Un roman familial
septembre 27, 2007
Voilà, c’est le début d’une histoire, d’une histoire reprise. Une petite école abandonnée entre Beaucaire et Fourques, à Saujean. Ou bien une brasserie de bière devenue une usine de mobil home au fond d’un vallon. Ou encore une tombe avec trois noms à Marguerites. Chaque fois, il y a une étrange impression de temps arrêté, d’abandon. A la brasserie, les nouveaux propriétaires expliquent qu’ils ont trouvé l’usine avec des affaires encore déposées sur les tables, des tasses de café, des dossiers ouverts, comme si tout le monde était parti d’un coup et qu’ils pensaient revenir.Comme l’école fermée où on se demande où sont les enfants, dans cet étrange bâtiment scolaire accolé à une église avec son petit cimetière. Un monde en soi, isolé avec les mas à quelques centaines de mètres autour.Imaginer donc l’institutrice Blanche Adélaïde Armand, sa mère Marie, son père Augustin, plus en retrait et puis un enfant nommé Bruno. Bouille ronde, cheveux bouclés, le petit roi de l’école comme en témoignent la cantinière et d’autres élèves qui ont joué avec lui. A moins qu’il soit resté sous le préau à revers, en imaginant des fusées et des ciels d’étoiles. « Il était plus intelligent que les autres, il était brillant. Moi je savais qu’il réussirait dans les études. Il a du devenir au moins instituteur. »Dole de ménage à trois –le père de l’institutrice, contrairement à la légende familiale, est mort assez vite, en 1962. Bruno avait 9 ans. L’enfant unique, sa mère et sa grand-mère –« une forte femme qui regardait toujours les élèves de sa fenêtre » - au premier étage de cette petite école, dans l’appartement de fonction.Que venait faire mon père dans cet univers bien clos, un peu hors normes pour l’époque mais qui n’avait sans doute guère besoin de lui ?Le mariage avec Blanche en 1951, la naissance de Bruno sans lui le 16 février 1953, le divorce en août 1954. Trois ans dont il ne reste guère de traces. Le travail à la brasserie devenue fantôme, le long trajet sans doute à vélo pour rejoindre l’école, l’appartement collé à l’église, le clan Armand. A Beaucaire, on se souvient de Mme Armand, du petit Bruno mais pas du père.Sans doute ne trouvait-il pas sa place dans cette vie-là. Différence de classe, de parole, de vie. Il a voulu mettre un fleuve, le Rhône, entre les Armand et lui. Emmener Blanche à Tarascon, dans la ville jumelle. Mais elle est restée à Saujean, dans l’école-église, devenue centre de loisirs municipal puis rien du tout, racheté par les voisins, qui attendent d’avoir fait les travaux dans leur maison pour peut-être y faire des chambres d’hôtes.Alors, comme pour l’instant personne n’a la mémoire de mon père sur place, chercher un peu de lui dans le regard de Bruno, 52 ans, ingénieur au Cnes près de Toulouse. Dans ses manières, ses hésitations, sa timidité et son désir d’ailleurs. Dans cette famille qu’il a bâti lui aussi, avec un fils unique et une femme psychologue scolaire. Avec de la lavande et du lavandin devant sa maison comme devant la tombe de sa mère et de ses grands-parents.
Laisser un commentaire
Connect the Globe connecté pour publier un commentaire.