Des leçons à retenir pour les caves provençales qui donnent sur les vallées. Ricou demande à l’étudiant qui jouait Zorro-Sandeman de poser pour moi devant le point de vue. Finalement, l’homme en noir est très gentil. Il tient sa cape et « El sombrero » dans les bourrasques.
Retour moins long à travers vignobles, villages, et usines de distillation d’eau-de-vie vers Folgosa où le bateau a dû revenir, car, en dehors de celle qui tombe du ciel, de l’eau arrive encore des 46 barrages espagnols. Soirée de gala, grand discours du commandant et du commissaire de bord. Ce dernier est parfait : « Si nous gardons le sourire dans ces circonstances, c’est parce que nous sommes votre reflet ». Applaudissements nourris. Etreinte du commandant avec sa grande fille Sandy, qui est à bord avec son jules. Son autre fille, Manon, qui a fêté ses deux ans à bord est née d’une deuxième union avec une capitaine, Christelle, qui travaille elle aussi sur le bateau de croisière. De l’émotion, des larmes retenues, c’est la grande famille du Douro. Envoyez le foie gras, l’omelette norvégienne – ah les terribles souvenirs de repas du dimanche en famille – et la chanteuse de fado après un terrible collègue qui se prend pour Julio Iglesias. Saudade, saudade…

Une parenthèse portugaise. Porto. Une ville lyonnaise, cossue. Le vin doux de l’homme à la cape a remplacé les côtes-du-rhône. Pierre noire, rues bien droites, cité entretenue. Des lions de pierre, des cadres en costume, des petites maisons à azulejos au milieu des buildings. De la modernité, des jolis musiques d’ambiance au caffe di roma. Des parcs partout, des rues tortueuses aux trottoirs étroits avec des restaurants au menu à 3,50 euros. Des magasins à tout à un euro tenus par des Chinois, des souvenirs de football, un «métro-tram » superbe avec des stations empelousées, le plaisir d’entendre de nouveau parler portugais, la « Casa Musicale » et l’architecture cassée et ouverte de Renzo Piano, comme un labyrinthe facile. De l’élégance, du fourbis et de la rigueur à Porto. Et puis ces incroyables ponts jetés comme des bras au cou d’un inconnu au-dessus de la vallée encaissée du Douro pour rejoindre la jumelle et ses caves : Villa Nova di Gaia. Au pied d’un des ponts du Douro, un bar improbable, sorti d’un roman de Philippe Djian. Une serveuse larguée habillée comme une pute avec un pantalon panthère rose et des cheveux jaunes poussin, deux chiens joueurs qui viennent quémander, un canari qui fait son malin. Un décor de fin du monde avec les grandes baies face au Douro, un patron bougon qui fait des travaux. Au plafond des boules à facettes pour un dernier bal interrompu. Décor flashy avec du rose, du bleu grec, du rouge. Dans un coin un vieux billard recouvert. Cet après-midi-là, la pluie fait un boucan du diable sur le toit. La serveuse me demande si je veux des « cachaouettes ». C’est pas de refus. Elle m’apporte des arachides en coque. En coque. Mais dans une assiette avec une autre assiette pour les coques. Elle me demande d’où je viens, si j’ai des enfants. Elle, elle est de Porto mais « de la rue, enfant trouvée ». Le tout dans un mélange d’anglais, de portugais et de quelques bribes de français. Nous sommes déjà de vieux amis, comme avec le chien qui fait des allers-retours entre la salle et le chemin qui longe le fleuve, à poursuivre des ombres. Au-dessus de nous, l’arche blanche du pont a l’air de l’aile d’un ange bienveillant. Le temps dure longtemps. J’aime l’immobilité du lieu. On pourrait rester mille ans à regarder couler le Douro sous la pluie et à écouter la conversation incompréhensible de « Pink Lady ». Cela pourrait être le surnom de la serveuse automate tout comme celui de ce rade du bout du monde, de dessous le pont. Posé comme une histoire drôle décalée près de l’embarcadère des bateaux de croisière. D’ailleurs les marins arrivent et parlent de leur vie, des bateaux sur lesquels ils travaillent sur le Rhin ou le Rhône. Pink Lady leur emmènent aussi des cachouettes. La bière est bonne. Je suis toujours ému par les choses simples et bizarres. Dans ce café rose et bleu sous le pont blanc, je pense au plus petit bar du monde avec le plus petit serveur du monde, à Fort-Dauphin, à Madagascar. Le gamin qui n’arrrivait pas au comptoir m’avait servi une bière d’un litre. Ici, après une heure à m’imprégner de l’ambiance, Pink Lady m’a demandé un euro pour la bière et les cachouettes. Un euro pour cette tranche de vie ! Il pleut sur le Douro comme il pleure sur Porto. Ambiance aquatique et molle. Visite du palais de la Bourse et de l’église San-Francisco. Du granit, du marbre, des ors et de l’ennui. Envie de retrouver les rues comme je les aime, les cafés avec leur cour à immense tonnelle. Une expo de dessins d’architecte qui montre des relevés de façades