Deux sentiments contradictoires : la colère en soi, sans doute pour survivre et l’impression, fragile, d’être dans un cocon. Sept jours en 2002 et quelques dizaines d’autres en 2001. L’agonie de ma compagne Véronique au centre de traitement contre le cancer Paoli-Calmettes, à Marseille et puis à la « Maison », à Gardanne. Le film « Ceux qui restent » m’a replongé dans tout cela, dans ces jours hors du temps. D’abord, je me souviens de cette solitude voulue, de cette dureté en moi. Je n’ai pas voulu que ma mère vienne m’aider, me soutenir parce que je croyais qu’elle ne serait que jérémiades, pas utile. Il y avait les amies de Véro, ses parents, juste quelques amis à moi. J’ai l’impression que les miens ne venaient pas à l’hôpital. Juste une fois, une amie avec sa petite fille mais elle était trop bruyante. Je me souviens des soirées à errer dans l’hôpital qui devenait mon domicile. Je connaissais une terrasse qui donnait sur la chaîne de Marseilleveyre. A marcher sur les toits, j’avais l’impression d’être Forest Whitaker dans « Ghost Dog ». Je traînais la nuit et je parlais avec les gitans qui veillaient dans le grand hall avec les femmes comme des baleines endormies sur les canapés. Je prenais des douches à l’hôpital. Je mangeais des gâteaux de fin de ramadan avec les infirmières. J’allais manger seul au « Terroir Corse » et j’avais une grande table pour moi afin d’étaler les journaux. Je travaillais comme un fou. Je crois que je faisais un bon journal, un canard d’urgence. Mais il m’est arrivé de manquer des rendez-vous médicaux importants au côté de Véronique. Parfois, je m’éloignais d’elle. Quand deux amies qui connaissaient ma situation étaient venues me voir à Marseille, le repas du soir dans un resto de la rue Sainte était agréable mais je suis arrivé très tard à Paoli-Calmettes et Véro, qui venait de reprendre conscience, était endormie. Il m’a fallu attendre le lendemain.J’ai toujours pensé que la première réaction humaine était de fuir, très vite. De ne pas vivre cela. Et puis on reste, comme un animal qui veut tenir chaud. J’ai dormi sur le petit lit à côté du sien dans la chambre où il y avait des courants d’air. Je lui ai acheté une peau de loup hors de prix pour qu’elle ait chaud et parce que je pensais que tous ces loups sacrifiés avaient des pouvoirs magiques. Une nuit que j’étais allé faire un match caritatif, je suis rentré et dans un souffle, Véronique m’a dit : « Ils m’ont mis une couche ». Personne ne m’avait prévenu. Elle était même tombée dans la nuit et personne ne me l’avait dit. C’est là que j’ai compris ce qu’était l’hôpital : un retour en enfance et une école d’humiliation. Et surtout la perte de soi. Vous vous dites : j’ai fait l’amour avec Véronique, j’ai aimé être dans son ventre, dans son cul, dans sa bouche, j’ai dormi en cuillère avec elle. Là, elle porte une couche entre les jambes, elle a une cicatrice au sein, un alien qui grossit dans la tête, les cheveux qui sont tombés et elle perd peu à peu la maîtrise de son corps. Je me souviens d’une journée de rires dans les calanques avec Luc et d’autres amis. Une longue marche durant laquelle nous avons raconté les blagues les plus drôles du monde, les pires aussi. Et j’ai dit à un moment que je souhaitais qu’elle meure, que je voulais que cela s’arrête.C’est drôle, j’ai l’impression d’avoir été courageux, d’avoir écrit pour dénoncer la situation des malades à l’hôpital mais au quotidien, il m’est arrivé de m’écraser. De ne pas exiger des infirmières de rester à la fin quand elles faisaient les soins. De ne pas m’engueuler avec les docteurs parce qu’ils rentraient dans la chambre avec leurs étudiants sans demander la permission et alors, particulièrement pour le cancérologue, qu’il n’était jamais allé venu voir Véronique durant son traitement et son agonie. Dans cette immense machine à broyer les gens, à ne pas les respecter, j’ai moi aussi accepté.Je me souviens du jour de sa mort, le 7 janvier. J’étais à Gardanne, à « La Maison «, un lieu de soins palliatifs dans lequel j’avais l’impression d’être l’invité d’une chambre d’hôtes. La nuit, je me réveillais et j’allais parler aux infirmières et aux cuisinières en leur disant : « C’est bizarre, je me sens bien ». J’avais passé la nuit du 6 au 7 à ses côtés, dans un petit lit. Il y avait aussi dans un autre lit Christine, une amie qui m’avait fait rencontré Véro. Le matin, j’étais allé faire un jogging dans les collines de Gardanne, à travers les installations de la mine et de la centrale thermique aussi. A un moment, Christine qui était resté dans la chambre avec un copain, Alex, m’a appelé en disant que Véronique perdait son souffle, qu’il fallait que je vienne vite. J’ai couru, couru, dans les collines et les rues jusqu’à la « Maison ». Quand je suis arrivé dans la chambre, Véronique vivait encore. Il y avait Christine et Alex, un copain. Mais je ne suis pas resté. Je devais diriger une réunion au journal pour réunir les secrétaires de rédaction et les reporters. Afin de faire un bilan du boulot et voir ce qu’on pouvait faire mieux, comment on pouvait mieux se parler et travailler ensemble. A un moment, dans la réunion, un grand reporter très imbu de lui-même et très méprisant a dit que je faisais un « journal indigne ». Peu de temps après, j’ai vu que j’avais eu un appel sur mon portable. C’était Alex, il me disait que Véronique était partie. Sans moi. On peut être courageux, dur et manquer des rendez-vous. Je ne sais pas si la réunion était plus importante que quelques minutes de vie. Deux copains m’ont conduit en voiture à Gardanne. Après, il y a eu la famille et le reste. Et dans ma main, la main de mon beau-fils Mathias qui la serre, assis dans une voiture à l’écart. 

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