de commerce avec leur enseigne à beau lettrage et leurs incroyables noms : « Sapateria vigorosa », « Pharmacia hygienica »… Direction les caves à porto Ferreira à Villa Nova de Guaia. Le guide est beau comme un dieu et s’appelle Jesus. Une sorte de Pauleta grand. Il est d’une patience infinie avec les retraités qui posent des questions d’une précision diabolique sur les modes de vinification ou la contenance des foudres. Il détaille le logo de la maison Ferreira : « C’est un émeu qui tient dans son bec un fer à cheval. L’émeu, c’est le symbole du positivisme car il ne marche jamais en arrière. Le fer à cheval, c’est parce que le nom de la maison signifie maréchal-ferrant. » Evident, non ? Les caves sont obscures et tendres à visiter. Une ambiance de recueillement, de vie hors du monde. Le porto blanc est un délice. Bien sûr je m’énerve contre une touriste belge qui fait des photos au flash d’une table à l’ambiance tamisée sur laquelle se trouve une vieille bouteille et deux verres. Pourquoi tant de haine de la lumière ? Dehors, la même me dit qu’elle a acheté fort cher cette appareil de huit millions de pixels dont elle ne comprend pas le fonctionnement. « Et puis tout évolue si vite dans la technologie, dit-elle. C’est comme les GPS, ils changent tout le temps. Mais j’étais bien content d’en avoir un pour aller au mariage de ma fillle. C’était dans la campagne de Namur, un vrai « blet » perdu. » Quitter Porto, passer sous les ponts de fer et de béton, voir disparaître les maisons accrochées à la colline. Glisser sur le Douro large comme la poitrine d’Alain Bernard. Se régaler des rives boisées sur lesquelles nichent des hérons. Passer du fleuve qui s’étale au Douro qui s’enserre dans des gorges aux rochers ronds et hospitaliers comme les fesses d’une amante. Des villas avec un ponton qui monte avec le niveau du fleuve. Et puis l’arrivée à la première écluse, Crestuma : un piège à bateau, une entrée d’entonnoir. Dans la boîte, il ne reste que trente centimètres entre la coque et le mur de béton : l’écluse fait 12 mètres de large, le « Fernao de Magalhaes » 11,40 m ! Impression d’être prisonnier. Pas d’évasion possible. Impression d’être dans un film de guerre et d’entrer dans la base secrète de sous-marins nazis. Souvenir d’une autre écluse aussi impressionnante sur le Rhin avec Christine. Le bateau de croisière grimpe dans l’ascenseur aquatique. Plus loin sur le fleuve, le barrage monumental de Carrapatelo avec son écluse géante dont la dénivellation atteint 36 mètres. C’est la plus haute d’Europe. Musique d’ambiance rassurante dans le bar panoramique. Des pêcheurs sur les quais de béton haut comme des arc-boutants de cathédrale. Grimpe Fernao, grimpe ! La porte d’amont disparaît sous l’eau, l’écluse nous libère comme un bouchon sur le Douro. L’après-midi s’étire comme une chatte au coin du feu. La croisière, c’est l’art de l’ennui. La carte des tisanes est incroyable : Verveine, verveine-menthe, tilleul, camomille, oranger. Au bar, cours de portugais. Les Allemands ont du mal à prononcer. Ils devraient prendre quelques Lexomil pour amollir leur prononciation. Le repas arrive sans que l’on s’y attende. J’aime bien mes voisins de table : deux couples du Sud-Ouest avec deux copains d’enfance plein de souvenirs et de belles expressions qui se chamaillent sur la politique et se tournent pour avoir leur assentiment vers leurs femmes généreuses et indulgentes. Échapper au bingo du soir (le loto, c’est plus drôle au pied du Ventoux, à Malaucène, avec retransmission simultanée dans tous les bars du village), aller marcher dans les rues de Rigua où le « Fernao de Magalhaes » fait escale, à l’ombre de Sandeman dont la silhouette à la grande cape se profile parmi les cyprès sur la colline, surveillant les vignes. Regarder les hommes qui traînent dans les bars où les télés diffusent toujours un match portugais ou anglais. Une enseigne lumineuse qui clignote : « Clinica dentaria ». Toujours les pavés de granit sur lesquels la pluie fait des claquettes à minuit et à n’importe quel heure. Le matin, à 6 h et demie, c’est le même ciel avec les barreaux de pluie. Laisser partir l’excursion et se promener encore dans les rues de Regua. Sur la façade d’une boutique définitivement fermée, l’affiche d’un cirque : « Superman, Batman, Claudios Circus ». Les personnages dessinés comme dans « Strange » ou les petits BD de mes vacances chez mes grands-parents à Villes-sur-Auzon. Cette simple vision me renvoit aux après-midi d’été quand nous lisions ces illustrés dans la remise, à l’ombre, avec une copine. Laisser les souvenirs et trouver un bar ouvert avec des tabourets hauts comme je les aime. Se caler avec mon ordi devant un bon café et m’émerveiller d’avoir du réseau. Consulter mes mails vite fait et respirer la bonne odeur de désinfectant dans l’établissement pendant que le monsieur à moustaches fait le ménage. Se hâter vers le bateau qui repart, s’installer au bar quasi désert qui diffuse une version à l’accordéon de « C’est un beau roman ». Passer l’écluse de Bagauste-Regua, 27 mètres de dénivelé et une porte qui se ferme comme une guillotine. 30 minutes dans la boîte et retour sur le fleuve. Flamenco dans les hauts-parleurs. Écrire tout cela. Elle est pas belle la vie ? Le commandant s’alarme de la pluie torrentielle sur l’Espagne et la partie du Douro qui coule là-bas. Si les lâchers d’eau pour compenser et réguler le cours du fleuve sont trop importants, il craint qu’on se retrouve coincé à la prochaine écluse. « Pas question de s’embarquer dans les gorges où le bateau ne peut pas faire demi-tour et se retrouver sur les rochers, il faudra improviser si nous ne pouvons pas remonter sur le Douro pour l’excursion de Salamanque. » Mais l’alerte est passée, la grande péniche de luxe glisse sur les eaux hautes du Douro. Succession de gorges comme celles d’un torrent corse et de vallons savamment ordonnés où s’alignent les vignes, les oliviers et les amandiers. Toujours, au milieu de l’exploitation ou sur un cabanon blanchi à la chaux, le nom du propriétaire ou d’une marque connue de porto. Ici, on célèbre et on expose, en grandes lettres comme sur la colline d’Hollywood. Le train nous accompagne le long de la rivière. La voie épouse ses entrelacs et ses méandres. De temps à autre, un pont métallique aux charmes arachnéens s’élance au-dessus du fleuve pour faire passer les automotrices diesel et les wagons sur l’autre rive. Avant le barrage et l’écluse de Valeira, des gorges si étroites qu’on se demande comment le bateau peut s’y engager. Les matelots regardent le fond et ses rochers, le commandant les rives très proches de la coque. « Nous ne pourrions pas faire demi-tour ici s’il y avait un lâcher d’eau en amont », résume-t-il. Mais ça passe. Tout près de cette épreuve herculéenne, un autre rite initiatique : le passage sous le « Ponte da Ferradosa ». Un pont de chemin de fer si bas que, lorsque l’eau est trop haute, l’équipage doit retirer sur le pont solarium toutes les superstructures. Cette fois, les matelots se contentent d’abaisser l’abri électrifié qui protège les chaises longues et les tables. Le « Fernao de Magalhaes » se glisse sous le tablier de ferraille. Accroupi sur le pont, je filme en me répétant de ne surtout pas me redresser. Le village de Pinhao se profile sur un promontoire au confluent du Douro et du « Rio Pinhao ». Arrêt sur un quai près d’un autre pont de chemin de fer. J’adore ce mariage du rail et du fleuve. Je suis pressé de descendre, envie de retrouver de l’espace, de rues. Pinhao est un petit village touristique et viticole pimpant, avec une gare bonbonnière recouverte d’azulejos et un réservoir d’eau le long de la voie qui porte le nom du village comme dans un western. Les habitants n’ont pas peur du train et traversent la voie devant la loco diesel lorsqu’elle arrive. En face de la gare, la bière Sagres est gouleyante et le patron sympa. Il remplit des carafes de vin pour le resto attenant. Il donne des explications sur les portos, le fromage et sert un pain de viande délicieux qui me fait un apéro d’anthologie. Pourquoi est-ce que j’aime les rades perdus, les lieux d’attente où rien ne peut se passer ? Comme dans la soirée, après un long périple dans les méandres du Douro, entre des collines entretenues comme des poules de luxe, avec des plants de lavande qui paillettent les vignes et les oliveraies à l’incroyable couleur cendrée. Arrivée dans un trou du cul du monde, à Barca de Alva. 200 habitants, trois bars, quatre boutiques de produits touristiques sur le fleuve et un restaurant installé sur le promontoire. Il y a une lumière douce dans les rues pavées, un panneau indique « Estacion C.F. » et la gare au bout du chemin est immense pour un si petit village. Vestige d’une grandeur passée, d’un axe commercial. A un croisement, un petit autel et des veilleuses devant un azujelo de la Vierge. Il y a un chat-huant et quelques chiens grognons pour mettre l’ambiance et un superbe pont éclairé al giorno sous lequel nichent des hirondelles. Les pauvres ont dû s’habituer à la lumière le soir. Mais les pauvres chauve-souris ont dû se réfugier sans doute dans la gare oubliée. Nous sommes encore du côté portugais mais la frontière est toute proche, dans un autre méandre où ne subsiste qu’un quai douanier. Un bar a investi l’ancienne maison du gabelou. Départ à l’aube de Barca de Alva. Le car grimpe dans les collines et puis il entame une longue route vers Salamanque à travers des paysages de western. Des vaches, des grandes propriétés, des 4X4, une nationale sans un virage.